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BIBLIOTHÈQUE
DE LA
JEUNESSE CHRÉTIENNE
PAR M°« L'ARCHEVÊQUE DE TOURS.
Propriété des Éditeurs,
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A~bd-el -Kader
FEâHÇÂ!S«rAI
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LES FRANÇAIS
EN ALGÉRIE
SOUVENIRS D'UN VOYAGE FAIT EN 1841
LOUIS. VEUILLOT
Int. ni aies Pèlerinages de Suisse, «le Rome et Liorette,
DEUXIÈME ÉDITION
TOURS
An MAME ET CIE, IMPRIMEURS -LIBRAIRES
M DCCC XLVII
^\BRAf^
7 9? •
INTRODUCTION.
Ce n'est ici le travail ni d'un militaire, ni d'un politique,
ni d'un administrateur, ni d'un savant : c'est simplement
un ouvrage littéraire. Je n'ai d'autre prétention que de ra-
conter quelques faits isolés qui m'ont paru intéressants. Je
crois qu'ils ne seront pas tout à fait inutiles; j'espère qu'ils
inspireront à la plupart de mes lecteurs quelques bonnes
réflexions qu'ils uni souvent fait naître en moi. Instruire
un peu, faire quelquefois prier, c'est l'unique but que je
me sois proposé toutes les fois que je me suis vu, une
plume à la main , en présence d'une feuille de papier blanc;
c'est l'unique but que je me propose aujourd'hui. Je laisse
à d'autres des travaux plus complets et plus sérieux sur
le même sujet. Le temps d'écrire une histoire de la con-
quête d'Alger n'est pas encore venu, car l'Algérie n'est pas
encore conquise; ce pays n'est pas même encore connu :
ce n'est donc pas encore le temps de le décrire. D'ailleurs
le loisir, les documents, le talent, tout me manque pour
entreprendre l'une ou l'autre de ces œuvres.
Mais il est toujours temps de rassembler des matériaux
pour les monuments futurs. On y a amplement travaillé.
Des hommes capables, des hommes dévoués ont fourni
leur tribut, qui s'accroît sans cesse : j'apporte ma petite
pierre. Puisse-t-elle avoir sa place dans l'édifice! En tout
cas, je fais preuve de bonne volonté.
1
2 INTRODUCTION.
Les derniers jours de l'islamisme sont venus ; notre siècle
est probablement destiné à le voir quitter les rivages de
l'Europe, non-seulemeni de cette vieille Europe qui! a jadis
envahie et si longtemps menacée, mais de cotte Europe
nouvelle et agrandie qui est née partout où l'Europe an-
cienne a porté la croix. Attaqué sur tous les points, le
croissant se brise et s'efface. Dieu le refoule, il l'envoie,
au temps marqué, périr dans les déserts d'où il est sorti.
Des calculs établis sur l'Apocalypse de saint Jean et sur les
prophéties de Daniel, assignent au règne de Mahomet une
durée de treize siècles. Le ti cizième siècle n'est pas achevé,
et voici que Byzance va retomber aux mains chréliennes.
Alger, dans vingt ans, n'aura plus d'autre Dieu que le
Christ; dans vingt ans, Alexandrie sera anglaise, et que
sera l'Angleterre dans vingt ans? où n'ira pas la croix
quand Alexandrie, Alger, Constantinople seront ses peints
de départ? 11 ne faut pas faire entrer en ligne de compte
1 indifférence des peuples et la politique impie des princes.
L'indifférence des peuples n'a qu'un temps, l'iniquité des
princes n'a qu'une heure. Un quart de siècle peut changer
la face du monde , et qu'importent les desseins des hommes
contre les desseins de Dieu ! les conquêtes que l'Europe ne
voudrait pas faire pour la foi, elle les fera pour le com-
merce ; les missionnaires iiont à la suite des marchands,
comme ils allaient à la suite des croisés. Nous croyons
nous livrer au négoce , et nous achevons les croisades. Nos
marchands incrédules terminent l'œuvre des fervents chré-
tiens du moyen âge. Toute terre où ils s'établissent en
force suffisante pour y être chez eux, est une terre où l'on
dit la messe, où l'on baptise les enfants, où les saints,
quel qu'en soit le nombre , font retentir les louanges du
vrai Dieu. Il va là, n'importe à quel titre, une civilisation
au voisinage de laquelle l'islamisme ne peut tenir. 11 lui
faut, comme aux bêtes des forêts , un rempart de solitude.
A mesure que la lumière se Sait, il s'éloigne ; il va chercher
INTRODUCTION. 3
des civilisations inférieures. Son croissant est un astre de
nuit : que les déserts l'accueillent jusqu'au jour où il doit
s'éteindre absolument et n'être plus qu'un nom dans l'his-
toire! 11 fera tomber les fétiches et ne leur survivra pas.
Déjà l'on peut considérer son rôle comme fini, non-seule-
ment dans l'Algérie, où règne aujourd'hui la croix avec la
France, mais dans toute cette partie de l'Afrique que bai-
gnent les flots de la Méditerranée. Le sang des compagnons
de saint Louis, répandu sur les plages de Tunis, est un
vieux titre que nous serons contraints de faire valoir un
jour ; entre notre province de Tlemcen et les rivages de
l'Espagne régénérée, l'air manquera aux prétendus des-
cendants du Calife qui font encore peser sur le Maroc leur
sceptre barbare. Quel sera l'agent de ces révolutions pro-
chaines? le commerce, la guerre , les discordes intérieures;1
Je l'ignore ; mais je sais que les événements ne manquent
jamais aux desseins de Dieu. Or il faut être aveugle pour
ne pas voir que c'est le dessein de Dieu d'en finir avec l'is-
lamisme, et dès lors tout y concourra. En ce moment même,
pour ce qui concerne l'Algérie, l'œuvre divine est con-
sommée. Si l'on peut douter encore que ce sol reste à la
France , il est évident du moins que l'islamisme l'a perdu.
L'Europe ne se laissera pas arracher un royaume dont elle
connaît la fertilité, que nous lui avons appris à conquérir,
et que la vapeur rattache à son continent comme un pont
relie entre elles les deux rives d'un fleuve. Anglaise , alle-
mande, espagnole ou française, l'Algérie est possession
chrétienne , elle n'est plus musulmane, et ni Tunis ni Maroc
ne sauraient l'être encore longtemps. Voilà ce que Dieu a
fait : grâces lui soient rendues d'avoir bien voulu se servir
de nos mains ! Quoi qu'il arrive, nous pouvons prendre le
récit inachevé des croisades, etauxgesta Dei per Francos
ajouter une noble page encore écrite de notre sang.
La France , il est vrai , semble n'avoir pas eu l'intelli-
gence du grand rôle dont elle s'est vaillamment acquittée.
4 INTRODUCTION.
Elle a voulu travailler pour sa gloire , non pour la gloire de
Dieu. Dans ses délibérations , lorsqu'elle prodiguait à re-
gret, pour une conquête jugée désastreuse par beaucoup
de bons esprits, ses trésors et ses soldats, jamais elle n'a
dit qu'elle voulût conquérir un royaume à l'Évangile, ce
n'a été la pensée ni de ses hommes d'État, ni de ses hommes
de guerre, ni de cette foule impatiente qui, par la presse ou
par la parole , se rue incessamment au milieu des délibéra-
tions publiques. Mal venue eût été la voix qui se fût élevée
pour développer ces idées d'un autre âge ; et quand le pape,
instituant l'évèché d'Alger, parla de rendre sa gloire an-
cienne au siège si longtemps outragé des Eugène et des
Augustin , nul n'y prit garde. On ne vit là que les formules
convenues de la chancellerie romaine. Ea question était de
savoir si la conquête serait une bonne ou une mauvaise
affaire. E'orgueil de nos armes , les profits de notre com-
merce offraient la matière du débat. Les uns peignaient
comme une terre promise ces provinces encore inconnues ;
les autres , et les plus compétents , n'en traçaient que des
tableaux lamentables , additionnaient les dépenses , comp-
taient les morts et demandaient qu'on leur montrât le fruit
de tant de sang versé, de tant d'argent englouti. Nulle ré-
ponse n'était possible, le pouvoir partageait secrètement
l'avis des plus désespérés ; et néanmoins on allait en avant,
on cédait à la force de cette opinion ignorante qui ne voulait
point entendre parler de retraite , et qui jurait qu'on aban-
donnait des trésors. C'est ainsi que l'Algérie fut conquise ,
et que la croix prit possession de ce nouveau domaine. Les
erreurs de l'opinion y servirent, l'ambition militaire y servit
davantage, la peur et la faiblesse du gouvernement y con-
tribuèrent plus que tout. C'est un fardeau, c'est une gloire.
11 y avait deux partis : l'un qui redoutait le fardeau, l'autre
qui se souciait peu de la gloire. Dieu nous a donné la gloire
et le fardeau. A l'écart, dans le mystère, quelques âmes
ferventes , songeant avant tout aux progrès de l'Évan-
INTRODUCTION. 3
gile, l'avaient peut-être prié de ne songer qu'à sa cause.
J'ai vu l'Algérie à une époque où le grand résultat aujour-
d'hui visible était encore douteux. C'était en 1841, lorsque
M. le maréchal Bugeaud fut nommé gouverneur. J'avais
l'honneur d'accompagner cet homme illustre, et j'ai été son
hôte, presque son secrétaire, pendant les six premiers
mois de son administration. Je ne trahirai pas sa confiance
en disant qu'il n'espérait pas lui-même les succès qu'il a
obtenus. Après dix années d'efforts , l'œuvre de la conquête
semblait moins avancée qu'aux premiers jours. Les Arabes
étaient organisés , et jusqu'à un certain point ils étaient
vainqueurs. Nous avions mal guerroyé, mal administré,
mal gouverné. La colonisation était nulle. Nous possédions
bien çà et là , sur le littoral et à quelque distance dans l'in-
térieur , quelques villes ou plutôt quelques murailles ; mais
nous y étions prisonniers. La guerre grondait aux portes
d'Oran et de Constantine ; il fallait du canon pour aller
d'Alger à Blidah ; il fallait une armée pour ravitailler nos gar-
nisons captives de Miliana et de Médéah. Cette armée en
marche était bloquée par une autre armée invisible, qui ne
laissait aucun Arabe de l'intérieur communiquer avec les
chrétiens. Abd-el-Kader nous avait joués dans les négocia-
tions, il nous jouait à la guerre. On le sentait partout, on
ne le voyait nulle part. S'en remettant à la fatigue, au so-
leil, à la pluie, du soin de nous vaincre, jamais il n'offrait,
jamais il n'acceptait le combat; mais il avait gagné une ba-
taille, lorsque, après l'avoir longtemps poursuivi sans l'at-
teindre, l'armée française, dépourvue de vivres, accablée
de lassitude, jalonnant le chemin de ses morts, revenait
confier aux hôpitaux, qui ne les rendaient plus, la masse
effrayante de ses malades et de ses éclopés. J'ai vu ces
lamentables files de l'ambulance défiler, après une cam-
pagne de quelques jours , dans les ravins néfastes de
Mouzaïa : j'ai vu le brave colonel d'Illens , glorieusement
mort depuis , échappé , lui douzième , des douze cents
0 INTRODUCTION.
hommes qui formèrent la première garnison de Miliana , et
portant encore sur son visage les traces de la maladie qu'il
y avait contractée. De ces douze cents hommes le fusil des
Arabes n'en avait peut-être pas tué cinquante ! Ainsi se
faisait la guerre , et telles étaient les garnisons ! Embusqué
dans les passages difficiles, l'ennemi nous tuait quelques
soldats à coups invisibles et sûrs , son feu faisait quelques
blessés à l'arrière-garde ; mais le soleil, mais la pluie , mais
la nostalgie et la faim suffisaient à borner nos entreprises.
Nous avions organisé avec mille peines un convoi mons-
trueux , fait des dépenses énormes ; nous marchions cinq
à six jours sans tirer un coup de fusil; nous remplacions
des captifs mourants par d'autres captifs que décourageait
déjà la vue de leurs prédécesseurs, et il nous restait à
engloutir , dans des asiles infects , quelques centaines de
fiévreux dont la moitié mouraient en peu de jours, et le
reste plus lentement. Ce que nous appelions notre colonie
d'Alger n'était qu'un hôpital dans une prison.
Les indigènes n'avaient pas cessé d'estimer et de craindre
notre bravoure, mais ils connaissaient notre impuissance ,
habilement exploitée par Àbd-el-Kader et par ses lieute-
nants. Ils ne doutaient pas que nous n'en vinssions bientôt
à nous décourager d'une lutte stérile et ruineuse. S'ils con-
naissaient la valeur et les talents militaires du nouveau gou-
verneur général , ils n'ignoraient pas qu'il avait été le
négociateur de la Tafna. Abd-el-Kader , politique aussi
habile que courageux homme de guerre , prenait soin de
leur en rafraîchir la mémoire ; il persuadait à ses crédules
sujets , ce qu'il croyait peut-être lui-même , que l'arrivée du
général Bugeaud était l'indice d'une nouvelle paix , plus
favorable encore pour eux que la première. Cette conviction
excitait au plus haut point leur ardeur. Il s'agissait de se
montrer en force pour obtenir de meilleures conditions ,
pour nous les arracher. Le sentiment religieux venait au
secours du sentiment national et lui communiquait une force
INTRODUCTION. 7
merveilleuse. La guerre contre nous n'était pas seulement
patriotique, elle était sainte. Elle obtenait des sacrifices
qu'il faut savoir honorer. Quelques-uns de ces Arabes ont
combattu en héros et sont morts en martyrs. Envahisseurs
du sol, détestés à ce titre , nous étions encore et surtout
haïs et méprisés comme infidèles , comme impies. On nous
reprochait nos mœurs, nos blasphèmes, notre religion
fausse, on nous reprochait plus encore notre irréligion.
C'était œuvre de piété de faire la guerre aux chiens qui ado-
rent les idoles ou qui n'ont pas de Dieu. Plus d'un soldat
égaré le soir à quelques pas de la colonne , a péri de la
main des Douairs nos alliés , qui croyaient se laver ainsi du
crime de nous servir. Un jour , dans une razzia que faisaient
ces mêmes Douairs sous la conduite du général Lamoricière,
une femme de la tribu attaquée s'élant écriée à leur vue :
Voilà les baptisés /ce mot excita en eux une telle rage,
qu'ils massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main ,
et jusqu'aux enfants. Mustapha lui-même, depuis si long-
temps à notre solde, partageait la fureur de ses cavaliers.
Le commandant Daumas (1) , un de nos meilleurs et de nos
plus utiles officiers , parfaitement versé dans la langue etles
usages arabes , m'a dit avoir entendu souvent des cavaliers
auxiliaires déplorer entre eux leur situation , envier le sort
des braves morts en combattant contre nous. « Qu'ils sont
heureux! disaient-ils; Dieu les a récompensés ! » Et le len-
demain on apprenait de nouvelles désertions. Cette tribu
des Douairs et des Smélas, qui, sous les Turcs, tenait en
respect toute la province d'Oran , s'était réduite à six ou
sept cents cavaliers. Leur vieux chef Mustapha n'aurait eu
qu'un mot à dire pour les emmener tous à l'ennemi et pro -
bablement nous n'avons dû qu'à sa haine particulière contre
Abd-cl-Kader de le voir jusqu'à la fin sous nos drapeaux.
La province de Constanline,plus tranquille en apparence,
(0 Aujourd'hui lieutenant- colonel.
8 INTRODUCTION,
était pleine de sourds ferments ; de dangereuses intrigues
s'y tramaient de toutes parts. Ben-Aïssa, rusé Kabyle,
assez adroit pour avoir obtenu du vainqueur de Conslan-
tine la disgrâce du général de Négrier, conspirait, malgré
nos bienfaits, avec Acbmet-Bey, son ancien maître. Hame-
laouy, chef arabe comblé des faveurs de la France, nouait
des relations avec Àbd-cl-Kader. Nous n'étions sûrs de per-
sonne, sauf peut-être de quelques Kaïds pillards, qui fou-
laient les tribus à l'abri de notre autorité , et qui , sans se
tourner les premiers contre nous, n'auraient pas manqué
cependant de se mettre du parti de la révolte à son pre -
mier succès. Un soulèvement était imminent à Constantine.
Aucune terre n'était cultivée nulle part, à moins qu'on
n'accorde le nom de terre cultivée à quelques jardinets
situés sous le fusil des remparts, où l'on récoltait un peu
de légumes et de salades qui se vendaient à prix. d'or. La
viande, les fruits, le pain, le fourrage, tous les objets de
consommation venaient par la mer. Nous ne nous levions
guère de table que le gouverneur général n'eût calculé avec
amertume la somme que le repas que nous venions de faire
avait coûtée à la France , sans compter le sang. Lorsqu'on
lui parlait alors de la colonisation et des colons d'Alger ,
son bon sens n'y pouvait tenir ; il se répandait en railleries
poignantes contre ce mensonge criant, n'épargnant per-
sonne et s'inquiétant peu de savoir qui l'écoutait. J'en gé-
missais comme d'une faute politique, car ces discours
étaient interprétés et commentés au détriment de son pa-
triotisme ; mais j'honorais davantage sa probité, sa fran-
chise et son cœur, et j'admirais ce patriotisme que l'on mé-
connaissait tant. A peu d'exceptions près il n'y avait guère
dans l'Algérie d'autres colons que les fonctionnaires , les
agioteurs et les cabaretiers.
Les mœurs étaient déplorables. C'était /a France sans
police et sans hypocrisie. On imagine assez quel pouvait
être le côté moral d'une population de militaires mêlée d'à-
INTRODUCTION. 9
vcnturiers , gouvernée par des généraux déjà si préoccupés
de la guerre et des affaires. Nous faisions rougir , je ne dirai
pas la vertu musulmane , je n'y crois guère , mais la pudeur
et la dignité des Maures et des Arabes , qui en ont beau-
coup. Ils nous reprochaient, comme je l'ai déjà dit, qu'on
ne nous voyait jamais prier; ils parlaient de nos soldats ivres
dans les rues, de cette prostitution qui s'étalait au grand
jour , et que les Turcs réprimaient sévèrement. Nous ne leur
reprochions pas leurs débauches secrètes, et, loin delà,
nous les imitions. On racontait tous les jours , en riant, des
infamies qui semblaient avoir été apprises à l'école de Ti-
bère et d'Iïéliogabale. C'était là le mal qu'on s'occupait le
moins de réprimer , et à peine souvent y voyait-on un mal.
On continuait d'écrire en France des merveilles de l'Al-
gérie; mais chacun cependant, même parmi ceux qui te-
naient la plume, j'en excepte à peine quelques misérables
fournisseurs de journaux trop slupides pour rien com-
prendre et rien voir, — chacun s'avouait que les choses ne
pouvaient marcher ainsi, que c'était une tromperie infâme,
que ces mensonges ne remédieraient point au péril , et
qu'enfin , tout enchantant victoire, il faudrait bientôt, si
l'on ne changeait de voie, lever le pied et s'en aller hon-
teusement. Là-dessus on était d'accord. Pour éviter un tel
malheur , une telle honte , que faire ?
Les systèmes les plus divers , les plus contradictoires , les
plus absurdes, sur la guerre, sur l'administration , sur la
colonisation, étaient proposés, proposés sérieusement, et,
chose lamentable, appuyés par des hommes compétents ,
par des savants, par des fonctionnaires anciens dans l'Al-
gérie , par des officiers qui avaient fait la guerre longtemps
et avec succès. Les uns voulaient borner l'occupation, les
autres l'étendre ; les uns ne tenir nul compte des indigènes ,
les autres s'occuper d'eux exclusivement. Chacun démon-
trait parfaitement que les autres demandaient l'inutile cl
l'impossiltle , et les autres, à leur tour , n'avaient pas de
10 INTRODUCTION,
peine à lui prouver que son plan péchait par les mêmes
torts. Ajoutez-y le bruit des journaux, qui ne parlaient que
de la trahison du gouverneur; les directions de deux ou
trois commisqui , de leurs bureaux au ministère de la guerre
à Paris, prétendaient tout régler et tout faire, et qui en-
voyaient pour raison sans réplique , la signature du minis-
tre ; ajoutez-y les discussions des chambres, où l'avis le
mieux développé, le mieux écouté n'est pas toujours le plus
sage, où des orateurs se croyaient et étaient crus bien au
courant des matières d'Alger pour avoir fait une courte ap-
parition sur la côte, questionné un interprète ou un juif,
reçu quelques lettres, ceux-ci d'un enthousiaste, ceux-là
d'un mécontent ; ajoutez-y cette horreur que nous inspirent
en général les dépenses opportunes, et qui, clans une
grande affaire , nous porte à lésiner sur un détail important ,
vous n'aurez encore qu'une faible idée des obstacles qui
se présentaient, qui s'accumulaient de toutes parts (4).
Certes , pour arriver si vite où nous en sommes maintenant ,
il a fallu déployer de rares talents , et les déployer avec une
rare énergie; mais il a fallu plus visiblement encore que
Dieu l'ait voulu. Nous ne voyons pas toute la grandeur de
l'œuvre , il est déjà temps de louer Dieu.
C'est durant l'époque malheureuse que je viens d'esquis-
ser que j'ai visité une partie de l'Algérie. Un séjour de six
mois au centre même des affaires , deux courses , dont une
assez longue , à la suite de l'armée, des informations prises
(1 ) Je transcris une noie jetée à la haie 5ur le papier, après avoir lu et écoulé
beaucoup de discussions sur les moyens de pacifier l'Aliène. Chaque moyen
est indiqué pa;- un homme en position de faire valoir son avis, et présenté
comme infaillible. Je ne nomme que les auteurs qui ont fait connaître leur
panacée par la voie de l'impression, mais j'affirme que je n'invente rien :
M. Gcnty de Bussy, ancien employé supérieur en Afrique, conseiller d État,
auteur d'un livre qui a eu de la réputation , propose neuf moyens de pacifica-
tion, dont les deux principaux et plus pratiques sont: 1» d'organiser les tribus
partout; 2° de les vacciner. Le conseiller d'État oublie tout à fait qu'avant de
vacciner la tribu il faut l'organiser, et qu'avant de l'organiser il faut la vaincre;
mais il est intendant civil, et lu victoire n'est pas de son ressort comme l'or-
ganisation et le vaccin.
INTRODUCTION. 11
à bonne source , des notes recueillies dans les documents
officiels , un désintéressement parlait , un ardent désir d'être
utile, m'avaient permis de croire que je pourrais , à mon
retour, publier un livre assez intéressant après tous ceux
qu'on a publiés. Je ne me proposais pas de présenter un
système, comme c'est assez la mode , mais de rendre de-
vant Dieu et devant les hommes un témoignage sincère de
ce que j'avais appris et de ce que j'avais vu. Les événements
se pressèrent; nos affaires, conduites par une main habile
et vigoureuse . changèrent rapidement de face et firent chan-
ger l'opinion ; mon livre devint inutile avant que je l'eusse
commencé. Je m'en félicitai plus que personne , et je ne
songeais plus à mes notes, lorsque MM. Marne , dont l'ex-
cellente librairie est un moyen de propagande si puissant,
me les demandèrent pour cette masse de lecteurs, la plupart
jeunes , qu'ils ont su trouver, et en quelque sorte créer.
Je conçus alors un ouvrage tout différent de celui que
j'avais compté faire , beaucoup plus modeste sans doute ,
mais plus agréable à lire. Laissant de côté les vues d'en-
semble et des conseils qui ne sont plus nécessaires , je me
borne à un choix de tableaux et de récits sur ce qui est
désormais le passé, le mauvais passé de l'Algérie. On ne sera
pas fâché , maintenant que les omnibus vont à Médéah , de
voir comment y allait naguère une armée: de suivre nos
M. Baude, conseiller d'Elat , ayant vu l'Afrique, propose de forcer les
Arabes à ne plus élever de chevaux, mais seulement des botes à cornes et
des moulons.
Un fonctionnaire établi en Algérie depuis la conquête, parlant arabe dans
la perfection, croit tout gagné si l'on habitue les indigènes à boire de l'eau-
de-vie.
Un officier supérieur d'état-major demande qu'on leur coupe le cou ;
M. le général D*"% qu'on leur donne 20 sous par jour ;
Un autre général et son école , que les Français se fassent musulmans ,
M. le colonel '", de chasser de l'Algérie tous les honnêtes gens;
Le maréi-hal minisire de la guerre , d'attirer les tribus autour de nos places
et de lesprolégor;
Le génie militaire, de faire une muraille aulour de la Mitidja ;
Un commis influent, de donner aux chi-fs anibes et aux personnages impor-
tants beaucoup de cadeaux, tels que montres, pendules, lapis, etc., que son
bureau sera chargé de fournir.
il INTRODUCTION.
soldats dans ces marches toujours pénibles , mais qui ne
sont plus meurtrières , dans ces garnisons qui deviennent
de véritables villes , et qui n'étaient que d'infects cachots. Il
me semble aussi que certains détails , certains contrastes
entre la civilisation française, telle qu'elle se montre en
Algérie, et la civilisation des Maures et des Arabes , n'ayant
pas été saisis par des yeux chrétiens , courent risque de
n'être point notés , et que c'est un document qu'il faut laisser
à la philosophie et à l'histoire ; je sais des anecdotes qui ,
si je ne m'abuse , et si je puis les conter, offrent, indépen-
damment du pittoresque dont s'égaye l'esprit , quelque chose
qui peut attacher la raison et toucher le cœur; enfin , les
choses religieuses de l'Algérie n'ont qu'une bien étroite place
dans presque tous les livres qu'on a faits; elles en méritent
une meilleure que je voudrais leur donner. Suis-je téméraire
d'avoir pensé que ce spectacle varié ne serait pas sans inté-
rêt pour de jeunes lecteurs, ne serait pas sans utilité pour
des lecteurs plus réfléchis et plus difficiles ?
Si j'en ai de cette dernière et rare catégorie , je les prie
de ne point se laisser rebuter dès les premières pages par la
simplicité des sujets et par le laisser-aller de tout le livre.
Qu'ils y pénètrent un peu plus loin, j'ai la confiance qu'ils
trouveront dans ma déposition de quoi les intéresser, et
peut-être en tireront-ils des conclusions que parfois je ne
formule pas. Le meilleur architecte accepte des mains d'un
manœuvre des matériaux dont celui-ci ne connaît pas tou-
jours le prix.
Quant à mes jeunes lecteurs , ils sauront , dans la plupart
des asiles où ce livre ira les trouver , des choses que je
souhaite qu'ils n'oublient pas , et que la plupart des sages
et des savants ignorent : c'est que l'homme ne fait rien de
bon si Dieu ne l'aide, et s'il ne demande à Dieu de l'aider.
Cette première condition du succès a manqué à notre éta-
blissement en Afrique et lui manque encore; les yeux chré-
tiens s'en aperçoivent. Malgré tout ce que nous avons fondé ,
INTRODUCTION. 15
nous avons perdu là des âmes que nous pouvions sauver,
nous n'avons pas fait à la croix le même honneur qu'à nos
drapeaux. Dieu nous en a punis, moins qu'il ne pouvait le
faire , car sa clémence est grande ; moins qu'il ne le fera
peut-être , car sa justice est terrible. Qu'ils prient donc pour
cette grande œuvre de l'Algérie, en bonnevoie aujourd'hui,
mais non encore terminée ; qu'ils prient pour que la France,
ayant accru son territoire, accroisse aussi le royaume de
Dieu ; qu'Us prient comme chrétiens , qu'ils prient comme
Français.
Un dernier mot.
M. le maréchal Bugeaud a glorieusement servi son pays ;
on commence à le reconnaître , mais les passions politiques
lui contestent encore cette gloire (1) ; et comme j'aurai sou-
vent à lui rendre justice, peut-être me reprochera-t-on de
n'avoir voulu faire que l'apologie d'un homme assez puis-
sant pour bien récompenser mes faibles services. Il faut
s'attendre à tout dans un temps comme le nôtre, où la presse,
instrument ordinaire des passions les plus basses et des
entreprises les plus viles , fournit chaque matin mille exem-
ples qui autorisent tous les soupçons. Ma réponse sera
courte : je loue M. le maréchal Bugeaud de sa bravoure, de
son bon sens , de sa probité , de son patriotisme ; il possède
au plus haut degré ces qualités glorieuses. Je regrette que
son gouvernement, d'ailleurs bienveillant pour la religion ,
ne s'inspire pas plus largement des lumières catholiques ,
et ne diffère que bien peu, à cet égard, de celui de nos
préfets. Du reste, mon langage n'est et ne peulpas être celui
d'un obligé envers un bienfaiteur, encore moins celui d'un
ambitieux envers un patron. Je ne dois rien à l'illustre ma-
réchal , que beaucoup de gratitude pour l'affection qu'il m'a
longtemps témoignée. Si j'avais aie blâmer, ce souvenir
(i) On voit que ceci était écrit avant la bataille de i'Jsly, si courageusement
et si habilement gagnée.
lé INTRODUCTION.
pourrait me conseiller le silence. Je n'ai qu'à le louer, et ma
conscience me dit que ces éloges sont légitimes. Pour m'en
convaincre, il suffirait d'un regard jeté sur ma situation
actuelle: c'est déjà frappé par un jugement politique, et
m'exposant tous les jours à en subir un second , que je me
plais à rendre justice, sur un terrain neutre, au plus zélé
partisan d'un pouvoir qui devient l'irréconciliable adversaire
de la cause àlaquelle j'ai dévoué ma vie. Il n'est pas possible
d'être placé dans une condition d'impartialité plus sûre. Je
ne saurais être suspect de trop de zèle pour un homme dont
la haute influence ne s'emploiera vraisemblablement jamais
on faveur des catholiques , et je ne me sens pas pressé de
me ménager des grâces dont je ne pourrais jouir qu'au prix
d'une apostasie.
LES FRANÇAIS
EN ALGÉRIE
I*E PARIS A MARSEILLE. — l'N SAUVAGE. — LA RELIGIEUSE D'ORGON.
C'est une grande joie de courir vers le soleil : j'avais
laissé le brouillard et la Loue à Taris , je trouvai le
lendemain la neige en Champagne ; mais nous ôtàmes
nos manteaux à Moulins , nous baissâmes les stores de la
voiture sur les bords du Rhône, entre Orange et Avignon,
et nous trouvâmes la poussière entre Avignon et Mar-
seille. Du reste nulle aventure de voyage. Jusqu'à Mou-
lins nous étions quatre dans la malle : un marchand , un
commis -voyageur, et un gros homme qui vivait pour
son plaisir. Le marchand était niais, le commis-voyageur
était stupide ; le gros homme , à qui son costume sévère ,
ses moustaches rabattues donnaient l'air d'un officier,
n'était qu'un viveur bel esprit. Tous trois affectaient un
c\ nisme immonde , et par occasion une impiété de la-
quais , même ce nigaud de marchand , à qui je fis avouer
10 LES FRANÇAIS
qu'il avait une femme et des filles, et qui en rougit.
Après le premier repas, qui eut lieu assez tard, la con-
versation viut à rouler sur le progrès. ISous avions fait
connaissance , quoique je n'eusse parlé que fort peu.
J'opinai comme les autres, et je soulageai mon cœur.
Je pris la liberté de dire à mes compagnons que tous les
progrès ne me réjouissaient pas, et que j'en connaissais
de déplorables. « Vous ne nierez pas, me dit le commis-
voyageur, l'amélioration des malles-postes. ÎNous faisons
en ce moment quatre lieues à l'heure; nous allons plus
vite, et nous payons moins clier qu'autrefois. — 11 en
résulte, lui dis-je, que tout le monde prend les voi-
tures, et l'on se trouve exposé ù de fâcheux compagnons;
la route est encore fort longue, lorsqu'il faut la faire
avec des gens mal élevés. » Tout le monde en convint,
surtout le commis-voyageur , et l'on se remit aux propos
anacréontiques. Je nie tus jusqu'à Moulins , où le com-
mis-voyageur et le marchand nous quittèrent. Resté seul
avec moi, le gros homme voulut continuer; je lui dis
doucement que j'étais chrétien, et que je causerais vo-
lontiers avec lui , mais qu'il fallait parler d'autre chose.
Je pensais qu'il allait me bouder; tout au contraire, il
se montra fort gracieux et chercha même à s'excuser ,
disant qu'il était garçon et qu'il parlait librement, mais
que dans le fond il ne manquait pas de religion ; qu'il
n'avait jamais cherché à vexer les prêtres, et que toutes
les fois qu'il rencontrait un mort, il le saluait. Je le louai
de ces bonnes dispositions, et je lui demandai s'il faisait
ses prières. 11 me répondit qu'il n'en savait point.
« Pourquoi donc, lui dis-je, saluez-vous les morts? —
C'est, me répondit-il, une coutume d'enfance. Cela m'est
resté , mais en vérité je n'en sais pas plus long. »
EN ALGÉRIE. 17
Cet homme, déjà sur les frontières de la cinquantaine,
assez instruit, ainsi que je pus voir, et assez riche,
puisqu'il voyageait uniquement en vue de se distraire,
ne savait véritablement pas un mot , pas un seul mot de
la religion catholique , au sein de laquelle il était né , et
avait vécu un demi-siècle. 11 me fit des questions qu'aurait
pu me faire un sauvage , et encore un sauvage aurait-il eu
son Manitou. « Quoi! m'écriai-je, vous n'avez jamais été
curieux de savoir ce que signifiaient ces églises , ce que
faisaient ces prêtres , quel était ce culte qui a si souvent
frappé vos yeux? — Que voulez- vous ? dit-il , on ne m'a
jamais parlé de cela, et je me suis toujours occupé d'autre
chose. »
Il était vraiment bon homme. Je poussai plus loin mes
questions. Je lui demandai ce qu'il avait fait depuis qu'il
était au monde. « J'ai fait mes classes, dit-il, qui m'ont
ennuyé; et ensuite j'ai cherché à m'amuser. J'y ai réussi
quelquefois, pas toujours. »
En somme , il allait à Marseille pour manger des clo-
visses ; il comptait de là se rendre en Italie pour y passer
le printemps, revenir en Suisse pour l'été, à Paris pour
l'hiver. Il faisait un peu de littérature , un peu de mu-
sique, beaucoup de cuisine, et cherchait les meilleurs
moyens d'être bien logé , bien couché , bien vêtu , bien
nourri. Il ne voulait point se marier, par crainte des
embarras de la famille ; il avait mis en rentes toute sa
fortune , pour éviter les embarras de la propriété. « Je
suis, me dit-il à la fin en souriant, un vrai pourceau
d'Épicure. »
Je l'avais déjà pensé.
Nous étions partis d'Avignon depuis longtemps. La nuit
était venue. Un vent assez piquant soufflait du nord, cl
2
18 LES FRANÇAIS
venait tracasser mon gros homme à travers les portières
de la malle. Il s'enveloppa très-art istement de son man-
teau , remarquant que c'était un bon temps pour dormir
dans une chambre bien close. « Écoutez , lui dis-je, nous
allons passer à Orgon. Là s'est établie, il y a vingt ans ,
une pauvre femme qui , sans un sou clans sa poche et
sans un ami dans le monde , avait résolu d'élever à ses
frais un bel hôpital pour les pauvres du pavs. Elle se
construisit sur le bord de la route une hutte misérable ,
et se mit à demander l'aumône aux passants. Depuis lors
il n'a pas passé une voiture , publique ou particulière ,
dont elle ne se soit approchée. N'importe à quelle heure
du jour ou de la nuit , dans toutes les saisons , par tous
les temps , elle a toujours été là, elle y est toujours. Son
hôpital est bâti, les pauvres y sont reçus et soignés par
des religieuses dans la compagnie desquelles elle est en-
trée; mais elle veut perfectionner son ouvrage , ajouter
de nouveaux bâtiments, faire place pour de nouveaux lits,
laisser des rentes à ses chers pauvres. J'espère qu'elle
viendra quêter auprès de nous , et j'espère bien aussi que
vous lui donnerez quelque chose. — Certainement, me
dit-il avec un empressement dont je fus ravi, certaine-
ment je lui donnerai. Que je meure si je ne lui donne pas
quarante sous ! » Sur cette assurance , je le laissai dormir.
J'attendais impatiemment ce relais d'Orgon. Je n'avais
jamais vu la sainte fille dont je venais de parler, et je
regrettais de l'avoir refusée une fois, à une autre époque,
par paresse , ne sachant pas alors cette histoire , qui ar-
rache des largesses même aux incrédules , même aux
impies systématiques. Un protestant l'avait racontée tout
récemment devant moi , au milieu d'une compagnie nom-
breuse ; et chacun , émerveillé d'une si courageuse et si
EN ALGÉRIE. 19
persévérante vertu , avait formé le vœu de traverser Orgon
pour verser son offrande à l'escarcelle de l'hospitalière.
>ous arrivâmes , la malle s'arrêta , et bientôt une lan-
terne s'approcha de la portière , une voix douce nous
demanda pour les pauvres. J'aperçus une guimpe, un
visage calme et souriant. « Voici la religieuse , » dis-jeà
mon compagnon. Il ouvrit courageusement son manteau
et me remit son aumône. J'y joignis ce que je croyais
pouvoir donner. La religieuse reçut le tout dans une
tirelire de fer-blanc , nous remercia, me promit de prier
pour nous et rejoignit sa petite hutte. « Pauvre femme,
murmura mon compagnon ; elle fait là un métier très-
fatigant ; « et il se renveloppa dans son manteau , car la
nuit continuait d'être bonne pour dormir.
Les chrétiens qui auront lu cette page n'oublieront cer-
tainement pas la religieuse d'Orgon , ni son hôpital su-
blime. Ils ne demanderont point ce que ce récit vient
faire dans un livre sur l'Algérie. J'aurai tout à l'heure
a parler du dévouement militaire , du courage de l'am-
bition , du génie de la guerre : au frontispice de mon
livre , je place cette esquisse du dévouement , du cou-
rage et du génie de la charité.
k ï\Jrat N^\j\LL01.
A TOILOX. — ON OFFICIER D'AFRIQUE. — LE COURAGE.
Cher frère, tu lis dans les journaux qu'il y a eu de
grandes tempêtes sur la Méditerranée , et je me trouve
dans la ridicule nécessité de te rassurer. Nous jouissons
du plus beau temps que tu puisses rêver ; aux portes de
Toulon , présentement , les amandiers sont en fleurs , les
orangers en fruits, les champs en herbe , et il fait très-
chaud sur le port. Notre traversée sera de deux jours.
C'est le capitaine Laederic, un des meilleurs vaporiers
(je ne sais si le mot est français, il faut qu'il le devienne)
de la marine royale, qui nous mène sur son bâtiment
renommé. Cette marine à vapeur est un véritable pont
jeté entre Toulon et Alger. Lorsque l'on songe qu'il suffit
de deux jours pour aborder de France en Afrique , il
faut conclure que les derniers jours de l'islamisme sont
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 21
venus, du moins sur tout le littoral de la Méditerranée,
que les chrétiens appelleront à leur tour mare noslrum.
Voilà comment Fulton , qui probablement ne s'en doutait
guère , a plus efficacement servi l'Évangile que son com-
patriote Richard Cœur-de-Lion. Je ne sais quelle fut la
croyance de cet inventeur. J'espère pour lui qu'il était
bon chrétien , mais il aurait été hérétique ou athée, que
cela n'empêcherait pas le bon Dieu d'utiliser sa machine.
Elle est au service des catholiques , et bien que ceux-ci
ne se pressent pas d'en user pour la foi , tu verras que
ce sera là le résultat final. Rien ne me console et ne me
réjouit autant que ce spectacle de toutes les entreprises
et de toutes les puissances humaines , toujours forcées de
contribuer à l'avancement de l'Évangile et à la gloire de
Dieu. Quand notre vue sera nette ; quand , délivrés de
ce corps de mort qui nous attache maintenant à la terre
par tant et de si déplorables liens , nous contemplerons
les plans divins dans toute leur étendue , ce que nous sa-
vons actuellement par la foi , nous le saurons par l'évi-
dence , et nous admirerons comment le monde, en dépit
de ses criminels desseins , n'a jamais pu sortir de l'ordre
sans y rentrer aussitôt. Quel beau prologue aux merveilles
de l'éternité !
Je nage ici dans un océan de satisfaction pure , et ce-
pendant tout m'y rappelle une époque malheureuse. Je
visitai ces pays il y a trois ans , et je les parcourus ayant
sur les yeux ce que l'on appelle le prisme enchanteur de la
première jeunesse ; mais je ne songeais point à Dieu , et
que de folies dans mon esprit ! que de folies dans mon
cœur ! Pour quelques éclairs de je ne sais quelle joie
furibonde , qui bientôt me faisaient honte , combien de
noirs ennuis qu'il fallait traîner toujours ! Doutes sur
22 LES FRANÇAIS
ma destinée en ce monde et dans l'autre , doutes sur les
principes les plus sacrés de la morale, mépris des hommes,
mépris de moi-même, ténèbres de toutes parts. Je com-
battrai toute ma vie les incrédules , mais je ne leur ren-
drai jamais ce qu'ils m'ont fait souffrir de dix- huit à
vingt-trois ans. Ma raison, sans boussole et sans point
d'appui , était le jouet des moindres accidents. Je ne
connaissais plus ni le vrai, ni le faux; ballotté en tous
sens , et ne sachant à quoi me prendre , ne trouvant de
repos que dans un sommeil lâche , cherchant à dessein la
nuit pour m'y plonger , le suprême effort de ma sagesse
était de haïr brutalement le monde et de blasphémer
contre le Ciel. A présent il me semble que je vogue à
pleines voiles dans la lumière, et je m'y sens bien. Tout
s'est ouvert à mon esprit. Je connais ma route, et je sais
ce que je verrai quand j'aurai atteint les limites de l'ho-
rizon. Les hommes sont vraiment mes frères; je les aime
et je les plains , et il ne me viendrait jamais à la pensée
d'en accuser un seul , si je n'espérais par là servir tous
les autres et le servir lui-même. Les objets ont d'autres
couleurs: ce qui était morne est animé; là où je voyais
le caprice du hasard , je vois un clair témoin de l'exis-
tence et de la puissance de Dieu ; il y a dans la nature
une voix que j'entends ; je sens au fond de mon âme
d'inépuisables flots d'amour. Ah ! ce prisme de la jeu-
nesse que je redoutais de voir briser, et dont je calculais
avec angoisse le graduel affaiblissement, quel triste voile,
quand je le compare à ce beau jour de la foi qui d'heure en
heure et d'instant en instant éclaircit l'espace immense
où il m'a conduit ! Je vois se dissiper en vaine fumée les
plus ardus problèmes de mon ancienne ignorance. Les
portes d'airain , partout fermées sur moi , s'ouvrent
EN ALGÉRIE. 23
d'elles-mêmes et disparaissent. J'ai le mot magique qui
renverse les murailles du monde invisible et triomphe
des monstres de l'esprit. Cette mer que je regarde m'offrit
la stérile peinture de mon inquiétude éternelle, aujour-
d'hui elle est le beau miroir , la sereine image de ma
profonde paix ; mon àme peut, comme elle, porter sans
efforts les pesants fardeaux de la vie , et les regarder
passer avec cette indifférence qui ne s'émeut ni d'envie
lorsqu'ils sont riches, ni de colère lorqu'ils sont inju-
rieux ; une ombre légère peut la traverser un instant ,
mais cette ombre ne sera jamais qu'une tache dans son
immensité qui réfléchit le ciel ; elle sera troublée par
l'orage , mais elle retrouvera la paix , et il ne restera
nulle trace de l'orage.
Je t'avoue que, depuis que je suis chrétien, je ne sais
plus ce que c'est que craindre un événement quelconque ,
pourvu que je n'aie pas sur la conscience de trop gros
péchés. Je ne me défends pas d'éprouver, en quelques cir-
constances extraordinaires et périlleuses, une certaine
inquiétude, naturelle à toute créature; mais cette in-
quiétude elle-même ne résiste pas à deux minutes de ré-
flexion. Le Dieu que j'adore et qui me protège règne sur
la mer aussi bien que sur la terre , parmi les champs de
bataille aussi bien que dans nos rues et dans nos maisons.
11 peut toujours nous laisser la vie ou nous la prendre ,
il est tout-puissant toujours et partout , et la mort n'est
pas plus à craindre en un lieu qu'en un autre ; elle n'est
inévitable qu'en vertu de ses lois, elle ne frappe pas avant
qu'il l'ait voulu. Il suffit de penser à la fragilité de l'exis-
tence pour acquérir la certitude qu'on ne l'a conservée
jusqu'au moment où l'on est parvenu, que grâce à une
succession de miracles qui peut durer encore longtemps.
24 LES FRANÇAIS
Un officier à qui je parlais ainsi prétendit que j'étais
fataliste. Un mot est bientôt prononcé , et l'accusation
de fatalisme est volontiers portée contre les chrétiens par
des gens de bien , qui du reste sont pleins de sympathies
pour les dogmes mahométans. Je répondis à mon officier
que nous ne nous soumettions pas à l'arrêt d'un stupide
et irrévocable destin , mais à l'arrêt d'un Dieu souve-
rainement bon et sage. « J'ai connu, poursuivit-il, des
musulmans qui l'entendent ainsi. — Eh bien! repris-je,
ces musulmans ont raison. Faut-il que nous nous abste-
nions de prier Dieu parce qu'ils le prient? Vous trouverez
chez eux beaucoup de choses qui sont chez nous, puisque
Mahomet a pillé l'Évangile. —Cependant, continua l'of-
ficier , l'on vous voit tout comme d'autres prendre soin
d'éviter le danger et de préserver votre vie ; pourquoi ,
si vous pensez que Dieu se charge d'y pourvoir? — Nous
croyons aussi, lui dis-je , que Dieu sera fidèle à la pro-
messe qu'il a faite de nous nourrir , et cependant tous
les ans , avec beaucoup de peine , nous labourons et nous
ensemençons la terre ; pourquoi ? C'est que nous avons
une intelligence et des forces dont nous devons user. Dieu
nous a donné la vie , donc elle est bonne ; nous l'avons
reçue pour l'user aux emplois auxquels il l'a destinée ; il
veut que nous la défendions , comme il veut que nous
cultivions notre champ ; cependant c'est lui qui fertilise
les champs et qui conserve la vie, et nous savons d'avance
qu'il ne l'éteindra qu'à l'heure marquée par sa miséri-
corde ; sur ce point il juge souvent autrement que nous ,
mais toujours mieux que nous. »
Cette petite difficulté éclaircie, je demandai à mon
tour à l'officier de me définir le courage. Il réfléchit un
peu, prétendant que cette définition n'était pas l'affaire
EN ALGÉRIE. 2o
d'un mot ni d'une phrase , quoiqu'il eût vu dans sa vie
beaucoup d'hommes courageux et beaucoup d'exemples
de courage. « Le courage , me dit-il enfin , c'est la force,
c'est l'ambition , c'est la colère , c'est la brutalité , c'est
l'eau-de-vie , c'est la vanité , c'est le délire , c'est la peur,
c'est même le courage. — Un homme, poursuivis-je , qui
n'affronterait pas le danger par goût naturel , mais qui ne
le fuirait pas parce qu'il aurait la confiance que Dieu saura
bien le défendre , et qui n'aurait besoin d'ailleurs ni de
vanité , ni d'ambition , ni de colère , ni d'eau-de-vie , le
jugerez-vous courageux? — Oui, dit-il. — Et si cet
homme , qui se contentait de ne pas fuir le danger, venait
aie chercher par obéissance et pour remplir son devoir?
— Très-courageux. — Et si, son devoir étant rempli,
cet homme savait se consoler dans la défaite, supporter
paisiblement son affront , son malheur, dire que Dieu l'a
voulu ainsi et que Dieu est juste , et par conséquent bénir
Dieu? — Courage de premier choix , courage admirable,
vrai courage! — Connaissez-vous beaucoup d'hommes,
lieutenant, qui aient ce courage-là? — Franchement,
non! — Eh bien! mon officier, je vous affirme que sur
dix chrétiens , hommes ou femmes , vous en trouverez
au moins neuf capables de faire preuve de cette dernière
espèce de courage ; mais il faut choisir parmi ceux qui
sont exacts à dire leurs patenôtres. -
11 me déclara qu'aussitôt notre arrivée en Algérie, il
me proclamerait brave sur toute la ligne , et nous al-
lâmes nous promener du côté de la mer en causant de nos
futurs exploits, c'est-à-dire des siens, car il se promet
de faire mille prouesses où je ne prétends en aucune ma-
nière. Ces militaires sont en général d'excellents cœurs.
Ils ne paraissent guère meilleurs chrétiens que nos bour-
26 LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE.
geois , et c'est dommage , car ils ont l'esprit plus droit ,
plus simple, et l'àme incomparablement plus généreuse.
Ils mènent la vie rude et sobre des moines; dévoués
comme eux, ils obéissent comme eux jusqu'au mépris de
la vie; pourquoi n'ont-ils pas la même foi? Un militaire
chrétien , cela me parait une des formes idéales de la ma-
jesté humaine; aussi suis-je bien du goût de l'Église ,
qui a toujours eu une affection particulière, une sorte de
tendresse maternelle pour les soldats. Ce n'est pas en
vain qu'elle glorifie le Dieu des armées.
Nous partons , sois exact à m'écrire. Fais-moi de ces
lettres trop longues qu'on adresse aux voyageurs et aux
exilés, qui prennent intérêt à tout. Songe que mon cœur
est en vedette sur le bord de la mer africaine , et que tout
ce qu'il verra de vous lui fera plaisir.
k £\JG^£ N^YjYLLO'W
LA PREMIÈRE GARNISON DE MILIANA.
Notre départ est retardé d'un jour; j'en profite pour
t'envoyer un petit tableau de genre africain qui m'a été
présenté à Marseille.
Tu sais que nous occupons dans l'intérieur des premiers
gradins de l'Atlas, une ville nommée Miliana. C'est une
conquête de l'an dernier. Déjà deux garnisons , relevées
l'une et l'autre dans l'espace des six ou huit premiers
mois , s'y sont succédé ; une troisième y séjourne en ce
moment , dont on a peu de nouvelles. Les communica-
tions sont loin d'être libres entre Miliana et Alger, ces
deux possessions étant séparées par une distance de
quinze à dix-huit lieues. Des bruits sinistres se sont ré-
pandus : on n'y a pas pris garde : qu'importe à nos con-
quérants de France, et même à quelques-uns de nos
conquérants d'Alger, la situation d'une petite troupe en-
fermée dansées murailles, que d'ailleurs elle garde fort
28 LES FRANÇAIS
bien? Voici, mon frère, ce que c'est que la garnison de
Miliana. Je tiens ce que je vais te dire d'un homme que
j'ai vu il y a trois jours , encore tout jaune et tout faible
de la fièvre qu'il eu a rapportée, et cet homme n'est
autre que le commandant supérieur de Miliana, le lieu-
tenant - colonel d'Illens , un vieil oflicier de l'armée
d'Espagne , un petit homme à l'air doux et bénin , que
son costume et toute sa mine m'ont fait prendre pen-
dant un quart d'heure pour un bon négociant de Mar-
seille , de ceux qui n'attendent que d'avoir ramassé un
peu de rentes et marié leur fille , pour se retirer dans une
bastide, et là, jardiner jusqu'au dernier soupir. Tu vas
voir quel bourgeois c'était.
« Je faisais , me dit-il , partie de l'expédition qui chassa
de Miliana Mohammed-ben-sidi-Embarrak , kaliffa (lieu-
tenant) d'Abd-el-Kader. L'armée ne savait pas si l'on
occuperait cette petite ville, dont la situation est agréable,
mais que les Arabes avaient saccagée avant de se retirer,
et qui n'était qu'un monceau de ruines. On m'y laissa
avec douze cents hommes. Je ne m'y attendais point , je
n'avais pu faire aucune disposition, et l'armée , qui par-
tit aussitôt, n'en avait pris aucune. Des vivres entassés à
la hâte, quelques munitions, quelques outils, et c'était
tout. J'avoue que je ne pus voir sans un certain serrement
de cœur nos camarades s'éloigner et disparaître derrière
les collines qui entourent Miliana. Le sentiment de ma
responsabilité pesa douloureusement sur mon âme. Heu-
reusement que je ne pus mesurer d'un coup ni toute
notre faiblesse , ni tous nos dangers. Si j'avais connu le
sort qui attendait mes malheureux soldats , je crois que
j'aurais perdu la tète.
«Je me mis sur-le-champ à examiner notre séjour, je
EN ALGÉRIE. 29
puis bien dire notre prison, ear nous étions cernés de
toutes parts, et l'armée n'était pas à quatre lieues, qu'on
nous tirait déjà des coups de fusil. Je voulais savoir
quelles ressources le lieu pouvait offrir. Le mobilier des
Arabes est léger: lorsqu'ils s'en vont, il leur est facile de
tout emporter avec eux ; ils n'y avaient pas manqué. Ce
qu'ils s'étaient vus forcés de laisser était brisé; toutes les
maisons offraient des traces récentes de l'incendie. Nous
ne trouvâmes rien que trois petites jarres de mauvaise
huile , qui furent partagées entre l'hôpital et les compa-
gnies pour l'entretien des armes , et deux sacs contenant
quelques centaines de pommes de terre. On découvrit
aussi, dans un silo(l), des boulets et des obus. Du reste,
pas un lit , pas une natte , pas une table , pas une écuelle.
Abandonnés au milieu du désert , nous n'aurions pas été
plus dépourvus. Chaque pas que je faisais à travers ces
funestes masures, chaque instant qui s'écoulait me révé-
lait les périls de notre situation . Une odeur infecte régnait
dans la ville; de toutes parts elle offrait des brèches ou-
vertes à l'ennemi. L'on vint me dire que les spiritueux
manquaient pour corriger la crudité de l'eau, que les
vivres étaient avariés , et que l'on doutait qu'il y en eût
assez pour suffire au besoin de la garnison , mais cette
dernière circonstance m'inquiétait peu. Déjà je ne pouvais
que trop sûrement compter sur la mort pour diminuer
le nombre des bouches. Plusieurs des soldats que l'on
m'avait laissés étaient déjà souffrants. Je les voyais silen-
cieux , tristes , promener autour d'eux un œil abattu. Je
n'ignorais pas ce que m'annonçaient cette attitude et ces
regards.
(t) Les silos sont des Irons où l'on cache lo blé.
50 LES FRANÇAIS
« On était au milieu de juin. Sous un soleil qui mar-
quait 30 degrés Réaumur, il fallait assainir la ville, ré-
parer la muraille, faire faction, se battre, garder le
troupeau , notre unique ressource et le perpétuel objet
de la convoitise des Arabes, qui tentaient sans cesse de
l'enlever. La masure que nous appelions l'hôpital fut
bientôt remplie de fiévreux, la plupart couchés sur la
terre, les plus malades sur des matelas formés de quel-
ques débris de laine ramassée dans les égoûts, où les
Arabes l'avaient noyée avant de s'enfuir, et que nous
avions tant bien que mal lavée. Cependant, tout alla pas-
sablement jusqu'aux premiers jours de juillet. Le moral et
la santé se soutinrent; nous pûmes à peu près suffire aux
fatigues excessives qu'exigeaient les travaux les plus ur-
gents. Mais le mois de juillet nous amena une tempéra-
ture de feu ; le thermomètre monta au soleil jusqu'à 58 de-
grés centigrades , le vent du désert souffla et dura sans
relâche vingt-cinq jours; les maladies éclatèrent avec une
violence formidable ; la diarrhée, la fièvre pernicieuse, la
fièvre intermittente , enlevèrent beaucoup de monde et
n'épargnèrent personne. Plus ou moins, chacun en res-
sentit quelque chose : tous les officiers , excepté un capi-
taine du génie (1), tous les officiers de santé, tous les
administrateurs et employés, tous les sous -officiers et
soldats anciens et nouveaux en Afrique ont payé leur tri-
but. A peine aurais-je pu trouver, en certains moments ,
cent cinquante hommes capables d'un bon service actif.
Il fallait, en les menant à leur poste , donner le bras aux
hommes que l'on mettait en faction. Ces pauvres soldats,
dont le visage maigre et défait s'inondait à chaque in-
(i) Le capitaine Bonafoux.
EN ALGÉRIE. 51
stant de sueur , pouvaient à peine se soutenir sur leurs
jambes tremblantes; n'ayant plus même la force de par-
ler, ils disaient péniblement à leur officier, avec un regard
qui demandait grâce : «Mon lieutenant, je ne peux plus
aller, je ne peux plus me tenir. — Allons , mon ami , ré-
pondait tristement l'officier, qui souvent n'était guère en
meilleur état , un peu de cœur ; c'est pour le salut de
tous. Place-toi là, assieds-toi. — Eh bien ! oui, répondait
le malheureux content de cette permission , je vais m'as-
seoir. » On l'aidait à défaire son sac, il s'asseyait dessus,
son fusil entre ses jambes, contemplant l'espace avec ce
morne regard qui déjà ne voit plus. Ses camarades s'éloi-
gnaient la tête baissée. Bientôt le sergent arrivait, et de
la voix sombre qu'ils avaient tous : « Mon lieutenant , il
faut un homme. — Mais il n'y en a plus. Que le pauvre
un tel reste encore une heure. — Un tel a monté sa der-
nière garde! » 11 fallait conduire, porter presque, un
mourant à la place du mort.
— Et ils obéissaient? dis-je au colonel, qui avait les
yeux remplis de larmes.
— Je n'ai pas eu, reprit-il, à punir un acte d'indisci-
pline. Mais je ne pouvais leur ordonner de vivre. Quel-
ques-uns devinrent fous. Ceux que la nostalgie avait at-
taqués, ceux dont le cœur était plus sensible, les jeunes
soldats qui avaient laissé en France une fiancée qu'ils
aimaient encore , furent atteints les premiers et ne gué-
rirent pas. Après eux, je perdis tous les fumeurs. Le
manque absolu de tabac était sans contredit, pour ces
derniers, la plus cruelle des privations. J'avais décidé un
Kabyle qui venait rôder autour de nous à nous en vendre,
et il m'en avait même apporté trois ou quatre livres, qui,
distribuées aux plus nécessiteux, prolongèrent vérita-
32 LES FRANÇAIS
blement leur vie ; mais , pris sans doute par les Arabes ,
cet homme ne reparut plus. Alors , profitant de quelques
connaissances ou de quelques souvenirs qui me venaient
je ne sais d'où, je fis faire, comme je pus, avec des feuilles
de vigne el d'une autre plante, une espèce de tabac qui
fut reçu par ces infortunés comme un présent du ciel.
Malheureusement mon invention vint trop tard.
«J'étais forcé de m'ingénier de toutes manières pour
combattre mille dangers , pour tromper mille besoins im-
possibles à prévoir. Afin de lutter contre les désastreux
effets de la nostalgie, j'avais organisé une section de
chanteurs qui deux fois par semaine essayaient de récréer
leurs camarades , en leur faisant entendre les airs et les
chansons de la patrie. Les uns riaient , les autres pleu-
raient. Quand les chanteurs, qu'on écoutait avec un dou-
loureux plaisir, avaient fini, beaucoup regrettaient plus
amèrement la patrie absente. Ce mal du pays est terrible!
Je ne savais pas , en définitive , si cette distraction , tou-
jours impatiemment attendue, produisait un résultat
favorable ou contraire. Mais je n'eus pas à délibérer là-
dessus bien longtemps ! La maladie attaqua les chanteurs ;
presque tous moururent comme ceux que leurs chants
n'avaient pu sauver.
« On nous avait abandonnés si vite et avec une si
cruelle imprévoyance, que, dès les premiers jours, les
souliers manquèrent à un grand nombre d'hommes. Je
me souvins heureusement des chaussures espaguoles. Les
peaux fraîches de nos bœufs et de nos moutons , distri-
buées aux compagnies , leur servirent à faire des espar-
dilles Beaucoup aussi manquaient de linge et d'habille-
ments. La mort n'y pourvut que trop ! . . . Quel lamentable
spectacle offrait cette pauvre troupe , mal en ordre ,
EN ALGÉRIE. 33
déguenillée , mourante ! Parmi tant de misères , c'était
encore une souffrance pour le soldat de ne pouvoir quel-
quefois se mettre en grande tenue.
« Je vous ai dit qu'une partie des vivres étaient avariés.
La farine surtout ne produisait qu'un pain détestable ,
et encore vimes-nous le moment où ce mauvais pain nous
manquerait, non pas faute de farine, maisfaute de boulan-
gers. Comme nos chanteurs, comme nos jardiniers, qui
n'avaient point vu germer leurs semailles, nos boulan-
gers étaient morts ou malades, et j'eus, à plusieurs
reprises , une peine infinie a me procurer le pain néces-
saire au peu d'hommes qui pouvaient manger. Que vous
dirai-je? les bataillons se sont trouvés souvent presque
sans officiers, l'hôpital presque sans chirurgiens et sans
infirmiers. Ceux qui travaillaient le plus, ceux qui tra-
vaillaient le moins , les forts , les faibles , ceux qui avaient
pu guérir déjà une ou deux fois, ceux qui semblaient
devoir résister à tout, venaient successivement encom-
brer cet hôpital, d'où j'avais fait emporter tant de ca-
davres.
« Les Arabes soupçonnaient notre détresse sans la
connaître entièrement. Mes pauvres soldats faisaient
bonne contenance devant l'ennemi, qui ne nous laissait
point de repos. Il fallait presque tous les jours combattre,
et les balles venaient mordre à ceux que la maladie n'avait
point entamés. Nos fiévreux enviaient le sort de leurs
frères, qui mouraient d'une blessure. Us se faisaient
conter les traits de courage qui tenaient en respect les
Bédouins, Un jour, un brave garçon, un carabinier
nommé Georgi, se précipita seul au milieu de trente
Kabyles qui attaquaient un de nos avant-postes ; il en
perça plusieurs de sa baïonnette , mit les autres en fuite
3
5-i LES FRANÇAIS
et les obligea d'abandonner leurs blessés, dont il se ren-
dit maître. Ce fut une fête dans la ville et dans l'hôpital ;
cette action de Georgi fit plus que tous les médicaments.
Mais nous n'avions pas souvent de ces prouesses. Pour
poursuivre l'ennemi, il fallait plus de jambes qu'il ne
nous en restait. C'était beaucoup de n'être pas absolu-
ment bloqués dans nos murs. Au bout de trois mois, vers
la fin de septembre, n'ayant que très-peu d'hommes à
opposer aux attaques réitérées des Arabes, le ravitaille-
ment des postes avancés devenait très-difficile. Officiers,
médecins , gens d'administration , tout le monde prit le
fusil; je le pris moi-même, et je dus aller à l'ennemi,
suivi d'une quarantaine d'hommes, dont quelques-uns
étaient à peine convalescents.
« Tout se tournait contre nous. Les fruits que nous
offraient les arbres étaient dangereux et se changeaient en
poison. L'approche de l'automne n'adoucissait pas cette
température qui nous avait dévorés. La mortalité allait
croissant. Je remarquai que les Arabes, voulant s'assurer
de nos pertes , venaient la nuit compter les fosses dont
nous entourions les murs de la ville ; et nous en creusions
de nouvelles tous les jours! J'ordonnai qu'en les fit plus
profondes et qu'on mit dans chacune plusieurs cadavres
à la fois. Les soldats obéirent, mais leur force épuisée ne
leur permit pas de creuser bien avant. Un matin , ceux
qui devaient remplir à leur tour ce lugubre office,
vinrent tout effarés me dire que les morts sortaient de
terre. La terre, en effet, n'avait pas gardé son dépôt. Elle
était inhospitalière aux morts comme aux vivants. La
fermentation de ces cadavres l'avait soulevée ; elle rendait
à nos regards les restes décomposés de nos compagnons
et de nos amis. Je ne puis vous dire l'effet de ce spec-
EN ALGÉRIE. 55
tacle sur des imaginations déjà si frappées. Malade moi-
même et me traînant à peine , j'allai présider au travail
qu'il fallut faire pour enterrer nos morts une seconde
fois j et , afin que mes intentions fussent à l'avenir mieux
remplies, je continuai de conduire désormais ces convois
chaque jour plus nombreux et plus lamentables. J'avais
beau m' armer de toute ma force, je ne pouvais m'y faire.
Je m'étais attaché à ces soldats si bons , si malheureux ,
si résignés, si braves. Des enfants n'auraient pas mieux
obéi à leur père , un père n'aurait pas davantage regretté
ses enfants. Je ne me suis pas un seul instant endurci à
cette douleur, je sens que je ne m'endurcirai jamais à ce
souvenir ! . . .
— Colonel , lui dis-je , quel était donc le chiffre de vos
morts?
— Lorsqu'on vint , reprit-il , nous relever, le 4 octobre,
nous en avions enterré huit cents.
— Huit cents! m'écriai-je.
— Au moins huit cents, reprit-il; les autres, ceux
qu'on emmena ou qu'on emporta, étaient malades, et
l'on a jalonné le chemin de leurs sépultures. Ni l'art des
médecins, ni la joie de leur délivrance ne les purent
remettre. Ceux qui parvinrent jusqu'aux hôpitaux de
Blidah ou d'Alger y succombèrent victimes d'un mal in-
curable. Au sortir de Miliana, il ne s'en était pas trouvé
cent qui fussent en état de marcher durant quelques
heures ; il ne s'en trouva pas un qui put porter son sac et
son fusil. Lorsque, plusieurs mois après , je quittai l'Al-
gérie pour venir me rétablir en France, il y en avait
encore, à ma connaissance, une trentaine de vivants. Qui
sait s'ils vivent aujourd'hui? Je fus un des moins maltrai-
tés, et vous me voyez... Eh bien ! nous n'avons pas cessé
30 LES FRANÇAIS
Retravailler; nous avons exécuté des travaux considé-
rables ; nous avons mis la place en état de défense ; nous
avons établi un bel hôpital; tout le monde, jusqu'au der-
nier moment, a rempli son devoir. Toujours l'ennemi
nous a respectés et nous a craints. La discipline a été jus-
qu'au bout parfaite ; l'uuion , la concorde , le dévouement
n'ont pas cessé de régner entre nous. Au milieu de tant de
fatigues, de tant de privations , de tant de misères que je
ne puis raconter, il n'y a eu que vingt-cinq déserteurs, et
ils appartenaient à la légion étrangère ; pas un n'était
Français !
— Mais , dis-je , colonel , comment se fait-il que ces
détails n'aient pas été connus en France? Je n'avais pas
la moindre idée de tout ce que vous m'apprenez , et cepen-
dant je me tiens au courant des nouvelles d'Alger.
— Les rapports officiels ont gardé le silence , reprit-il;
cela était trop désastreux. On s'est borné à dire que la
garnison de Miliana, éprouvée par le climat, avait été
relevée. Cette phrase est devenue célèbre dans notre armée
d'Afrique.
— Quoi ! m'écriai-je , pas un mot d'éloge pour cette
garnison intrépide ! rien pour honorer les morts , rien
pour consoler les survivants prêts à mourir !
— Rien , répondit le colonel ; ces événements ne ve-
naient pas à l'appui du système qu'on voulait suivre, et
pouvaient compromettre des réputations plus importantes
que les nôtres. Ils furent passés sous silence. »
J'étais confondu.
« Je reçus pourtant un témoignage d'estime , continua
le colonel , on témoigna le désir de me voir conserver le
commandement supérieur de la nouvelle garnison, et
j'acceptai , quoique je fusse bien malade : le devoir parlait,
EN ALGERIE. 37
je suis un vieux soldat, je n'ai pas plus de raisons qu'un
autre pour tenir à la vie. Ce qui me creva le cœur, ce fut
de voir le peu de précautions que l'on prit pour éviter
aux nouveaux venus le sort de ceux qu'ils remplaçaient.
— Et perdites-vous encore beaucoup de monde? lui
demandai-je.
— Moins que la première fois , me répondit-il ; mais
nous n'obtînmes pas beaucoup plus de remerciements...,
et je suis encore lieutenant-colonel comme je l'étais alors.
Avez- vous déjà vu la guerre, Monsieur?
— Non, colonel.
— Eh bien! poursuivit le vieil officier avec un pénible
sourire, regardez-la de près. Vous saurez que tout n'est
pas roses et lauriers dans le métier des héros. >>
Il se retira, je restai seul avec un jeune capitaine qui
avait assisté à notre entretien.
« Que pensez-vous de ceci? lui demandai-je.
— C'est comme il le dit, me répondit-il avec une gaieté
un peu sombre. Je connaissais toute cette histoire, et
j'aime à l'entendre répéter, pour enseigner la patience à
l'ambition du fils de ma mère. 11 est sûr que ce digne co-
lonel d'Illens a été indignement oublié. Tout le monde
n'a pas les bons postes , et les bons postes ne sont pas
toujours ceux où l'on court le plus de dangers. La graine
d'épinards est sujette à pousser lentement , même lors-
qu'on est diligent à la faire arroser de balles. Ce vieux
brave retourne en Afrique pour y faire dorer ses épau-
lettes. Il n'attrapera peut-être qu'un dernier coup de
fusil ou une dernière fièvre (l)... c'est le métier qui veut
ça. Tout soldat doit regarder sa vie de l'œil dont le regarde
(i) Voyez la note 2.
38 LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE.
lui-même un maréchal de France. Les morts rangés au-
tour de Miliana ne sortiront plus de leur fosse pour
réclamer contre l'incurie de personne , et quand ils en
sortiraient , qu'importe ! C'est peu de chose que la voix
d'un mort; c'est peu de chose aussi que la voix d'un
vivant, lorsqu'il n'est qu'un petit vivant. De pareilles
importunités ne peuvent rien contre l'éclat de la gloire
ou contre l'éclat du grade. En somme, Miliana est con-
quise. Je ne sais comment on s'y comporte aujourd'hui ;
je soupçonne que les jeux et les ris n'y tiennent pas encore
leur cour, et que d'Illens , après trois ou quatre mois
d'absence , n'y verrait pas grand changement ; mais Mi-
liana n'en est pas moins conquise. On finira peut-être
par en faire un séjour supportable, et ce sera un nom
tout aussi sonnant que beaucoup d'autres à graver sur la
pierre tumulaire, dans une couronne de laurier. Si cela
peut faire plaisir à celui qui dormira sous la couronne ,
quel mal et quelle peine voulez-vous que cela fasse aux
autres? Il y a deux sortes d'insensés dans le monde : ceux
qui s'obstinent à vouloir que les hommes soient justes, et
ceux qui pensent que Dieu ne l'est pas. »
IV
LA BENEDICTION DU NOUVEAU SOLDAT.
Je te parlais l'autre jour de la tendresse que l'Église
témoigne aux hommes de guerre. Je trouve dans le ponti-
fical romain, publié par ordre du pape Clément VIII, un
monument de cette tendresse : c'est la cérémonie de la
bénédiction du nouveau soldat. Écoutes-en le détail : il
ne te plaira pas moins qu'il ne m'a plu à moi-même ; tu
te sentiras pénétré d'admiration pour tant de sagesse et
d'amour, et tu regretteras, comme moi, que nous ne
puissions plus contempler ces spectacles qui charmaient
et qui fortifiaient les nobles cœurs de nos pères. Mais
pourquoi ne le pouvons-nous plus , puisqu'il y a toujours
des hommes d'église et des hommes d'armes? C'est qu'il y
a aussi des hommes de palais, des avocats, des journa-
listes, des voteurs de toute espèce, qui ne veulent pas que
la religion bénisse le courage et que le courage protège la
religion. Ils aiment mieux que le soldat haïsse le prêtre ,
et que le prêtre craigne le soldat. La triste condition de
leur pouvoir est de redouter l'union de tout ce qui est
grand et généreux. La lâche et incertaine doctrine du
philosophe , et la misérable épée du sbire, voilà les objets
de leurs sympathies.
Au temps donc où l'on bénissait les hommes d'armes ,
40 LLS FRANÇAIS
cette cérémonie pouvait se faire , n'importe à quel jour
de l'année, n'importe en quel lieu, n'importe à quelle
heure, le jour, la nuit, sur le vaisseau qui cinglait vers
la Palestine , ou sur le champ de bataille , avant le com-
bat ou pendant le combat. On ne voulait point remettre
au lendemain de bénir celui qui allait peut-être mourir
tout à l'heure. D'ordinaire on choisissait le matin. Après
la messe, le pontife se plaçait devant l'autel, debout ou
assis sur le falstidorium (1), et revêtu des mêmes habits
qu'il portait pour célébrer le saint sacrifice ou pour y
assister. On lui présentait d'abord à bénir l'épée nue ,
que l'on tenait à genoux. Il se levait , la tête découverte ,
disant : Notre aide est dans le nom du Seigneur , et les
assistants, comme pour confirmer sa parole et achever sa
pensée, ajoutaient : Quia fait le ciel et la terre. — Sei-
gneur, poursuivait le pontife, exaucez ma prière. — Et
que mes cris, reprenaient les assistants, arrivent jusqu à
vous. — Que le Seigneur soit avec vous , leur disait alors
le pontife en se tournant vers eux. Ils lui rendaient son
souhait par les paroles touchantes et profondes qui asso-
cient le fidèle à l'œuvre du prêtre : Que le Seigneur soit
avec votre esprit !
Après cette sorte de profession de foi faite en commun
et ce doux et cordial échange de vœux chrétiens , le pon-
tife disait : Prions ! Et tout de suite , s'adressant à Dieu :
« Exaucez nos prières , nous vous en supplions , Seigneur ;
« et que la droite de votre majesté daigne bénir l'épée
« dont votre serviteur désire être ceint , aussi longtemps
« qu'il pourra défendre les églises, les orphelins, les
« veuves, et tous ceux qui servent Dieu , contre la cruauté
(ij Siège de bois à bras, sans dossier.
EN ALGÉRIE. il
« des païens et des hérétiques; qu'elle soit la terreur de
" quiconque lui tendra des embûches ; Par Jésus-Christ
■ notre Seigneur. »
— Amen! disait l'assistance.
— Prions ! » reprenait le pontife ; et il adressait au
souverain maître des supplications plus pressantes et plus
tendres : « Seigneur très-saint, Père tout-puissant , Dieu
« éternel , par l'invocation de votre saint nom , par la
« venue de Jésus-Christ votre Fils notre Seigneur , et
« par le don du Saint-Esprit , bénissez cette épée , afin
« que votre serviteur, qui doit à votre amour d'en être
« ceint aujourd'hui , victorieux partout, foule aux pieds
« les ennemis invisibles et demeure sans blessure. »
Les assistants répondaient Amen , et le pontife , tou-
jours debout, disait alors ce psaume:
« Béni soit l'Éternel , mon appui , qui forme mon bras
à la guerre et dresse mes mains au combat.
» Il est mon bienfaiteur et mon rempart , mon soutien
et mon libérateur,
«Le protecteur en qui j'espère et qui soumet mon
peuple à mes lois.
« Gloire au Père , au Fils , au Saint-Esprit ;
— Dès le commencement, et maintenant, et toujours,
et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
— Seigneur, sauvez votre serviteur,
— Qui espère en vous , ô mon Dieu .
— Soyez pour lui , Seigneur, une tour inexpugnable
— En présence de l'ennemi.
— Seigneur, exaucez ma prière ,
— Et que mes cris arrivent jusqu'à vous.
— Que le Seigneur soit avec vous
— Et avec votre esprit. »
42 LES FRANÇAIS
Le pontife, s'adressant de nouveau à Dieu, faisait alors
connaître dans quel dessein il allait, lui, prince du
royaume de la paix , bénir un instrument de guerre :
«Seigneur très-saint, Père tout-puissant, Dieu éter-
« nel, qui seul ordonnez toutes choses et les disposez
« parfaitement; qui, pour réprimer la malice des mé-
« chants et protéger la justice, avez permis aux hommes
« sur cette terre l'usage du glaive, et voulu l'institution
« de l'ordre militaire pour la protection du peuple; vous
« qui, par la bouche de saint Jean, avez dit aux soldats
« qui venaient à lui dans le désert, de ne frapper per-
« sonne et de se contenter de leur pave : nous vous sup-
« plions , Seigneur, écoutez-nous ! De mt-me que vous avez
« accordé a David, votre enfant, de renverser Goliath,
« et à Judas Machabée de triompher de la férocité des
« peuples qui n'invoquaient pas votre nom, daigne aussi
« votre céleste bonté accorder à votre serviteur ici pré-
« sent, qui prend le joug de la milice , des forces et de la
« hardiesse pour la défense de la justice et de la reli-
« gion ; augmentez en lui la foi , l'espérance et la charité ;
« donnez-lui votre crainte et votre amour; qu'il soit
« humble et persévérant ; qu'il ait l'obéissance et la bonne
« patience; que, par votre grâce, il ne blesse injuste-
« ment personne avec ce glaive , ni avec un autre , el
« qu'il s'en serve pour défendre toutes choses justes et
« bonnes. Et comme il est promu d'un degré inférieur à
.« l'honneur, pour lui, de la milice , que de même il dé-
« pouille le vieil homme et revête l'homme nouveau ,
« afin qu'il vous craigne et vous honore, Seigneur; afin
« qu'il évite la société des méchants , étende sa charité
« sur le prochain, obéisse à son chef, et remplisse par-
« tout lovalement son devoir. Ainsi soit-il! »
EN ALGERIE. 43
Cette oraison achevée, le pontife aspergeait l'épée d'eau
bénite , et s'asseyant , la mitre en tète, il remettait l'arme
nue dans la main droite du nouveau soldat agenouillé
devant lui.
« Recevez , lui disait-il , cette épée , au nom du Père ,
« et du Fils, et du Saint-Esprit; servez- vous-en pour
« votre défense, pour la défense de la sainte Eglise de
« Dieu , pour la confusion des ennemis de la croix de
« Jésus-Christ et de la foi chrétienne ; et , autant que la
« fragilité humaine le permettra, n'en frappez injuste-
ce ment personne. Que celui qui vit et règne comme Dieu ,
« avec le Père et le Saint-Esprit , dans les siècles des
« siècles, vous accorde cette grâce. »
L'épée était remise dans le fourreau , et le pontife ,
ceignant le nouveau soldat , disait :
« Que l'épée batte sur votre cuisse, homme vaillant(l),
« et souvenez-vous que les saints ont vaincu le monde ,
« non par le glaive, mais par la foi. »
Ici se passait une de ces scènes fortes et naïves qui
peignentle moyen âge. Le nouveau soldat, ceint del'épée,
se relevait , sortait sa lame , la brandissait trois fois en
homme (viriliter), puis, après avoir fait le geste de l'es-
suyer sur son bras gauche, la remettait au fourreau. Le
pontife alors lui donnait le baiser de paix , en prononçant
la douce parole des évêques : La paix soit avec vous.
Quel symbolisme charmant et profond! Une fois armé
de cette épée bénite, le nouveau soldat devait s'en servir
en brave , virilement , non pas une fois , mais toujours ,
et quand cette brave épée dormait au fourreau , quand la
tâche était finie , quand l'âge avait glacé le bras vigoureux
(0 Accingere gladium luum , super fémur tuum , potentissime. (Ps.)
U LES FRANÇAIS
qui avait chrétiennement accompli l'œuvre de guerre , il
pouvait, sans remords des coups portés, goûter en paix
son noble repos. Toutefois l'Église avait encore des con-
seils à lui donner : il s'agenouillait donc de nouveau
devant le pontife , qui , reprenant une dernière fois l'épée
nue , l'en frappait trois fois légèrement sur les épaules ,
disant :
« Soyez un soldat pacifique ,
« Un soldat courageux et fidèle ,
« Un soldat dévoué à Dieu. »
L'arme ensuite était remise dans le fourreau, et le pon-
tife , touchant légèrement à la joue le nouveau soldat ,
reprenait :
« Éveillez- vous du sommeil de la malice , soyez vigi-
(( lant dans la foi de Jésus-Christ , cherchez une louable
« renommée. »
En ce moment l'on attachait au nouveau soldat les épe-
rons, qu'il avait fallu si vaillamment gagner. Le pontife,
assis , disait l'antienne :
« Distingué par la beauté sur tous les fils des hommes,
h que l'épée batte sur votre cuisse , ô vaillant ! »
Puis il se levait, la tète découverte, et tourné vers le
nouveau soldat , il disait encore :
« Que le Seigneur soit avec vous. »
Les assistants répondaient :
« Qu'il soit avec votre esprit.
— Prions!» continuait le pontife, et résumant dans
une dernière prière tous les vœux de sa sagesse et de
son amour :
« Dieu tout-puissant, Dieu éternel, répandez vos bé-
er nédictions sur votre serviteur que voici , et qui a été
« ceint de ce noble glaive : et faites qu'appuyé sur la
EN ALGÉRIE. 45
« vertu de votre droite , il soit armé des secours célestes
« contre tous les obstacles, afin que ne puisse le renver-
« ser aucune tempête des guerres de ce monde. Amen. »
C'était la fin, et que pouvait-on ajouter? Le nouveau
soldat baisait , en signe de reconnaissance , la main véné-
rable qui venait de l'armer et de le bénir; il déposait les
éperons et l'épée , et se retirait en paix.
Est-ce que tout cela ne te fait pas mieux comprendre
quelques-unes de ces nobles figures qui brillent si loin
de nous dans l'histoire de la chevalerie : Boucicaut , Du
Guesclin , Bavard, et tant d'autres? Imagines-toi que le
nouveau soldat c'est Bayard , et le pontife , ce bon évt que
de Grenoble, son oncle «qui oncques en sa vie ne fust
las de faire plaisir (1), » lequel voulant que le jouvencel
devint prud'homme, le conduisit à treize ans au duc de
Savoie, « après lavoir très-bien miz en ordre, et garny
« d'ung petit roussin. » Les oraisons que tu viens de lire,
pourraient-elles être plus paternelles, plus tendres? La
mère du gentil Pierre , elle-même , n'aurait pas mieux
dit. Écoute-la parler, et vois comme ces nobles et doux
préceptes de l'Église avaient pénétré dans tous les esprits :
Bayard , à treize ans « esveillé comme un esmerillon , »
va partir avec son oncle. A cheval sur le petit roussin que
l'évèque lui a donné , il vient de recevoir la bénédiction
de son vieux père. « La povre dame et mère estoit eu une
« tour du chasteau qui tendrement ploroit , car combien
« que elle feust joyeuse dont son filz estoit en voye de
« parvenir, amour de mère l'admonestoit de larmoyer.
- Elle sortit par le derrière de la tour , et fist venir son
« fils vers elle , auquel elle dist ces parolles : Pierre, mon
(i) Voyez le Loyal serviteur.
m LES FRANÇAIS
« amy, vous allez au servize d'ung gentil prince. D'aul-
« tant que mère peult commander à son enfant, je vous
« commande trois choses :
« La première, c'est que vousaymiez, craigniez et ser-
« viez Dieu sans aucunement l'offenser, s'il vous est pos-
ée sible ; car c'est celluy qui tous nous a créez, c'est luy
« qui nous fait vivre , c'est celluy qui nous saulvera , et
(f sans luy et sa grâce ne saurions faire une seule bonne
« œuvre en ce monde. Tous les matins recommandez-
« vous à luy , et il vous aidera.
« La seconde , c'est que vous soyez doulx et courtoys
« à tous gentilz hommes , et ostant de vous tout orgueil ;
« soyez humble et serviable à toutes gens ; ne soyez mal-
ce disant ne menteur ; maintenez-vous sobrement quant
« au boire et au manger. Fuyez envie, car c'est un vil-
ce lain vice ; ne soyez flatteur ne rapporteur, car telles
ce manières de gens ne viennent voulontiers à grande
« perfection. Soyez loyal en faietz et dietz , tenez vostre
ce parolle , soyez secourable à povres veufves et orphe-
ce lins , et Dieu vous le guerdonnera.
« La tierce , que vous soyez charitable aux povres né-
ce cessiteux, car donner pour l'honneur de Dieu n'apovrit
ce oneques homme ; tenez tant de moy, mon enfant, que
ce telle aulmosne pourrez faire, qui grandement vous
e< prou luttera au corps et à l'àme. Voilà tout ce que je
ce vous en charge. Je crois que vostre père et moi ne vi-
ce vrons plus guères. Dieu nous face la grâce, à tout le
« moins tant que nous serons en vie, que tousjours puis-
ce sions avoir bon rapport de vous.
ce Alors l'enfant luy respondit :
ce Madame ma mère , de vostre bon enseignement tant
te humblement qu'il m'est possible vous remercie , et es-
EN ALGÉRIE. 47
« père si bien l'ensuivre que , moyennant la grâce de
« celluy en la garde duquel me mectez , en aurez eon-
« tentement ; et après m'estre recommandé à vostre grâce,
« je voys prendre congié de vous. »
Cette mère parle comme l'Église et l'Église aime comme
cette mère , et cette sagesse et cet amour formaient le type
de courage, de bonté , de candeur , qu'on appelait un vrai
et digne chevalier.
Sais-tu ce que je pense? Je pense que Don Quichotte
est un chef-d'œuvre, mais c'est un chef-d'œuvre que
n'aurait jamais écrit un cœur vraiment généreux, et j'ai-
merais mieux avoir dit la dernière parole de Bavard , que
fait tous les livres de Michel Cervantes.
LA TRAVERSÉE.
Celui qui s'embarque à Toulon, au jour naissant, voit
assurément un des plus magiques tableaux que puisse
contempler l'œil de l'homme. Cette vaste rade, toujours
animée ; ces collines dont les brouillards légers du matin
et les premiers feux du soleil déguisent l'aridité ; ces bâti-
ments énormes , si solidement et si légèrement établis sur
le mobile cristal de l'eau ; ces chaloupes de toute dimen-
sion > qui courent d'un navire à l'autre; ce regret enfin de
quitter le doux pays de France , et cette joie daller voir
de nouveaux pays , tout donne au départ de Toulon une
physionomie particulière. Joignez -y la solennité des
adieux que vous font à bord les derniers amis. 11 y a là
des gens qui versent de vraies larmes , car ceux qui se
quittent , se quittent pour longtemps , et savent-ils s'ils
se reverront jamais? Pour moi, j'étais parti de Paris;
Toulon n'avait été qu'un relais, et je n'avais ni une main
a serrer, ni une larme à répandre ; mais je savais un en-
droit en ce monde , une pauvre maison dans une ville
ignorée, une humble et solitaire chapelle où deux cœurs
innocents , ne pouvant s'empêcher de frémir à la pensée
que j'étais en mer, récitaient avec ferveur et larmes Y Ave
EN ALGÉRIE. 49
maris Stella. On a tant oui parler de cette mer formi-
dable ! il en court de si sombres histoires ! Comment son-
ger sans terreur qu'on a un frère sur les flots? Oh! que,
malgré la distance, j'entendis bien l'expression de ces
terreurs naïves ! et taudis que les puissantes ailes du ba-
teau commençaient à battre la mer, je dis à mon tour Y Ave
maris Slella. Heureux qui peut, à ces passages sérieux de
la vie , reprendre tout son cœur dans une prière ! Heureux
qui peut, en s'éloignant, placer sous la tutelle de Marie
les êtres chers , près desquels ne veillera plus que de loin
sou amour! Oui, quoi que l'on puisse faire, c'est toujours
un déchirement de partir; mais ceux qui aiment Dieu ne
se séparent point comme les autres : en dépit de la dis-
tance, leurs âmes s'embrassent tous les jours dans le saint
rendez -vous de la prière.
On nous avait promis que nous irions vite , et nous
allions plus vite encore qu'on ne l'avait promis. Par un
calme qui , en certains moments , n'aurait pas enflé la
voile d'un pêcheur , cette noire machine fendait l'onde
et tendait au terme de sa course avec la rapidité de la
flèche. J'aimais à me rappeler les vieilles divinités à qui
la fable donnait le royaume des mers , et je me figurais
l'étonnement de Neptune, aux choses étranges que
l'homme lui fait voir depuis quelque temps.
C'est une chose à dire au profit des sciences : en face
d'elles, il n'y a vraiment de Dieu que Dieu. Voyez la
figure que ferait aujourd'hui devant la chimie et la phy-
sique , tout le vieil empyrée , si Jésus-Christ ne l'avait
pas réduit en poudre il y a dix-huit cents ans? Je désire
que les savants finissent par se prouver à eux-mêmes ce
qu'ils prouvent si bien aux autres , quelquefois sans le
vouloir. Il est pénible de voir des gens qui construisent
50 LES FRANÇAIS
de si belles machines , combinent si habilement les gaz,
et nous révèlent chaque jour si bien les merveilles de la
création , conduire , au milieu de leurs travaux , si mala-
droitement leur esprit et leur âme , qu'ils courent grand
risque de se trouver, au dernier jour, dans l'ignorance
et dans la triste situation de ces païens dont leur cornue
et leur alambic ne cessent de rendre le culte plus ridicule
et plus grossier.
Car il n'y a pas à s'y refuser : les noms seuls sont chan-
gés ; les hommes , les passions , les idées sont restés les
mêmes. Aujourd'hui, comme au temps de Pierre et de
Paul qui traversèrent ces mers , faisant plus de miracles
encore que nos savants; comme au temps de Jérôme, de
Tertullien et d'Augustin , que ces mêmes flots virent aussi
passer , il faut croire à Jupiter ou confesser Jésus-Christ,
ou descendre lâchement à l'abjection de nier Dieu pour
nier la vertu et trahir le devoir. Quiconque n'est pas
chrétien aujourd'hui, est païen comme Symmaque ou
comme Épicure.
Mais, au moment où je pensais ainsi, mon regard
parcourut le vaisseau. Jupiter me parut plus puissant
que je ne l'avais d'abord pensé. « Quel Dieu, me deman-
dai-je, adore-t-on ici? Parmi ces vaillants hommes,
lequel se dit qu'il va combattre les infidèles et demande
à Jésus-Christ la grâce de combattre dignement?... »
La Méditerranée est la mer des idées , de la civilisation
et des arts, la mer épique. L'Océan, sans les mission-
naires saints qui parfois le traversent , ne serait que le
chemin des ballots, la mer marchande. Sur la Méditer-
ranée passèrent la Grèce, l'Italie et l'Évangile ; le coran
y fut nové. Les flots delà Méditerranée furent les pre
miers qui virent la croix et qui la portèrent de rivage en
EN ALGERIE. 51
rivage ; cent fois , les plus grands hommes que la terre ait
connus leur confièrent le destin du monde ; ils ont vu ,
ils ont bercé tous ces athlètes qui , par la parole ou par
le glaive , ouvrirent la voie de l'avenir, et tracèrent les
routes où vinrent s'engager les siècles et les générations :
Annibal , César , saint Paul , saint Louis , Ximenès , Pie V ,
Bonaparte ! Quels combats ont été rêvés sur vos cimes
murmurantes , ô flots riches de gloire ! Vous étiez alors
terribles et redoutés , on ne se livrait qu'avec crainte à
vos caprices: vous ajourniez les desseins du génie jus-
qu'à désespérer les plus indomptables. 11 a fallu que
Dieu retirât de l'abîme, où vous l'aviez enseveli, saint
Paul , le seul vainqueur de Rome -, vous avez retardé de
trois siècles la civilisation d'un monde en détruisant la
(lotte de Charles-Quint... Que dites-vous des hommes
d'à présent qui vous ont vaincus? Ont-ils une idée, ont-
ils un Dieu? Vous ne le savez pas, nul ne le sait. Un
vent inutile déroule des pavillons qui ne portent plus
ni le croissant ni la croix.
La France, la patrie de Godefroy de Bouillon, de
Pierre l'Ermite , de saint Bernard et de saint Louis , mul-
tiplie les prodiges de son ancien courage pour conquérir
un royaume infidèle -, mais elle ne songe qu'à le gagner
à ses comptoirs, et ne veut point le gagner à son Dieu.
Et c'est pourquoi ceux qui vivront verront d'éclatants
désastres, carie trésor des colères divines n'est pas
épuisé.
VI
« Voici le triangle d'Alger , » nous dit le capitaine , en
nous montrant un point blanc que son œil exercé avait ,
bien avant les nôtres , reconnu sur les côtes qui surgis-
saient au loin. Je me mis à regarder avec une sorte d'avi-
dité. Ainsi j'avais jadis fixé mes veux sur l'espace où pour
la première fois m'apparut Saint-Pierre de Eome. Alger !
naguère l'un des remparts de la terre infidèle, mainte-
nant couronné par la croix ! Je ne songeai pas aux an-
ciennes épouvantes dont ce lieu fut plein si longtemps ,
mais à la merveille de cette conquête, par où tant de
mains , qui ne s'en doutent pas , ouvrent un nouveau
monde à la bonne nouvelle de Dieu. Une prière encore
naquit au fond de mon cœur. « Seigneur, pensai-je, vous
avez repris votre bien; ce sol est deux fois à vous; vous
l'avez créé, et vos martyrs l'ont arrosé de leur sang. Que
de saints, dont les noms ne seront connus qu'au dernier
jour, ont souffert et sont morts pour vous dans l'enceinte
de ces murailles qui dessinent comme un immense Cal-
vaire ! Les ariens, les donatistes , les Vandales , les Arabes,
les Turcs ont tour à tour immolé vos serviteurs fidèles ;
mais votre jour est venu ; les bourreaux de vos saints dis-
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 53
paraissent , même lorsqu'ils forment des peuples et des
multitudes ; et voici que les derniers d'entre eux , refou-
lés par les armes chrétiennes , s'engloutissent dans le dé-
sert béant qui les a vomis ! Donnez le triomphe et la gloire
à ceux qui servent votre cause; faites-leur, en dépit de
leur ignorance, un mérite du sang qu'ils versent pour
reconquérir la tombe de leurs aînés! » J'aurais voulu, dans
ce moment , porter l'habit de nos soldats et sentir battre
sur ma cuisse une de ces épées qui sont les épées de Dieu
tournées contre ses plus féroces ennemis. Le Gouverneur
général était à bord , en grand uniforme ; il regardait
comme nous cette terre où il allait prendre un comman-
dement qui donne presque une autorité royale. Nous
avancions rapidement , et déjà nous pouvions voir en dé-
tail la colossale pyramide que forme Alger, ses minarets ,
ses maisons blanches et carrées , terminées en terrasses
et s'élevant les unes au-dessus des autres. Tout était
inondé des flots d'un soleil nouveau pour mes yeux eu-
ropéens. Bientôt le palmier, cet accessoire de tout pay-
sage oriental , cet arbre que nous ne connaissons qu'en
peinture , apparut et compléta le charme étrange du ta-
bleau. Je reconnaissais des choses que je n'avais jamais
vues. Notre pavillon annonçait le haut personnage que
nous avions à bord , et déjà nous pouvions voir le mou-
vement que ce signal produisait dans la ville. Des
barques chargées d'uniformes brillants se détachaient
du port, plein de vaisseaux. Les marins montaient sur
les vergues, tout se garnissait de spectateurs; on en-
tendait le tambour, le canon se mita retentir, puissant
comme la voix de quatre-vingt mille guerriers qui sa-
luaient leur chef; et le cri de Vive le roi ! éclata de tous
côtés; car c'est ainsi que l'armée témoigne encore sa joie :
54 LES FRANÇAIS
et je trouve cette coutume belle et touchante , le roi étant
l'autorité au nom de laquelle et par laquelle se font les
actions de guerre. Le Gouverneur regardait gravement et
paisiblement ; je m'approchai de lui : « Quel beau spec-
tacle! luidis-je, et quel beau jour ! » Outre ma pleine
confiance en son mérite , je ne pouvais oublier que je
l'avais vu quelques semaines auparavant, simple par-
ticulier, mal logé dans une auberge, et ayant quelque
peine à se faire servir le modeste déjeuner qu'il m'offrait
en lisant les impertinences que lui prodiguait un très-
médiocre journal. »Oui, me répondit-il en souriant;
le coup d'oeil est joli pour un homme de lettres; mais
voyez-vous là-bas, à gauche, dans les terres, ces murs
blancs? c'est la Maison-Carrée, et il s'en faut de peu
que la France n'y soit prisonnière. Si le gouverneur d'Al-
ger voulait aller là sans escorte , on le mènerait coucher
chez les Hadjoutes (1), et il suffirait d'un mot d'Abd-el-
Kader pour faire tomber sa tête. »
Je compris quelle responsabilité pesait sur cet homme
investi d'un si grand pouvoir , quels soucis l'occupaient ,
quel problème ardu il avait à résoudre ; j'admirai davan-
tage le calme qu'il nous montrait, voyant que ce n'était
pas seulement le calme de la raison qui dédaigne de vains
hommages , mais le calme de la force et du cœur , qui
considère froidement de grands devoirs et de grands pé-
rils. Non, ce n'est pas un petit rôle à remplir que celui
décommandera quatre-vingt mille hommes, et ce n'est
pas une royauté facile que la royauté d'Alger ! Il faut
tout à la fois gouverner le royaume et le conquérir. Abd-
el-Kader est un compétiteur redoutable, les bureaux mi-
d) Tribu alors fort redoulable de la Mitidja.
EN ALGERIE. 55
nistériels de Paris sont des auxiliaires gênants, l'opinion
est un maître difficile. Il n'y a pas longtemps qu'un
homme assez mesquinement escorté descendait de la ville
a ce port où nous débarquons. Il montait sans fanfares et
sans honneurs, à bord d'un bâtiment qui faisait route
pour la France , où l'attendaient des critiques plus dures
à subir que ne le sont parfois les punitions des tribunaux
politiques ; il laissait aux mains d'un autre une œuvre
qu'on l'accusait aux yeux de l'armée , de la France et du
monde , de n'avoir pu mener à bien ; et cet homme ,
maître absolu , la veille , dans les lieux qu'il quittait ,
était le vainqueur de Constantine , celui qui jusque alors
avait tenu le plus longtemps le sceptre dans Alger , et
avec le plus d'éloges , sinon avec le plus de succès ; il avait
passé les Bibans , il était rentré dans sa capitale sous des
arcs de triomphe. . . Sic transit gloria mundi ! Voila com-
ment arrive un gouverneur d'Alger, voilà comment il
part. S'il tient du roi , il tient aussi du pacha : il exerce
le pouvoir souverain... jusqu'à l'arrivée du cordon. Mais
qui n'en est là parmi ceux qui régnent sur les hommes ?
qui monte sur le trône pour n'en pas descendre? qui s'y
assied le matin avec la certitude d'y être le soir? Per-
sonne n'a vécu dans un coin , assez obscur , n'a vécu as-
sez peu , n'a pu assez se dérober aux choses de la vie ,
pour éviter le spectacle de ces vicissitudes qui précipi-
tent et chassent soudain loin de leurs domaines , loin de
leurs grandeurs , loin de leur empire , les riches , les forts
et les puissants. Et personne n'a puisé dans ces leçons so-
lennelles assez de sagesse pour mépriser ces auréoles
qu'un souffle fait évanouir. Personne? Je me trompe!
Ceux-là mêmes qui sont le mieux faits pour les hautes
fonctions sociales les envient moins. Tantôt la supério-
56 LES FRANÇAIS
rite de leur intelligence , en leur montrant les difficultés
du pouvoir, refroidit leur désir de le posséder; tantôt
une modestie sainte les fait douter d'une capacité qui
épouvante leurs rivaux. Ils s'éloignent des brigues ;
quand les autres promettent monts et merveilles, ils ne
font entendre que des vérités austères, et, bien que la
nécessité les appelle au premier rang, il semble toujours
que ce soit un hasard qui les y a portés , tant ils savent
peu complaire aux misérables instruments qu'emploie
ordinairement la fortune,... mais que la Providence
emploie aussi ! Oui , l'on voit dans les grandeurs des
sages qui ne les ont pas souhaitées; c'est une merveille.
Il en est une plus rare : c'est d'y vivre sans orgueil et
d'en sortir sans regret. Les saints le savent faire ; j'ignore
comment y réussissent les sages.
Tandis que le nouveau gouverneur d'Alger répondait
aux félicitations officielles par des conseils dont la sévère
franchise n'était pas de nature à charmer tous ceux qui
les entendaient, je mis pied à terre , le cœur toujours ému
de cette pensée singulièrement caressante, que j'étais
chrétien et maître dans ces murs funestes où les chré-
tiens furent si longtemps insultés, humiliés et martyrisés.
J'avais lu , enfant, quelques-unes de ces relations que
les Pères de la Merci publiaient pour exciter la charité des
fidèles , au retour de leurs missions dans les pays barba-
resques; et je me rappelai ces frémissements, ces ter-
reurs que m'inspiraient les corsaires de Tunis , de Salé ,
de Tripoli; ceux d'Alger, les plus féroces de tous; je
voyais les chrétiens entassés dans ces bagnes où avait
gémi Cervantes , où saint Vincent de Paul avait prié ; les
uns contraints d'abjurer, les autres martyrs de leur foi,
tous réduits au plus dégradant esclavage ; je me rappelais
EN ALGERIE. 57
aussi l'insolence trop longtemps supportée des deys, dont
toutes les nations européennes , et la France en particu-
lier, malgré les vengeances de Louis XIV, eurent tant à
souffrir. Je ne pouvais me défendre d'une certaine fierté
française qui , se mêlant à ma joie catholique et au bien-
être de sentir au commencement de mars les douces ar-
deurs d'un soleil de mai , fit de moi , durant quelques
instants, un personnage assez content de son sort. Ces
situations de l'esprit et de l'àme peuvent s'appeler la joie
de vivre; elles sont peu fréquentes quand la folle fleur
de la jeunesse est passée ; il n'en est que plus agréable
de s'y abandonner, et je le fis sans façon. J'avais d'ail-
leurs sous les yeux le spectacle le plus plaisant du monde :
la population actuelle d'Alger est un mélange de tous les
grotesques imaginables, où la guenille sans doute abonde,
mais où , grâce à la chaleur du climat, elle n'a point cet
air lamentable qui nous serre le cœur dans nos pays
froids, j'allais presque dire dans nos pays glacés. Hélas !
un homme qui a vu les pauvres de Paris , de Rouen et de
Lille, peut-il plaindre les pauvres d'Alger qui ont tant
d'air et tant de soleil? Il semble que ce soit par divertis-
sement que ceux-ci s'accoutrent comme ils font. Une
cohue de Maltais , de Majorcains, de Juifs, d'Algériens,
de Nègres aux jambes grêles et nues, s'agitait et grouillait
sur le débarcadère , se disputant le bagage des voyageurs
avec force cris, couns de poing, interpellations, vocifé-
rations et requêtes articulées dans un langage qui est
comme le détritus de toutes les langues que l'on parle sur
les bords de la Méditerranée. Au milieu de ces physiono-
mies basanées , relevées de moustaches en croc , et dont
l'aspect, dans les foules, fait que l'on craint pour sa
montre et pour son mouchoir, j'en cherchais une à la-
58 LES FRANÇAIS
quelle il me parût moins imprudent de confier nia malle,
mon carton à chapeau et mon parapluie, meuble de France
dont je commençais à rougir. Je fus tiré de peine par un
vieillard à barbe blanche, à manteau blanc, à face véné-
rable , une de ces figures et presque un de ces costumes
dont nos peintres font à présent des Abrahams ou des
Melchisédechs , qui , sans autre avertissement et à ma
grande surprise, dissipa le groupe au sein duquel j'étais
prisonnier , en distribuant à droite et h gauche de très-
sérieux coups de nerf de bœuf. Cet effet de couleur locale
me charma, je dois l'avouer, autant par sa singularité
que par la liberté de respirer qu'il me rendit Le chaouch
(c'en était un ; je l'avais pris pour un cadi à la façon dont
il exerçait l'autorité; mais le cadi est le magistrat, et le
chaouch n'est que l'huissier, faisant fonctions de sergent
de ville) , le chaouch m'indiqua ensuite gracieusement un
vigoureux gaillard , jaune comme un bloc de cire vierge
et nu h peu près comme un ver, qui se chargea lestement
de mon bagage et se mit a courir devant moi , m'invitant
à le suivre par un sourire qui me montrait des dents de
requin. Je m'abandonnai à la fortune et je marchai der-
rière mon homme , après l'avoir invité par signes ci mo-
dérer son pas. Nous entrâmes dans la rue de la Marine,
bâtie par les Français , car les Algériens ne faisaient point
de rues et se contentaient de ruelles , n'ayant point de
voitures, mais aussi n'ayant point de poussière, point de
soleil et point de boue. Quel pèle-mèle! quel mouvement !
que de contrastes ! Qu'on cherche dans ïélémaque la
description de Salente à demi construite, les grues qui
gémissent dans l'air, les hommes qui portent des far-
deaux, les troupeaux mugissants qu'on fait entrer ou
sortir, les guerriers dont les chevaux hennissent, les
KN ALGÉRIE. S9
entants à demi nus, les femmes voilées, les vieillards
majestueux ; ajoutez-y vingt uniformes divers , la sévérité
du costume militaire français , l'ampleur du vêtement
oriental, des voitures pesamment chargées, des pièces
d'artillerie de campagne qui sonnent en roulant , le bruit
du tambour, des Juifs crasseux, des Juives en sarreau,
des Parisiennes pimpantes , des femmes de Malte parfois
jolies sous le mouchoir flottant qui couvre leurs cheveux
noirs , des zoaves , des spahis , et des bourgeois comme
vous , voilà la rue de la Marine , dont l'architecture en
arcades est celle de la rue de Rivoli. Nous débouchâmes
sur une place plantée d'orangers , où la même agitation ,
les mêmes ruines , les mêmes bigarrures se reproduisaient
plus à l'aise que dans cette rue de la Marine, toujours
trop étroite. Mon Goliath jaune s'arrêta pour savoir où il
devait me conduire. Je lui dis à tout hasard d'aller chez
le gouverneur; il me comprit, s'enfonça sous un passage
étroit et sombre , gagna une rue beaucoup moins euro-
péenne que celle d'où nous sortions , s'arrêta devant un
vestibule rempli de soldats, et je me trouvai bientôt in-
stallé dans le palais de marbre blanc et de porcelaine
qu'on appelle la maison du dey. C'est là que les gouver-
neurs d'Alger habitent ou plutôt campent, gênés au
milieu d'un luxe qui , n'étant pas en harmonie avec nos
mœurs, annonce bien plus la conquête que la possession.
Du reste, comme habitation mauresque, ce palais est
délicieux. Un escalier de marbre , dont les murailles, re-
vêtues de carreaux de porcelaine à fleurs bleues , sont or-
nées çà et là de niches élégantes , conduit à une cour inté
Heure entourée d'arcades, sur les quatre pans de laquelle
s'ouvrent des chambres maintenant occupées par les bu-
reaux des interprètes et du secrétaire général. Cette cour
60 LES FRANÇAIS
est le lieu d'attente des petits solliciteurs européens et in-
digènes , qui abondent chez le gouverneur : on y voit sur-
tout des Juifs, qui ont toujours à demander, et qui de-
mandent tout avec acharnement. Les sous-officiers de
planton s'y tiennent aussi ; leurs éperons sonnent sur ce
pavé de marbre , qui devait n'être foulé que par les ba-
bouches du maître et les pieds nus des esclaves: la molle
maison musulmane leur doit en grande partie ce cachet
très - prononcé de bivouac, dont n'avait guère songé à
la marquer Sidi-Hassan-Pacha , le riche Maure qui la
fit construire avec tant de recherches, du fruit de ses
rapines et par la main d'ouvriers et de captifs chré-
tiens.
La même disposition se reproduit au premier étage ,
mais avec plus de luxe et d'éclat. Quatre salons , dont
deux sont fort vastes, et quelques petites chambres s'ou-
vrent sur la galerie, que soutiennent d'élégantes colon -
nettes cannelées en spirale et surmontées de jolis chapi-
teaux sculptés et dorés. Dans les appartements , le
revêtement de porcelaine imite une tapisserie pleine de
fraîcheur, de grâce et de goût. Les encadrements des
portes sont en marbre ; les portes sont sculptées ; les pan-
neaux des fenêtres sont sculptés et dorés ; sur les plafonds,
la sculpture, la peinture , les dorures se mêlent et s'unis-
sentavec une grâce parfaite. L'emblème religieux, le crois-
sant , se reproduit partout, comme jadis dans les maisons
chrétiennes on voyait partout la croix. Dans l'un de ces
appartements, qui est aujourd'hui le cabinet de travail
du gouverneur, s'offre une singularité bien digne de
remarque: aux quatre coins du plafond, où sont repré-
sentés des tentes, des cimeterres, des turbans, des crois-
sants, des étendards, l'artiste, Italien probablement, a
EN ALGERIE. 61
largement dessiné quatre belles Heurs de lis , qui semblent
tenir en captivité tous les trophées musulmans (1).
La maison est terminée par une terrasse de plain-pied
avec un second étage , plus étroit et plus humble que le
premier, mais encore fort joli , d'où l'on jouit dune vue
magnifique sur la ville, sur la côte et sur la mer. J'y
trouvai un sopha dans une chambre vide ; la nuit était
venue , je m'installai là , et je m'y endormis de bon cœur,
louant Jésus-Christ.
(j) Mohammed-Ben-Schâ, homme distingué de la tribu de3 Douairs, jadis
kodja (secrétaire) du dernier bey d'Oran, aujourd'hui iman et quelque peu
marabout , étant venu à Alger et m'ayant rendu visite à titre d'ancien confrère ,
je lui fis voir ces fleurs de lis. en lui expliquant que celait l'emblème de la
France. Il leva les yeux et les mains au ciel , et s'écria : « C'était écrit! » Je lui
montrai aussi un papier sur lequel était le cachet de son ancien maître. « Ah !
dit-il avec une expression de regret beaucoup plus vive, le voilà, ce cachet
avec lequel j'ai gagné tant d'argent! »
*w
VII
LE MERCREDI DES CENDRES. — L'EGLISE DE SAINT-PHILIPPE.
Je m'éveillai avec le regret de n'avoir pas encore visité
l'église ; je descendais pour m'enquérir de la maison de
Dieu , mais je ne sais quelle circonstance m'empêcha de
quitter le palais , et m'obligea de retarder de quelques
instants cette douce et sérieuse visite. J'étais dans un ca-
binet, occupé à lire une narration des Pères de la Merci
que j'avais apportée de France, lorsque tout à coup les
sons dune cloche et des chants que je crois reconnaître
frappent mes oreilles. J'ouvre une fenêtre, et que vois-je
à quelques pas de moi? la croix, la sainte croix de Jésus,
surmontant un petit dôme, d'où sortaient les chants sa-
crés. C'était l'église, la cathédrale d'Alger, près de la-
quelle j'étais. Je sors en toute hâte. De l'escalier, les
chants s'entendent mieux encore; sur le pallier, une
porte est entr'ouverte , je la pousse, je monte quelques
marches, et je me vois sous une galerie intérieure, d'où
mes yeux parcourent une vaste salle au plafond semé de
coupoles, aux murs chargés d'inscriptions en caractères
arabes ; c'est une mosquée ; mais dans cette mosquée
s'élève un autel , à l'autel est un prêtre vêtu des ornements
sacerdotaux, sur le parvis les fidèles sont à genoux: c'est
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 65
une église où on célèbre la sainte messe. Je ne puis dire
ce qui se passa dans mon cœur. Si j'étais arrivé à l'église
en passant parla rue, j'y serais certes entré avecuneémo-
tion profonde; mais m'y trouver ainsi tout à coup, sans m'y
attendre, sans quitter cette maison musulmane où de toutes
parts s'étale l'emblème de la foi de ses anciens maîtres , et
à la splendeur de laquelle ont peut-être travaillé de
pauvres esclaves chrétiens, voilà ce qui renouvelait plus
vivement dans mon cœur les profondes émotions de la
veille. Je tirai de ma poche un livre précieux , et par les
trésors qu'il renferme , et par la main de qui je l'ai reçu ;
un humble paroissien à l'usage de Paris et de Rome, tré-
sor d'une jeune vierge qui mourut sous le voile et que je
n'ai pas connue, mais dont celle qui lui ferma les yeux
m'a raconté la mort courageuse et sainte, en me donnant
le livre où ce chaste cœur avait puisé la sève de l'éternelle
vie. Je l'ouvris au jour que célébrait l'Église : c'était le
Mercredi des Cendres; et je me tins prêt à écouter les pa-
roles sublimes qu'il allait me répéter. Mon Dieu, com-
ment se fait-il que les hommes ignorent ces graves con-
seils suivis de promesses si magnifiques, ou que, les
recevant , ils les pratiquent si peu ! « Vous avez pitié de
« toutes vos créatures, Seigneur, et vous ne haïssez rien
« de tout ce que vous avez fait ; vous dissimulez les péchés
« des hommes , aiin de leur donner le temps de faire pé-
« nitence ; et vous leur pardonnez , parce que vous êtes le
« Seigneur notre Dieu. » Telles sont les premières paroles
de la messe ; voici les dernières : « Sachez que le Seigneur
■ exaucera vos demandes, si vous persévérez dans le
« jeune et dans la prière devant le Seigneur. - Ces bons
religieux de la Rédemption des captifs , qui célébraient le
saint sacrifice dans Alger infidèle , ont prononcé ces mots
G4 LES FRANÇAIS
consolateurs avec une coniiance entière, et voici que l'es-
pérance est remplie. Les esclaves les ont répétés , ils se
sont sentis plus torts , ils ont l'ait pénitence, et Dieu leur
a pardonné. A tout moment, le cœur qui s'élève vers Dieu
rencontre ici des choses qui le bercent dans la sereine
lumière des miracles. On donna les cendres ; quelques
pieux soldats vinrent les recevoir ; Turenne , s'il était ici,
les recevrait comme eux ; mais nos généraux ont lu bra-
voure de Turenne, et n'ont plus sa toi. Ils sont toujours
français , ils ne sont plus chrétiens. Eh bien ! n'est-ce pas
un miracle que Dieu les choisisse pour leur faire accom-
plir une œuvre dont il refusa la gloire aux capitaines du
roi catholique et aux armes du roi très-chrétien? 11 me
semble qu'en tout ceci Dieu se plait surtout a réjouir et
à fortifier ses humbles enfants par l'éclatant spectacle des
jeux de sa puissance. Ce n'est pas en effet la moindre con-
solation ni le moindre secours des fidèles , au milieu des
obscurités de la vie , de voir comme Dieu sait tout arran-
ger et ne commit point d'instruments rebelles , et fait ce
qu'il veut, à l'heure qu'il le veut, par les mains des
hommes qui ne le veulent pas. Ah ! que je les plains , ces
hommes dont Dieu se sert ainsi , et qui l'ignorent ! Que je
les plains de toute la gloire et de tout le bonheur qu'ils
perdent ! Mais Dieu leur fera miséricorde , parce qu'il
aime toutes ses créatures, et un jour ils viendront, ces
liers possesseurs du glaive , ils s'agenouilleront , ils s'hu-
milieront là où s'agenouillent et s'humilient les enfants
et les femmes ; et sur ce sol formé d'une poussière d'em-
pires, ils seront heureux de comprendre dans la bouche
pacifique du prêtre la parole que les balles et les épées
leur ont dite si souvent sur les champs de bataille sans
éclairer leur esprit : ils sauront qu'ils ne sont que cendre
EN ALGERIE. 65
vaine , et que sortis de la poudre , ils y retourneront ; et
le sachant ils béniront Dieu avec plus d'allégresse que ne
leur en inspirent les fanfares de la victoire, parce que
connaissant leur néant ils connaîtront aussi leur gran-
deur, et qu'abjurant l'inquiète vie delà chair, ils gagne-
ront la vie immortelle de l'àme.
Nous n'en sommes pas là , malheureusement ; mais il
faudra bien y arriver, lorsque ayant conquis le pays nous
voudrons y fonder un peuple ; et le retour général vers
Dieu sera le symptôme à quoi je reconnaîtrai que la
France gardera l'Algérie. Un coup d'oeil sur l'histoire de
cette contrée nous prouvera bientôt, mieux que tous les
raisonnements, ce que j'avance ici. Les Arabes ne seront
à la France que lorsqu'ils seront Français ; ils ne seront
Français que lorsqu'ils seront chrétiens; ils ne seront
pas chrétiens tant que nous ne saurons pas l'être nous-
mêmes. Or nous ne savons pas l'être encore.
Presque tous les habitants européens d'Alger appar-
tiennent à la religion catholique ; leur nombre s'élève au-
jourd'hui (mars 1841) à douze ou quinze mille sans
compter l'armée , et s'accroît tous les jours. Ces catho-
liques ne sont pas , comme nos bourgeois et électeurs de
Paris, des esprits forts , indigérés de mauvaises lectures,
ne tenant à vrai dire à l'Église que par leur baptême dont
ils ne se souviennent plus , leur première communion ou-
bliée et leur mariage souillé. Ils forment une population
d'exilés dont les moeurs sont en général mauvaises, mais
où la foi abonde , et qui vivent assez misérablement pour
sentir qu'ils ont besoin de Dieu. Eh bien! pour cette
foule, à qui la parole de Dieu serait un pain véritable, il
n'y a encore qu'une église , desservie par un clergé dont
le zèle est admirable, mais dont l'insuffisance effraye. Je
60 LES FRANÇAIS
reviendrai sur ce triste chapitre ; en attendant , quelques
détails sur l'église cathédrale d'Alger seront lus avec
intérêt.
Cette église, a qui notre saint-père le pape Grégoire XVI
a donné pour patron l'apôtre saint Philippe, était, il y a
quelques années, la mosquée des femmes. Comme mos-
quée , elle était très-élégante ; comme église , elle a besoin
d'être appropriée à sa nouvelle destination, et c'est ce que
l'on ne se hâte pas de faire, malgré les prières incessantes
de l'évèque. Sa forme est a peu près celle du Panthéon de
Home, ou mieux encore celle de l'église de l'Assomption
à Paris, qu'elle dépasse un peu en éteudue. La coupole
principale , entourée de dix-neuf autres plus petites , re-
pose sur seize colonnes de marbre blanc, d'un seul bloc.
On y lit de nombreuses inscriptions du Coran, autour
desquelles Mgr Dupuch a eu l'heureuse et sainte inspi-
ration de faire écrire en lettres d'or les admirables pa-
roles de l'Apôtre : Jcsus Christus heri, hodiè et in
secula (1).
Dans chaque mosquée existe une espèce de grande
niche où, tous les vendredis, l'iman vient chanter les
prières solennelles; l'évèque profita de cet enfoncement
pour y établir l'autel de la Sainte-Vierge , sur lequel il fit
élever une statue de Marie , trouvée dans le port d'Alger
lois de la conquête , sans qu'on ait jamais su d'où elle
venait , ni à qui elle était adressée. Cela fait, on s'avisa
de lire l'inscription arabe qui ornait l'intérieur de la
niche , et voici ce que l'on trouva : Dieu envoya un ange à
Marie pour lui annoncer qu elle serait la mère de Jésus.
(1) Ji'sus-Chrlst était dans le passé, il est dans le présent, il sera toujours.
Voyez la lettre de Mgr l'évoque d'Alger dans les Annales de la Propagation de
la Foi, novembre 1840.
EN ALGÉRIE. G7
Marie lui répondit : Comment cela se fcra-t-il? Et lange :
Par la toute-puissance de Dieu. Certes, jamais verset du
Coran ne se trouva mieux appliqué dans une église chré-
tienne. Cette circonstance était de nature à frapper singu-
lièrement les Maures, si l'on avait permis au clergé d'es-
sayer de les instruire. On ne le lui permet donc pas? Eh !
non. Les commis du ministère de la guerre pensent qu'il
y aurait là les inconvénients politiques les plus graves.
On ne voit rien que de légitime à brûler les maisons des
Arabes ; on permet aux Maures de dire publiquement
dans leur mosquée la krolba au nom de l'empereur du
Maroc et même au nom d'Abd-el-Kader (1 ) , mais on inter-
dit aux prêtres catholiques toute démarche qui aurait
il El krolba. C'est la prière publique, prescrite par le Coran que les mu-
sulmans doivent dire dans les mosquées pour le chef de l'autorité temporelle.
Du temps des Turcs, la krolba était dite dans toute la Régence au nom du
Grand-Seigneur. Aujourd'hui , mt me dans les villes qui nous appartiennent ,
la krolba est dite, soit au nom du seul souverain qui prenne encore le titre de
calife, l'empereur de Maroc; soit au nom d'Abd-el-Kader. Voici la krolba
usitée chez les Sonnites. On remarquera les protestations indirectes qu'elle
renferme contre les vérités travesties du christianisme.
« Grâces au Très-Haut , à cet Être suprême et immortel qui n'a ni dimen-
sions ni limites, qui n'a ni femmes ni cnfanls, qui n'a rien d'égal à lui ni sur
la terre ni dans les cieux , qui agrée les actes de componction de ses serviteurs
et pardonne leurs iniquités. Nous croyons, nous confessons, nous attestons
qu'il n'y a de Dieu que Dieu seul, Dieu unique, lequel n'admet point d'asso-
ciation en lui. Croyance heureuse à laquelle est attachée la béatitude céleste.
Nous croyons aussi en notre seigneur, notre appui, notre maître Mohammed ,
son serviteur, son ami, son prophète, qui a été dirigé dans la vraie voie,
favorisé d'oracles divins, et distingué par des actes merveilleux : que la béné-
diction divine soit sur lui! 0 mon Dieu, bénis Mohammed , l'émir des émirs,
le coryphée des prophètes, qui est parfait, accompli, doué de qualités émi-
nentes; la gloire du genre humain, notre seigneur et le seigneur des deux
mondes, de la vie temporelle et de la vie éternelle. 0 mon Dieu, bénis
Mohammed et la postérité de Mohammed , comme tu as béni Abraham et sa
postérité. Certes, tu es adorable, tu es grand, ô mon Dieu ; fais miséricorde
aux califes orthodoxes, distingués par la doctrine, la vertu et les dons célestes
dont lu les as comblés, ceux qui ont jugé et agi selon la vérité et la justice;
ô mon Dieu, soutiens, assiste, défends ton serviteur le sultan A'... , perpétue-
son empire et sa puissance.
« O mon Dieu, exalte ceux qui exaltent la religion , avilis ceux qui l'avilissent ;
protège les soldats musulmans, les armées orthodoxes, et accorde-nous salut,
tranquillité, prospérité, à nous, aux pèlerins, aux militaires, aux citoyens en
G8 LES FRANÇAIS
pour but d'amener un musulman à se faire chrétien , et la
raison, c'est qu'il ne faut pas exciter leur fanatisme. Le
Journal des Débats dit aussi que, si les musulmans se
convertissaient, la couleur locale disparaîtrait, et que ce
serait grand dommage. 11 est sur que nous y perdrions
ces pittoresques coups de fusil qui accidentent la marche
de nos troupes dans les gorges de l'Atlas. .
L'église de Saint-Philippe a pour trésor une relique
précieuse de son illustre patron. Ce fut saint Philippe
qui baptisa l'eunuque de la reine d'Ethiopie; dans l'é-
glise qui lui est consacrée , la piscine en marbre où les
musulmans faisaient leurs ablutions sert aujourd'hui de
fonts baptismaux. Les ornements sacerdotaux ont été
donnés par la reine; ils sont magnifiques et seraient plus
nombreux s'il n'avait fallu couvrir la nudité des autres
églises, indigentes cabanes de planches où le nécessaire
manque souvent. J'ai entendu dire que, l'évèque avant
demandé quelques tableaux pour sa cathédrale, on lui
répondit d'abord du ministère de la guerre, qu'il n'était
pas sage; que les musulmans regardant comme une ido-
lâtrie le culte des images, il fallait ménager leurs préju-
gés , etc., etc. Tout à coup des jeunes gens, protégés par
le ministère ou par des membres des deux Chambres, se
sentirent du goût pour la peinture , et une cargaison de
demeure comme aux voyageurs sur terre et sur mer, enfin à tout le peuple
musulman. Salut à tous les prophètes et à tous les envoyés célestes ! Louanges
éternelles à ce Dieu créateur et maiire de l'univers. Certes. Dieu ordonne
l'équité et la bienfaisance ; il ordonne et recommande le soin des proches ; il
défend les choses illicites , les péchés, les prévarications; il nous conseille
d'obéir à ses préceptes et de les garder religieusement dans la mémoire. »
La krolba. la sekka, ou le droit de faire battre monnaie, la gada , c'est-à-
dire le cheval conduit devant quelqu'un en signe de vasselage , sont les préro-
gatives par lesquelles la souveraineté est reconnue dans un pays musulman.
[De la domination turque dans l'ancienne Régence d'Alger,
par le capitaine Walsin Esteuhazy )
EN ALGÉHIE. 69
prétendus tableaux d'église arriva chez l'évèque, qui ne
sut où les loger (1).
Il y a dans Alger une autre mosquée, plus grande que
celle de Saint-Philippe, qui serait admirablement appro-
priée au culte catholique. Elle est bâtie en forme de croix
et tout à fait comme un temple chrétien. Cette disposi-
tion étrange vient, dit-on, de ce qu'elle fut construite
par des captifs européens qui en cimentèrent les pierres
de leurs larmes et de leur sang. « Ils avaient voulu con-
« sacrer tout ensemble les souvenirs de la foi et de la
« patrie et les prophétiques espérances de l'avenir ; car ,
« nous a-t-on maintes fois raconté, elle devait, selon eux,
« servir d'église chrétienne quand reviendrait sur ce ri-
« vage la religion de Jésus-Christ. Aussi , et toujours
« suivant la même tradition , le généreux architecte en
« paya-t-il le plan de sa tète (2) •> Ce beau et pieux mo-
nument a été refusé aux prières de Mpr Dupuch. Il n'a
obtenu , pour en faire une seconde église , que l'ancienne
mosquée extérieure de la Casbah , bénite et consacrée à
la sainte Croix le 3 mai 1839 ; mais c'est plutôt une cha-
pelle qu'une église.
Le plus charmant sanctuaire qui se soit ouvert à Alger,
c'est la chapelle du palais épiscopal. Ce palais, moins
éblouissant que celui où réside le gouverneur, est peut-
(i) Le gouvernement , tout à fait revenu de son respect pour les préjugés reli-
gieux des Arabes, se propose aujourd'hui d'éleversur la principale place d'Alger
une statue de bronze à l'illustre et malheureux duc d'Orléans. Espérons que la
rr'ifiinn profilera de celle circonstance, et que si les chrétiens de France el
d'Alger veulent un jour élever une statue à saint Augustin, l'Administration
ne s'y opposera pas. Ce n'est point en nous Taisant musulmans que nous gagne-
rons l'affection des indigènes , mais en nous montrant chrétiens et en leur
faisant du bien comme chrétiens. Quel est celui d'entre eux qui ne s'estimerait
heureux d'être soigné par nos Sœurs de la charité , dans un hôpital placé sous
l'invocation et orné de la stalue de saint Vincent de Paul?
(2) Lettre de Mgr l'évèque d'Alger au Conseil de la Propagation de la Foi.
Annales, cahier de novembre i8io.
70 LES FRANÇAIS
être plus véritablement beau sous le rapport de l'art. C'é
tait là que demeuraient les beys de Constantine lorsqu'ils
venaient paver le tribut. A l'extérieur il offre l'aspect mi-
sérable d'une grande masure ; à l'intérieur il est assez
spacieux, ricbe de marbres et d'élégantes sculptures. La
longue pièce dont Monseigneur a fait son salon a pour
tenture une dentelle de pierre d'une grâce et d'une légè-
reté parfaites ; mais l'habileté des ouvriers s'est surpassée
pour orner le vestibule. De ce vestibule, l'ingénieuse piété
de l'évêque a su faire la cbapelle gothique la plus élégante
et la plus recueillie que j'aie jamais vue. En voici la des-
cription tracée par le pieux prélat lui-même, avec la vive
éloquence qui lui est naturelle : « Tout est marbre ou
«• dentelle de pierre . Sept portes de différentes grandeurs y
-< sont sulptées d'une manière admirable ; vingt colonnes
« torses en marbre blanc , ornées de chapiteaux d'une
« délicatesse infinie, soutiennent la voûte et la partagent
« en douze niches , dédiées à la mémoire de douze des
« plus illustres de nos saints prédécesseurs. Un ange de
« forme antique y repose sur un monument de marbre
« blanc de Carrare, tiré des ruines sacrées d'Hippone;
« l'inscription, admirablement conservée, rappelle qu'il
« fut élevé à la mémoire d'un enfant couché à ses pieds,
« avant la fin de son premier printemps. Au milieu du
• sanctuaire et sous la lampe de bronze, une grande ro-
« sace en mosaïques arrachées aux mêmes ruines repré-
« sente , par ses deux anneaux entrelacés , l'union des
« deux Églises. Dans l'autel a été déposé le corps entier
« de saint Modestin, jeune martyr de douze ans, dont
« nous apportâmes les reliques insignes des lointaines
« catacombes de Rome. Au-dessus est un beau tableau
« de l'Assomption donné par la reine Marie -Amélie ; aux
EN ALGERIE. 71
• deux côtés deux anges adorateurs, les mêmes que ceux
« dumaitre-autelde Saint-Sulpiceà Paris. A droite, dans
« un enfoncement, le confessionnal, au-dessus duquel
« sont écrites en lettres d'or ces paroles plus précieuses
« que l'or le plus pur. Vemte ad me , omnes qui labo-
« ralis et onerati estis, etc. En face est appendue une
« madone d'un grand prix ; capturée au temps des pi-
« rates par un corsaire algérien, elle est retombée provi-
« dentiellement entre nos mains ; enfin, en forme de table
« de communion, deux magnifiques rampes en balustres
« de marbre blanc, incrustées de fleurs de marbre antique
« du plus précieux travail, restes de la chaire de Maho-
< met. L'autel est surmonté d'une coupole par où descend
« un jour religieux ; à la porte et dans son turban creusé
« à cet effet, le tombeau d'un dey garde l'eau bénite.
« Sanctuaire béni mille fois ! mille fois plus précieux par
« le trésor des grâces qu'il renferme déjà, par ceux qui
« s'y multiplient tous les jours, que par le marbre et
« l'airain, par les prodiges de la toile et du ciseau ! »
C'est là en effet qu'ont été consommées de grandes
merveilles de la grâce. Là des hérétiques, des juifs, des
infidèles sont devenus enfants du vrai Dieu. Jadis des
esclaves tremblants y attendaient leur maître, aujourd'hui
le Dieu de la terre et du ciel y attend les esclaves devenus
libres et s'y donne à eux. -
VIII
COUP D'OEIL HISTORIQUE.
La première chose qu'on aime à connaître dans un pays
nouveau, c'est l'ensemble des événements qu'il a vus
s'accomplir; on se fait ainsi, du sol même, une vieille
connaissance, avec qui l'on peut, à défaut des amis
absents, s'entretenir du passé , du présent, de l'avenir.
Lorsque l'on jette un regard sur l'histoire de l'Afrique,
le sentiment qui tout d'abord s'empare de l'âme et qui ne
la quitte plus est celui d'une profonde tristesse. Terre de
malédiction donnée en héritage au dernier né du mau-
vais fils , elle n'a pu se relever de l'anathème qui semble
l'avoir frappée. Sur d'immenses espaces, elle se refuse à
nourrir l'homme; et l'homme, là où le sol est habitable,
se montre presque partout déshérité d'intelligence et de
bonheur ; la bête féroce, moins misérable que lui, ne fuit
pas sa présence et son voisinage ; il est contraint de dis-
puter aux monstres, dont il se rapproche par ses mœurs
et dont il est souvent la proie, ce recoin aride où s'écoule,
au milieu des angoisses, sa vie incessamment menacée. Là,
point de société, point de liberté, point de famille, point
de Dieu. Sous un ciel inclément, sous des maîtres abo-
minables, sous des coutumes immondes, l'être humain
sans lois, sans art, sans industrie, n'est supérieur à
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 73
l'animal que pour être plus vil et plus dégradé. Il adore
de grossiers et d'impurs fétiches ; le mariage lui est in-
connu; il n'a ni l'instinct de la générosité, ni celui du
courage. La femme ignore la pudeur, le sentiment mater-
nel n'émeut pas ses entrailles; le père vend le fils, et s'il
ne le vend pas, c'est le fils lui-même qui vend son père,
ou qui l'égorgé et parfois le dévore. Telle est l'Afrique
intérieure, l'Afrique des noirs enfants de Cham le Mau-
dit; et quelque chose de leur sort funeste échoit à qui-
conque vient toucher cette contrée des esclaves. Les fils
de Sem et de Japhet n'y ont séjourné tour à tour que
comme dans une prison fermée aux lumières de la terre
et du ciel. Toutes les civilisations l'ont côtoyée, aucune
n'y a pu vivre. Après un éclat passager, le flamheau s'en
est éteint dans les guerres, dans le sang, dans la barbarie.
A quelque page qu'on ouvre les sinistres annales de
l'Afrique, une lueur de feu les éclaire, ou c'est une nuit
profonde, du sein de laquelle sortent par intervalles
d'effroyables clameurs de mort et d'inconsolables gé-
missements.
L'histoire de Carthage est pleine de meurtres, de sou-
lèvements, de rapines et de guerres. Guerre contre les
Grecs delà Cyrénaïque, guerre contre Rome, guerre
contre les indigènes , de la soumission desquels les enva-
hisseurs phéniciens n'ont jamais été sûrs. Les Libyens
étaient ce que sont aujourd'hui les Berbers ou Kabyles,
habitants de leurs montagnes, héritiers de leur sauvage
indépendance. Ce fonds barbare a vu passer les hôtes
étrangers, il les a servis, il les a combattus, et n'a point
changé.
Cependant Carthage fut pour tout le littoral de la Mé-
diterranée un puissant a^ent de civilisation ; mais qu'était
74 LES FRAiNÇAlS
cette civilisation antique? Une soif de l'or et des voluptés
plus savante que celle des barbares. La florissante Car-
thage adorait Saturne , et lui sacrifiait des enfants nou-
veau-nés ; la mère , présente au sacrifice , devait le con-
templer sans gémir.
Rome, après son triomphe, n'entreprit pas de se
substituer immédiatement au pouvoir qu'elle venait d'a-
battre. Massinissa travaillait pour la République. Sage,
puissant , énergique, habile , ce roi , qui n'avait reçu que
des terres et des espaces, créa véritablement un royaume :
il fonda des villes , fit fleurir l'agriculture et les arts ; par
ses soins et ceux de son fils Micipsa , les Numides devin-
rent un peuple policé. Dans un vaste rayon , les alentours
de Cirta , augmentée et embellie , se couvrirent, de riches
moissons. Métellus, pendant la guerre de Jugurtha, y
trouva de quoi nourrir son armée, et il est plus facile,
nous l'avons appris à nos dépens , de soumettre un grand
peuple qui possède des champs et des villes, qu'un petit
nombre de guerriers qui n'ont que leurs armes , leur
cheval et leur tente.
Cependant cette guerre de Jugurtha mit pendant dix
ans toute la Numidie en sang et en flammes. Salluste nous
a raconté par quelles ruses, par quelles effronteries, par
quelles ressources d'habileté, de corruption et aussi de
courage, ce hardi barbare sut longtemps déjouer les plans
de la République. Ardent, mobile, cruel, souvent décou-
ragé, jamais abattu, savant à relever par le mensonge l'ar-
deur épuisée des siens, prompt à fuir, plus prompt à repa-
raître, Jugurtha offre le type du caractère numide; rien
n'est plus intéressant pour nous que son histoire. Abd-
el- Ivader semble avoir lu Salluste, et je crois que le
général Bugeaud l'a médité.
EN ALGÉRIE. 75
Après la chute de Jugiirtha , Borne se contenta d'ajou-
ter à ce qu'elle possédait sous le nom de province Pro-
consulaire, c'est-à-dire à l'ancien territoire de Carthage,
quelques cantons limitrophes appartenants à la Numidie.
Le royaume entier ne fut réuni à la province romaine que
par César, lorsqu'il vint en Afrique combattre les restes
du parti républicain, commandés par Scipion et fortifiés
par Juba.
Les portions de pays qu'on a depuis nommées Mauri-
tanie-Césarienne (l'Algérie actuelle) et Mauritanie-Tin-
gitane (le Maroc) furent léguées à l'empire par les rois
Bocchus et Bogud. Auguste en fit un nouveau royaume
pour Juba IT, prince sage, éclairé , mais surtout soumis
par l'éducation romaine. Juba H fonda une ville qu'il
nomma Césarée (Cherchell)en mémoire des bienfaits de
l'empereur. Elle devint la capitale de la province ; ses
ruines témoignent encore aujourd'hui de son importance
et de sa splendeur. Sous Claude (an 43) le royaume de
Juba fut définitivement annexé à l'empire et divisé en
deux provinces qui reçurent leurs noms des deux capi-
tales, Césarée et Tingis (Tanger). Cette réunion eut lieu
cent quatre-vingt-neuf ans après la prise de Carthage :
ce n'est pas le moins bel exemple de la persévérance ro-
maine. Les envahissements de la civilisation furent alors
si rapides, qu'au commencement du règne de Vespasien
la seule Mauritanie-Césarienne comptait treize colonies
romaines, trois municipes libres, deux colonies en pos-
session du droit latin, et une colonie jouissant du droit
italique; au temps de Pline, la Numidie avait douze colo-
nies romaines ou italiques, cinq municipes et trente villes
libres. Ces deux provinces renfermaient en outre un cer-
tain nombre de villes tributaires.
7G LES FRANÇAIS
Néanmoins, même alors, le pouvoir de Rome n'était pas
partout également fort et incontesté. Une savante notice
publiée par M. le capitaine du génie E. Carette, établit, par
les témoignages historiques consultés avec soin et par la
configuration même du pays , que la conquête romaine ,
complète dans la province d'Afrique proprement dite
(territoire de Cartilage), et dans la partie orientale de
l'ancienne régence d'Alger comprenant la Numidie et la
Mauritanie-Sitifienne (notre province actuelle de Con-
stantine), avait seulement entamé par le littoral les deux
autres Mauritanies, Césarienne et Tin gitane , et ne com-
porta jamais que des lignes stratégiques dans l'intérieur
de ces dernières provinces, et une ceinture de ports
fortifiés.
Nous lisons en effet dans la Vie de saint Cy prien, évèque
de Carthage, qu'il fit, vers l'an 250, une quête dans son
diocèse pour racheter un grand nombre de chrétiens
emmenés en captivité par les Barbares, qui avaient pillé
plusieurs villes de la Numidie. Saint Cyprien, en en-
voyant la somme considérable recueillie parmi les fidèles
de Carthage , mande aux évêques de s'adresser toujours
à lui dans de semblables occasions.
Une inscription , relevée à Chercliell , mentionne une
expédition qui eut pour résultat le pillage d'une tribu
au delà du lac (du lac de Titteri sans doute). Ainsi on en
était encore au régime des razias dans une contrée gou-
vernée provincialement depuis cent cinquante ans. Cela
se passait sous Dioclétien.
« Vers la même époque, Maximien Galère ordonna une
nouvelle délimitation des provinces. La Bizacène, paisible
et fertile, fut formée d'un démembrement de la province
Proconsulaire-^a Mauritanie-Sitifienne fut composée d'une
EN ALGÉRIE. 77
portion de la Mauritanie-Césarienne. Il existait entre les
deux extrémités de cette province des oppositions dont
il fallait tenir compte. D'un côté, les districts réfrac-
taires de l'ouest , sans cesse menacés par les incursions
des tribus voisines, languissaient sous le régime double-
ment désastreux de la possession inquiète et de la pro-
tection armée; de l'autre, Sétif voyait le vaste plateau
qu'il domine se couvrir d'établissements actifs , de cités
florissantes , et partageait avec la Numidie , sa voisine ,
les fruits d'une paix franche et vivace. Maximien recon-
nut le contraste; il consacra, par une nouvelle division
territoriale, le partage que les mœurs , les événements et
la nature elle-même, avec sa barrière de montagnes,
avaient déjà fait. 11 sépara l'occupation stérile de la pos-
session productive, et forma sous le nom de Mauritanie-
Sitifienne une nouvelle province, qui eut Sétif pour capi-
tale, et pour frontière la ligne brisée formée par le cours
du ÎNabar (Oued-el-Adous), depuis Saldé (Bougie) jus-
qu'au Biban d'une part, et de l'autre , depuis les Biban
jusqu'à Zabi (Msilah) *. » Nous n'avons pas retrouvé les
richesses et la prospérité qui couvraient autrefois la Mau-
ritanie-Sitifienne ; mais, comparativement du moins, nous
y avons retrouvé la paix .
« En 311, Maxence , proclamé empereur en Italie , eut
à combattre en Afrique un Pannonien nommé Alexandre,
auquel les légions avaient offert la pourpre. La victoire
fut facile. Au premier choc les soldats d'Alexandre s'en-
fuirent. L'armée impériale désola Carthage et ruina Cirta,
déjà si souvent ruinée. La ville des Numides ne sortit
" Voyez, dans le Tableau de la situation des établissements français en
Algérie (1840 , la notice de M. le capitaine Carelte.
78 LES FRANÇAIS EN ALGERIE.
plus de ses décombres que par la main du vainqueur de
Maxence, et sous le nom de Constantine. » A l'occasion de
la révolte d'Alexandre, le capitaine Carette remarque que
le désordre qui régnait dans l'Afrique prenait un carac-
tère différent suivant le génie des populations ; les pro-
vinces de l'est pouvaient disputer sur le choix d'un
maître ; les provinces de l'ouest ne voulaient pas de
maître.
« L'esprit d'indépendance qui s'y était manifesté depuis
les premiers jours de la conquête, poursuit-il, semblait
n'avoir rien perdu de son activité et de son énergie. Il
lutta jusqu'à la fin contre la domination romaine, et le
comte Boni face, entre les mains de qui elle s'éteignit,
avait encore à réprimer les incursions des Maures, lors-
que tout fut submergé sous le flot des Vandales. »
Au milieu de ces guerres continuelles, jetons un re-
gard sur d'autres combats , non moins sanglants , mais
plus intéressants pour nous.
iX
SUITE DU COUP D'OEIL HISTORIQUE. — LES CHRÉTIENS.
L'an 200 del'ère chrétienne, la huitième année du règne
de Sévère, le 16 juillet, sept hommes et cinq femmes, nés à
Scillite, ville de la province Proconsulaire, furent amenés
au tribunal du proconsul Saturnin. Ils se nommaient
Spérat, Narzal, Cittin, Yéturius, Félix, Acyllin, Lœtan-
tius, Januaria, Générose, Vestine, Donate et Seconde. On
leur reprochait de n'avoir pas voulu sacrifier aux dieux
de Rome. Spérat lit entendre des paroles qui, depuis près
de deux siècles, avaient déjà bien souvent retenti dans
l'empire, mais que les tribunaux de Carthage entendaient
peut-être pour la première fois , et qui allaient consacrer
un genre de courage encore inconnu sur cette terre, où de
tout temps les hommes , acharnés à la poursuite de l'or ,
du pouvoir et des voluptés, semblaient s'être fait un jeu
de la mort : « Nous n'avons commis aucun crime , dit
Spérat ; nous n'avons insulté personne ; au contraire ,
lorsqu'on nous a maltraités, nous en avons remercié le
Seigneur. Sachez que nousn'adorons que le seul vrai Dieu,
qui est le maître et l'arbitre de toutes choses. j\ous con-
formant à sa loi , nous prions pour ceux qui nous persé-
cutent injustement. » Le proconsul les pressa de jurer
par le génie de l'empereur. <• Je ne connais point, ré-
80 LES FRANÇAIS
pondit Spérat, le génie de l'empereur de ce monde,- mais
je sers par la foi, l'espérance et la charité, le Dieu du
ciel, que nul homme n'a vu ni ne peut voir. Je n'ai fait
aucune action punissable par les lois publiques et divines.
Si j'achète quelque chose, j'en paye les droits aux rece-
veurs. Je reconnais et j'adore mon Seigneur et mon Dieu,
le Roi des rois et l'Empereur de toutes les nations. » Sa-
turnin , injuriant Spérat , se tourna vers les autres chré-
tiens et les pressa d'obéir. « 0 proconsul, dit Cittin, ce
que notre compagnon Spérat a confessé , nous le con-
fessons, et vous n'entendrez point de nous d'autres
paroles. Nous n'avons à craindre personne que notre
Dieu et Seigneur qui est au ciel. » Saturnin les renvoya
en prison , ordonnant qu'on les mit au cep ( I ). Le lende-
main il se les fit présenter, pâles et meurtris. Il s'adressa
aux femmes : « Honorez noire souverain et sacrifiez aux
dieux, •• leur dit- il. Donate répondit: « Nous rendons
l'honneur à César ; mais la crainte ou le culte , nous le
réservons au Christ. — Ce que méditera toujours mon
cœur, dit Vestine, ce que prononceront toujours mes
lèvres, c'est que je suis chrétienne. — Je suis aussi chré-
tienne, ajouta Seconde, je veux l'être; nous le serons et
nous n'adorerons point vos dieux. >• Le proconsul com-
manda de les séparer, et fit approcher les hommes; puis
adressant la parole à Spérat : « Persévères-tu ? lui dit-il ;
es-tu toujours chrétien? — Je persévère, répondit Spérat,
et j'ai la confiance d'avoir cette persévérance chrétienne,
non par mes propres forces, mais par la grâce de Dieu.
Si donc vous voulez savoir la pensée de mon cœur, je suis
(i) Le cep, nervus, était une machine de bois, percée de plusieurs trous de
distance en distance. On y attachait les pieds des martyrs, et on leur écartait
quelquefois les jambes jusqu'au quatrième ou cinquième trou.
EN ALGÉRIE. 81
chrétien ! Écoutez tous : Je suis chrétien ! » Tous ceux
qu'on avait arrêtés en même temps que lui s'écrièrent ,
à son exemple, qu'ils étaient chrétiens. « Réfléchissez,
leur dit Saturnin , délibérez sur le parti que vous avez
à prendre. — Il ne nous faut point de seconde délibéra-
tion , répondit Spérat ; lorsque, régénérés par la grâce du
baptême, nous avons renoncé au diable et suivi les pas
du Christ, nous avons alors délibéré de ne l'abandonner
jamais. Faites ce qu'il vous plaira, nous mourrons avec
joie pour le Christ. — Quels sont les livres que vous lisez,
demanda encore le proconsul, et qui contiennent la doc-
trine de votre religion? » Spérat dit : > Les quatre évan-
giles de notre Seigneur Jésus-Christ , les épitres de saint
Paul apôtre, et toute l'Ecriture inspirée de Dieu (1). »
Saturnin , dans l'espoir de vaincre la résistance de ces
étranges criminels , leur dit qu'il leur donnait un délai
de trois jours pour rétracter leur confession et revenir
aux sacrées cérémonies des dieux. « Ce délai, répondit
Spérat, nous est inutile; délibérez plutôt vous-même,
abandonnez le culte si honteux des idoles , embrassez la
religion du vrai Dieu. Que si vous n'en êtes pas digne , ne
différez pas davantage, prononcez la sentence. Tels vous
nous voyez aujourd'hui, tels nous serons, n'en doutez
pas, à l'expiration du délai. Je suis chrétien, et tous
ceux qui sont avec moi sont chrétiens ; nous ne quitte-
rons pas la foi de notre Seigneur Jésus-Christ. »
Saturnin , les voyant inébranlables, rendit la sentence,
que le greffier écrivit en ces termes : « Spérat, ÎNarzal,
« Cittin , Veturius, Félix , Acyllin , Lœtantius, Januaria,
vi) Qui sunt libri quosadoratis legentes? Speratus respondil : Quatuor evan-
gclia nomini nosiri Jeut Christi , et epistolas sancti Pauli apostoli , et omnem
diviniths inspiralam Scripturam. Actaap. Ritinarl, p. 78, eiBaron, ad an. 202.
6
&î LES FRANÇAIS
« Générose , Vestine , Donate et Seconde , s'étant avoués
« chrétiens et ayant refusé l'honneur et le respect à l'em-
« pereur, j'ordonne qu'ils aient la tète tranchée. » On lut
la sentence aux condamnés, et aussitôt, d'une voix una-
nime, ils hénirent Dieu. Conduits au lieu du supplice,
ils se mirent à genoux et renouvelèrent leurs actions de
grâces. Les bourreaux leur tranchèrent la tète pendant
qu'ils priaient.
Les fidèles qui transcrivirent sur les registres du greffe
le récit authentique dont on vient de lire la traduction ,
le terminent ainsi : « Les martyrs du Christ consom-
« mèrent leur sacrifice au mois de juillet, et ils inter-
.. cèdent pour nous auprès de notre Seigneur Jésus-Christ,
■ auquel soient honneur et gloire avec le Père et le Saint-
- Esprit, dans les siècles des siècles (I). » Il n'y avait pas
longtemps qu'ils avaient souffert, lorsque Tertullien, leur
compatriote , alors âgé d'environ quarante ans , adressa
son Apologie de la religion chrétienne aux gouverneurs
des provinces de l'empire (2).
Ainsi l'Église d'Afrique donnait presque au même in-
stant au ciel douze martyrs , et à la terre l'un des plus
puissants apologistes de la vérité; double et durable
triomphe de cette force nouvelle qui , sans armes , sans
défense, par la vertu , par la prière, par la parole, allait
vaincre le inonde et le changer.
Si l'on trouve que je m'arrête trop au fait peu impor-
(i) Consummali sunt Chrisli martyres même Julio, et intercedunt pro nobis
ad Dominant nostrum Jesum Chris tum , cui honor et gloria cum Pâtre et Spi-
ritu sanclo in secula seculorum Acla ap., Baron , ad an. 20.'.
Les actes des marlyrs scillilains ont été copiés sur les registres publics par
trois différents chréliens , qui y ont ajouté de courtes notes. Baronius les a
publiés sous l'an 202; Ruinait, p. 75; Mabillon, 2, m.
(2) !1 rapporte , dans son livre à Scapula , que Saturnin , qui , le premier eu
Afrique, tira le glaive contre les disciples de Jésus Christ, en fut puni peu de
EN ALGÉK1E. 83
tant de la confession el de la mort des douze chrétiens
de Scillite, c'est qu'il a pour moi quelque chose de plus
qu'une valeur historique : il est à mes yeux, et je l'ose
dire , le premier titre de la France chrétienne à la posses-
sion de l'Afrique infidèle. Si celui qui plante le premier
le drapeau de la civilisation sur une terre sauvage en de-
vient le possesseur au nom des hiens véritables qu'il lui
promet, quels ne sont pas les droits de la famille chré-
tienne sur le sol où ses aînés ont répandu leur sang afin
d'y féconder toutes les idées de justice et d'humanité , d'y
enraciner le principe de toute vertu , la science de tout
bonheur durable, afin de le conquérir, en un mot, à
l'amour de Jésus-Christ? Oui, les martyrs scillitains ont
acquis et légué à la croix cette terre, où, tandis qu'ils
mouraient, l'idolâtrie pratiquait encore les cérémonies
barbares de religions usitées chez les Scythes (1); et quel-
ques lecteurs comprendront le sentiment pieux qui m'a
fait tressaillir, lorsque, feuilletant la Vie des Saints, ce
livre trop peu lu dans la famille catholique, dont il re-
trace les annales glorieuses, j'ai appris que les reliques
de saint Spérat, apportées d'Afrique en France par des
ambassadeurs de Charlemagne , furent placées avec res-
pect dans l'église de Saint-Jean-Baptiste à Lyon.
A dater de ce grand jour, le 16 juillet de l'an 200 , les
martyrs se multiplièrent en Afrique, et Dieu seul en
connaît le nombre. Ce fut trois ans après, le 7 mars 203,
sous le proconsul Minucius Timinicn, que souffrirent,
encore à Garthage, les deux illustres saintes, Vivia Per-
lemps après par la perle de la vue. Srapula était proconsul d'Afrique. Ter-
lullien l'exhorte a mettre fin à la persécution. « Un chrétien, lui dit-il, n'est
ennemi d'aucun homme- à plus torte raison ne l'esl-il pas de l'empereur. >>
(1) Terlul., Apol., C. ».
84 [.ES FRANÇAIS
pétue et Félicité, et leurs compagnons Révocat, Satur
et Secundulus ; tous les cinq jeunes et simples catéchu-
mènes. Perpétue, d'une famille considérable, avait épousé
un homme de qualité; Félicité et Révocat étaient esclaves.
Satur , qui les avait instruits, se livra pour leur être
réuni. Félicité était enceinte; Perpétue, âgée d'environ
vingt-deux ans , avait un enfant à la mamelle. Son père,
encore païen , la conjurait avec larmes de revenir au
culte des dieux ; sa mère et ses frères appartenaient à
Jésus-Christ. Le christianisme s'était introduit dans
toutes les familles et dans toutes les conditions; nul
doute qu'il n'eût fait de grands progrès depuis quelques
années. Le martyre de sainte Perpétue, dont elle nous
a elle-même laissé le récit, terminé par quelque témoin
oculaire, est si célèbre et si connu dans l'Église, que je
n'ai point à en retracer ici les détails, car j'écris pour des
chrétiens. Rien de plus beau n'a été légué par l'homme
à l'admiration des hommes, jamais plus sublime courage
ne lutta contre une plus lâche férocité. La civilisation
romaine livrait aux huées de la multitude, aux fouets des
gladiateurs, à la dent des bêtes, des enfants, des jeunes
femmes qui chantaient paisiblement les louanges de Dieu
au milieu de ces supplices, et qui, se tenant parla main,
se donnaient le baiser de paix avant de mourir. Lorsque
les spectateurs virent Perpétue si délicate, et Félicité,
nouvellement mère, dont les mamelles dégouttaient en-
core de lait, exposées dans un filet aux cornes d'une
vache furieuse qui les traînait sur l'arène, leur pitié alla
jusqu'à ordonner que ces jeunes femmes et leurs compa-
gnons ne mourussent pas ainsi , mais seulement par le
glaive; néanmoins ils voulurent avoir le plaisir de leur
mort. Les martyrs se rendirent d'eux-mêmes au milieu
EN ALGÉRIE. 85
de l'amphithéâtre , et reçurent le dernier coup , immo-
biles et en silence. Le gladiateur qui frappa Perpétue fut
obligé de s'y reprendre à plusieurs fois : elle conduisit
elle-même la main tremblante de son bourreau- Satur fut
égorgé à part, au Spoliarium, où l'on achevait ceux à qui
les bêtes n'avaient pas entièrement arraché la vie. Là était
le soldat Pudens , qui les avait gardés dans la prison et
qui était déjà croyant. « Adieu , lui dit Satur, souvenez-
vous de ma foi ! Que ceci ne vous trouble point , mais
vous confirme ! » Puis il lui demanda l'anneau qu'il avait
au doigt , le trempa dans sa blessure , et le lui rendit
comme un gage de son amitié et du zèle avec lequel il
allait prier pour lui. On a de fortes raisons de penser
que ce Pudens est celui que l'on honore comme avant subi
le martyre en Afrique peu de temps après. Ainsi prê-
chaient, ainsi mouraient les chrétiens, ainsi s,e propa-
geait leur foi sainte. Les noms de Perpétue et de Félicité
ont été insérés dans le canon de la messe , tant le combat
de ces deux femmes admirables parut glorieux et leur
palme éclatante; et depuis seize siècles l'adorable sacrifice
des autels n'a pas été célébré une fois dans le monde, que
le prêtre et les fidèles n'aient solennellement prié Dieu de
leur donner part et société avec Félicité et Perpétue. Les
précieuses dépouilles des martyrs étaient, au ve siècle,
dans la grande église de Carthage. Leur fête, au rapport
de saint Augustin, attirait plus de monde pour les hono-
rer, que la férocité païenne n'avait jadis attiré de specta-
teurs et d'insulteurs à leurs supplices.
Dans cette foule qui blasphémait au cirque, outrageant
à la mort des serviteurs de Dieu, se trouvait sans doute,
enfant du temps de Félicité et de Perpétue, et plus tard
jeune homme, et plus tard encore homme fait (car. mal-
86 LES FRANÇAIS
gré quelques intervalles de repos , la persécution ne ces-
sait guère), le fils d'un des principaux sénateurs de Car-
thage, Thascius Gyprianus, aimable et plein de vices, il
l'a dit lui-même, comme tous les heureux de cette époque
pompeuse et flétrie. Déjà avancé en âge, professeur cé-
lèbre et considéré, il honorait peu les dieux de l'empire
et méprisait la superstition des chrétiens, lorsqu'il se lia
d'amitié avec Cécilius, cet Africain de Cirta qu'Octavius
et Minucius Félix convertirent à Ostie. Le brillant incré-
dule ouvrit les yeux , reçut le baptême, et tout aussitôt
abandonna sa profession , vendit ses biens , en distribua
le prix aux pauvres, et fit admirer enfin de telles vertus ,
que le peuple demanda qu'il fût ordonné prêtre. Depuis un
an il servait en cette qualité l'Église de Carthage, quand
l'évêque Donat mourut. Thascius Cyprianus, malgré ses
prières et ses larmes, fut élu pour remplacer le pasteur
défunt. 11 reçut la consécration épiscopale (248), et c'est
lui que nous honorons comme Père de l'Église, évèque et
martyr, sous le nom de saint Cyprien. L'Église jouissait
alors d'une paix qui ne dura pas longtemps. Décius monta
sur le trône et recommença la persécution (250). La con-
version et le zèle de Cyprien l'avaient rendu odieux aux
idolâtres : qui s'est jamais mis du parti de Dieu sans s'at-
tirer l'aveugle haine du monde? Ils s'ameutèrent dans les
rues et les places, criant : « Cyprien aux bêtes ! » Cyprien
désirait le martyre, et sa fin l'a montré; toutefois, obéis-
sant aux inspirations de Dieu , qui voulait le conserver
quelque temps encore au monde et à son troupeau, il se
déroba pour cette fois aux recherches des tyrans, ne ces-
sant, dans son exil, de pourvoir aux besoins des âmes
avec la même tendresse et le même zèle que par le passé.
La mobilité africaine se révéla dans le cours de cette per-
EN ALGÉRIE. 87
sédition, et le saint put prévoir les malheurs réservés à
son Église. Déjà le relâchement s'y était introduit; le
schisme ne tarda pas à y apparaître . de là des apostasies
douloureuses. Les vrais fidèles mouraient héroïquement,
les chrétiens faibles , ceux qui avaient embrassé le chris-
tianisme par désir de changement et par goût pourla nou-
veauté plutôt que par amour sincère de la vertu , cou-
raient d'eux-mêmes et s'empressaient autour des idoles.
Décius périt en 25 1 : une trahison l'avait élevésurle trône,
une trahison l'en fit descendre; les fidèles respirèrent.
Cyprien profita du calme pour rétablir l'ordre et la dis-
cipline. Deux conciles nombreux s'assemblèrent à Car-
tilage ; le second prit des mesures pour préparer les fidèles
à la persécution dont l'avènement de Gallus annonçait le
retour. Ce fut à cette époque que saint Cyprien quêta
pour racheter les chrétiens de Numidie, emmenés en cap-
tivité chez les Barbares. Un autre fléau sollicitait sa cha-
rité et faisait couler ses larmes. Une peste horrible, née
en Ethiopie, avait gagné l'Afrique et la dépeuplait. On
voyait tous les jours succomber des familles entières.
Chacun, ne pensant qu'à soi, cherchait à se garantir de
la contagion par la fuite. Les païens abandonnaient les
malades, les mettaient hors de leurs maisons, comme
s'ils eussent pu par là chasser la mort. Les rues regor-
geaient de moribonds qui imploraient le secours des pas-
sants. Les passants s'éloignaient en toute hâte ; quelques-
uns s'arrêtaient, mais pour piller leurs frères. Saint
Cyprien assembla les fidèles ; il leur représenta qu'ils de-
vaient non-seulement s'assister entre eux , mais encore
secourir leurs ennemis et leurs persécuteurs. 11 fut obéi :
les riches donnèrent de l'argent, les pauvres offrirent
leur travail, l'évèque se donna et se prodigua tout entier.
88 LES FRANÇAIS
Quinze siècles plus tard , de l'autre côté de la mer , en
face de Carthage anéantie , Cyprien revivait à Marseille
dans l'àme sainte de l'évèque Belzunce. La peste d'Ethio-
pie dura depuis l'an 250 jusqu'à l'an 262. En 257 éclata
la cruelle persécution de Valérien, successeur de Gallus
et d'Émilien massacrés. Elle ne s'éteignit qu'au bout de
trois ans et demi , quand le persécuteur tomba au pou-
voir des Perses. Les révolutions punissaient les tyrans et
donnaient quelque relâche à l'Église. Saint Cyprien avait
relevé le courage des fidèles , et Dieu , multipliant les
épreuves, les aidait à faire moins de cas de la vie. Le
saint évêque décrit dans ses lettres la constance admi-
rable qu'ils faisaient paraître au milieu des supplices.
On les frappait avec des verges et des bâtons ; on les
étendait sur des chevalets et on les faisait rôtir; on leur
déchirait le corps avec des tenailles brûlantes ; on cou-
pait la tête aux uns, on perçait les autres avec des lances.
Souvent on employait, pour tourmenter le même homme,
plus d'instruments de supplice qu'il n'avait de membres
en son corps. On les chargeait de fers dans les prisons ,
et on les en tirait ensuite pour les exposer aux bêtes ou
pour les livrer aux flammes; les bourreaux fatigués se
relayaient les uns les autres; quand ils avaient épuisé
les tortures ordinaires, ils en inventaient de nouvelles et
de plus raffinées ; c'était un art d'accroître les tortures
en prolongeant la vie. Il y avait des chrétiens qu'on
gardait étendus sur le chevalet pour qu'ils mourussent
comme par degrés, et que la durée des douleurs les ren-
dit plus atroces. N'ayant pas une place sur le corps qui
ne fut déjà déchirée, ils voyaient encore, selon le mot
énergique de Tertullien, tourmenter non plus leurs
membres, mais leurs plaies. Cependant ils lassaient les
EN ALGÉRIE. 89
tortionnaires par une patience, par un courage invincible
à tout le génie de la cruauté: sur ces visages saignants
et déformés éclataient la douceur et la paix d'un sourire
céleste; de ces troncs qui gisaient dans une boue san-
glante , mutilés par le fer et par le feu , les proconsuls ,
les bourreaux, la populace païenne s'épouvantaient d'en-
tendre sortir des cantiques de joie, des paroles qui les
menaçaient de la mort éternelle , des prières même qui
invoquaient , en leur faveur , la clémence du Dieu tout-
puissant, de ce Dieu qui avait de tels adorateurs! Sou-
vent aussi des voix s'élevaient du sein de la foule : c'é-
taient des chrétiens, c'étaient des païens même qui , à la
vue des martyrs, confessaient Jésus-Christ et demandaient
à mourir. Ces choses ne se passaient pas seulement à
Carthage , mais dans toutes les villes de la Numidie et
de la Mauritanie où il y avait des fidèles , et il y en avait
partout. Cyprien ne cessait d'exhorter son peuple aux
combats généreux de la foi , indomptable et désarmée ,
contre la fureur sanguinaire des impies: il fut le père
d'un immense nombre de pénitents et de martyrs. On
l'arrêta enfin lui-même. Ce fut une joie pour lui, et un
deuil pour la ville. Le proconsul , suivant l'usage , lui
offrit la vie et la richesse s'il voulait abjurer, car on ne
demandait autre chose à ces chrétiens , qu'on accusait
de tous les crimes les plus infâmes, sinon de dire qu'ils
n'étaient plus chrétiens. Cyprien refusa. Le proconsul
ordonna qu'il aurait la tête tranchée. Cyprien loua Dieu.
Les chrétiens qui étaient présents s'écrièrent qu'ils vou-
laient être décapités avec lui.
Le saint sortit du prétoire , accompagné d'une troupe
de soldats; les centurions et les tribuns marchaient à ses
côtés. On le conduisit dans un lieu uni et couvert d'arbres,
00 LES FRANÇAIS
sur lesquels, à cause de la foule, plusieurs montèrent
pour mieux voir. Il ôta son manteau, se mit à genoux et
pria. Tl se dépouilla ensuite de sa dalmatique, qu'il donna
aux diacres. Quand le bourreau s'approcha, il lui fit faire
un cadeau de vingt-cinq pièces d'or, se banda lui-même
les yeux et demanda à un diacre de lui lier les mains. Les
chrétiens mirent autour de lui des linges pour recevoir
son sang (l), et on lui trancha la tète, le 14 septembre
258. Il était évêque depuis dix ans, chrétien depuis onze
ou douze ans; il avait, durant cet espace, conquis plus
d'àmes h la religion, par conséquent plus de fidèles su-
jets à l'empire, que les armes de Rome ne s'en étaient
soumis en un siècle. Les chrétiens portèrent son corps
dans un champ voisin , et l'enterrèrent pendant la nuit
avec beaucoup de solennité, sur le chemin de Mappale.
On bâtit, depuis, deux églises en son honneur; l'une
sur son tombeau, qui fut appelée Mappalia; l'autre à
l'endroit où il avait souffert, et qui fut appelée Mensa
Cypriana (table de Gyprien), parce que le saint s'y était
offert a Dieu en sacrifice. Les mêmes ambassadeurs de
Charlemagne qui rapportèrent en France les reliques de
saint Spérat, y rapportèrent aussi celles du grand évêque:
elles furent successivement déposées à Arles, puis a
Lyon (2) , puis enfin , sous Charles le Chauve , à Com-
piègne, dans la célèbre abbaye de Saint-Corneille. Elles
sont aujourd'hui perdues.
(1) Presque toujours les païens tolérèrent ces hommages rendus par les
chrétiens à ceux qui avaient souffert pour la religion. Je ne puis . à cette occa-
sion , m'empôcher de remarquer qu'ayant, dans un écrit public, témoigné
mon estime et ma vénération pour un pieux prêtre condamne par le jury, j'ai
été accusé d'avoir fait son apologie et condamné moi-même à l'amende et à
la prison.
(2) Cette translation inspira à Leidrard. archevêque de Lyon, unpoéraeque
nous avons encore.
EN ALGÉRIE. 91
Les martyrs qui, selon le langage admirable de la foi ,
reçurent leur couronne durant la persécution de Valc-
rien , furent plus nombreux peut-être en Numidie que
partout ailleurs. Il y avait parmi eux des évêques, des
clercs, et une telle multitude de laïques, hommes,
femmes, enfants môme, que le gouverneur qui les fit
exécuter avant les ecclésiastiques y employa plusieurs
jours. Les clercs furent égorgés dans un vallon, entre
Lambese et Cirta, sur le bord du fleuve. On les mit en
ligne, afin que l'exécuteur n'eût qu'à passer de l'un à
l'autre en coupant les têtes; autrement le massacre eût
duré trop longtemps , et il y aurait eu trop de corps en
un monceau. Quand ils eurent les yeux bandés, Marien ,
qui était lecteur, prédit que la vengeance du sang in-
nocent était proche, que le monde serait affligé de peste,
de captivité, de famine, de tremblements de terre, d'in-
sectes; ce qui marquait la prise de l'empereur Valérien
et les guerres qui suivirent sous les trente tyrans. La
mère de saint Marien était présente, et l'encourageait
à faire généreusement le sacrifice de sa vie. Le voyant
mort , elle embrassa son corps , baisa son cou sanglant et
rendit grâces à Dieu de lui avoir donné un tel fils.
Vers la fin de ce nie siècle, si glorieux pour l'église
d'Afrique, naît dans la Libye-Cyrénaïque , un homme
dont les doctrines rempliront de sang le monde entier,
mettront à deux doigts de sa perte la foi catholique , et
feront égorger en Afrique à peu près tout ce que les Van-
dales y trouveront de chrétiens fidèles: c'est Arius. Tan -
dis qu'il commence à répandre dans Alexandrie le poison
de ses blasphèmes, la persécution de Dioclétien, qui or-
donnait aux chrétiens de livrer les saintes Écritures pour
êtres brûlées , occasionne le crime des traditeurs , et
9-2 LES FRANÇAIS
donne naissance au schisme des donatistes. Les artisans
de ce schisme furent sans doute des misérables dont les
uns voulaient se venger , les autres s'emparer des digni-
tés de l'Église, et les autres piller ses richesses. « Ceux
qui troublent la paix de l'Église, dit saint Augustin, ou
sont aveuglés par l'orgueil et entraînés par l'envie , ou
sont séduits par l'amour des biens du monde , ou enfin
se laissent dominer par des passions honteuses. » Mais
on peut reconnaître dans le rapide accroissement de
la secte cet emportement de caractère , ce goût pour la
dispute et pour les subtilités, cette mobilité et tout en-
semble cet entêtement qui firent tomber ïertullien et
condamnèrent saint Cyprien à tant de travaux et de luttes.
Tel est le génie africain : il fit de l'Afrique le pays du
monde le plus fertile en rhéteurs, et Ju vénal, dès le
Ier siècle , l'appelait une pépinière d'avocats. Le prin-
cipe du schisme fut une sévérité outrée contre les tra-
diteurs , que le pieux évèque Cécilien de Carthage avait
cru devoir traiter avec miséricorde; plusieurs prêtres
et évèques, traditeurs eux-mêmes, s'y jetèrent pour faire
oublier leur apostasie et ne s'en montrèrent que plus
emportés. Du schisme à l'hérésie le pas est aisé à fran-
chir. Bientôt il y eut dans chaque siège épiscopal un
évèque donatiste ; on en comptait près de cinq cents au
temps de saint Augustin , et le peuple , embrassant ce
parti, lui donna en beaucoup de lieux la force brutale
du nombre. Divisés en sectes qu'eux-mêmes ne pouvaient
plus compter, les donatistes s'unissaient dans une haine
commune contre les catholiques et les persécutaient par-
tout. En vain le triomphe de Constantin '312) donna
la paix à l'Eglise dans le reste du monde; l'infortunée
Eglise d'Afrique vit, sous le règne de ce prince, com-
EN ALGÉRIE. 93
mettre des horreurs dont les païens ne l'avaient pas
épouvantée. L'illustre évèque de jVlilève, saint Optât, qui
s'est placé au nombre des Pères de l'Eglise par son beau
livre contre les donatistes, leur reproche d'avoir violenté
les vierges , renversé les autels, brisé les tables sacrées,
fondu et vendu les vases saints , et enfin , ô crime ! ô
impiété inouïe! jeté l'eucharistie aux chiens! Les pro-
testants n'ont rien inventé. On vit les populations dona-
tistes retourner à la barbarie : ce fut dans leur sein
que naquit (346) la secte immonde des circoneellions ,
comme plus tard , du sein des populations corrompues
parles doctrines de Jean Huset de Luther, surgirent les
taborites , les anabaptistes et tant d'autres sectaires ou
fous ou impurs.
L'hérésie des donatistes dura environ cent ans. A demi
ruinée par le zèle et le talent de saint Optât, dont l'ad-
mirable livre est devenu , dans la suite des siècles , une
arme puissante contre tant d'autres hérésies , elle suc-
comba sous les coups de saint Augustin. Saint Optai
existait encore en 384. A cette époque Augustin vivait
dans l'erreur et dans le péché; mais le jour béni du Ciel
et du monde n'était pas éloigné , le jour où ce noble cœur,
embrassant la foi qu'il avait tant combattue, allait com-
mencer de gagner les âmes et les intelligences par l'hé-
roïsme de ses vertus et la sublimité de ses lumières. Le
vieil évèque de Milève a pu vivre assez pour saluer (386)
ce grand jour , et pour voir entrer dans la carrière
l'athlète qui terminerait son ouvrage.
Je dirais volontiers de saint Augustin ce que Salluste
dit de Carthage : J'aime mieux n'en point parler que d'en
parler peu. Prêtre saint, moine humble et mortifié,
missionnaire infatigable, docteur très-illustre, fondateur
94 LES FRANÇATS
d'oeuvres sans nombre, modèle de charité, maître en
toute science de salut, le plus aimable des hommes, le
plus tendre et le plus zélé des pasteurs, « on voit en lui ,
« dit Erasme, comme dans un miroir, le modèle de cet
« évèque parfait dont saint Paul trace le caractère. » Évè-
qued'Hippone, mais en réalité patriarche de l'Afrique par
l'influence de ses vertus et de son génie, il servit pendant
près de quarante ans Dieu et ses frères avec une ardeur
qui s'accrut jusqu'au dernier jour et que Dieu couronna.
Déjà religieux avant d'être prêtre , il établit à Hippone,
lorsqu'il eut reçu le sacerdoce, une nouvelle communauté
d'où sortirent un grand nombre d'évêques qui , par leur
savoir et par la sainteté de leur vie, devinrent l'ornement
de l'Église d'Afrique: tels furent entre autres Alipius de
Tagaste, Évode d'Izale, Possidius de Calame, Profuturus
et Fortunat de Constantine, Sévère de Milève, Urbain
de Sicca, Boniface et Pèregrin; ces hommes formés par
lui combattirent avec lui. Les restes des tertullianistes
disparurent , les donatistes rentrèrent en foule dans le
giron, les mœurs que tant d'hérésies avaient ruinées se
relevèrent, du moins en partie. Hélas! dernière lueur
de vertu et de gloire destinée à s'éteindre bientôt dans le
sang ! d'immenses crimes avaient été commis et se com-
mettaient encore ; Dieu regardait l'Afrique avec un œil
de colère, et semblait n'y avoir envoyé tant de saints que
pour se préparer une dernière moisson de martyrs. En
430, les Vandales, maîtres de tout le pays, n'étaient plus
arrêtés que par les murailles d'Hippone, à l'abri des-
quelles saint Augustin, âgé de soixante-seize ans, rendait
le dernier soupir (28 août 4 30) . On peut dire que la domi-
nation des Romains expira avec lui en Afrique, en même
temps que la civilisation chrétienne , dont l'existence ne
EN ALGERIE. 95
fut plus qu'une longue agonie jusqu'à l'invasion des mu-
sulmans, sous laquelle elle disparut pour ne plus renaître
que quatorze siècles après, en 1830, sur ces points mêmes
du territoire , Alger et Bône, qu'illustrèrent plus spé-
cialement la vie et la mort de saint Augustin.
Tous les auteurs chrétiens du temps s'accordent à
regarder cette terrible invasion des Vandales comme un
châtiment de la colère divine. L'Afrique, en effet, était
alors une sentine de tous les vices. Parmi les nations bar-
bares chacune avait son vice particulier, les Africains
surpassaient chacune de ces nations ; mais quant à l'im-
pudicité, ils se surpassaient eux-mêmes. Plusieurs, quoi-
que chrétiens à l'extérieur, étaient païens dans l'âme,
adoraient la déesse céleste ou l'ancienne Astarté, se dé-
vouaient à elle, et, au sortir des sacrifices idolâtres,
allaient à l'église et s'approchaient de la sainte table. Les
grands et les puissants , principalement , commettaient
ces impiétés; mais tout le peuple avait un mépris et une
aversion extrêmes pour les moines, quelque saints qu'ils
fussent. Dans toutes les villes d'Afrique , quand ils
voyaient un homme pale, les cheveux coupés jusqu'à la
racine, vêtu du manteau monacal, ils ne pouvaient rete-
nir les injures et les malédictions. Si un moine d'Egypte
ou de Jérusalem venait à Carthage pour quelque œuvre
de piété , sitôt qu'il paraissait en public , on le chargeait
de reproches et de huées. Le courage n'y était pas une
vertu moins rare que les autres , et le bon sens même
semblait avoir abandonné ces hommes perdus. Durant le
siège de Carthage , tandis qu'une partie des habitants
étaient égorgés par l'ennemi au pied des murs, les autres
s'occupaient au théâtre à siffler les acteurs et à pousser
des cris de joie. 11 fallut que les Vandales les réduisissent
96 LES FRANÇAIS
en esclavage pour réformer leurs mœurs. Ces Barbares
étaient chastes. Ils défendirent, sous peine de mort, les
débauches que les Romains autorisaient. Ainsi, ajoute
Salvien , prêtre de Marseille et contemporain de ces évé-
nements, Dieu employa les Barbares non-seulement pour
punir les Romains de leur perversité , mais aussi pour
rendre quelque moralité au genre humain.
L'Église , cependant , fut elle-même cruellement dé-
solée. Les Barbares étaient ariens, et leur férocité natu-
relle s'accrut de la haine qu'ils portaient aux catho-
liques. Plus de chants dans les églises; les églises mêmes
étaient pour la plupart réduites en cendres. On ne voyait
plusqu'évèqués, prêtres, vierges consacrées à Dieu, les
uns privés d'une partie de leurs membres, les autres
chargés de chaînes ou exténués de faim. L'Afrique en-
tière fut ainsi ravagée par le fer, par le feu, par la fa-
mine, avec une fureur impitoyable. Les Vandales avaient
conscience de leur mission. Ils disaient que ce n'était pas
d'eux-mêmes qu'ils usaient de tant de rigueur, mais
qu'ils sentaient une force qui les y poussait comme mal-
gré eux. Leur roi Genséric avait en lui-même une con-
fiance sans bornes ; il se sentait conduit par une main
toute-puissante: un jour qu'il mettait à la voile, son
pilote lui demanda quelle route il fallait prendre. « Suis
le vent, répondit Genséric, il nous conduira vers ceux
que Dieu veut punir » Ce souffle terrible qui ne manqua
jamais à ses vaisseaux les fit aborder (455) sur les ri-
vages de Rome. L'impératrice Eudoxie l'y appelait pour
se venger de l'usurpateur Maxime, qui l'avait contrainte
à l'épouser après avoir fait assassiner Valentinien III son
premier mari. Étrange rencontre dans la destinée de ce
Vandale, qui devait déjà la possession d'un royaume
EN ALGÉRIE. 97
aux intrigues de la cour impériale, et qui s'emparait de
Rome, sur l'invitation d'Eudoxie, commeil s'était emparé
de l'Afrique, sur l'imitation de Boniface. Home ne se
défendit même pas; elle fut pillée pendant quatre jours.
A la prière du pape saint Léon , le même devant qui
Attila s'était trouvé miséricordieux, Genséric s'abstint
des incendies, des meurtres et des supplices. Carthage
le vit revenir . apportant avec lui les immenses dépouilles
et l'immense déshonneur de la ville de Caton. Au nombre
de ces dépouilles étaient les vases sacrés autrefois pris à
Jérusalem par Titus. L'impératrice Eudoxie, ses deux
fdles, plusieurs milliers de captifs, réservés à l'esclavage
sur la terre que les Scipions avaient conquise, chargeaient
la flotte du vainqueur. Ces infortunés furent rachetés par
la charité de Deogratias, saint vieillard, ordonné évèque
à Carthage en 454, à la prière de Valentinien, après une
longue vacance. L'homme de Dieu vendit, pour cette
œuvre de miséricorde , ce qui restait de vases d'or et
d'argent dans les temples appauvris. Ayant donné la li-
berté aux esclaves, il leur procura encore un asile en les
recueillant dans deux grandes églises qu'il avait fait gar-
nir de lits et de paille. Jour et nuit il les visitait, faisait
soigner les malades, les servait lui-même malgré sa
grande faiblesse et son âge avancé. Au milieu des hor-
reurs dont ces temps sont remplis, de tels exemples
reposent rame. Les ariens, envieux delà vertu de Deo-
gratias, voulurent le faire périr par des embûches aux-
quelles il échappa; mais il mourut peu de temps après,
n'ayant tenu le siège de Carthage que trois ans. Genséric
défendit alors d'ordonner des évèques dans la province
Proconsulaire et dans la Zeugitane , où il y en avait
soixante-quatre, qui, manquant peu à peu, se trouvèrent
7
i)8 LES FRANÇAIS
réduits à trois au bout de trente ans, lorsque Victor, évèque
de Vite, écrivit l'histoire de cette persécution. Il y eut
plusieurs confesseurs et plusieurs martyrs. On vit même
alors un exemple de la facilité avec laquelle les Maures
païens pouvaient recevoir l'Évangile. Quatre frères, qui
avaient refusé d'embrasser l'arianisme, ayant été donnés
comme esclaves à un roi, nommé Caphar, dont tout
le peuple était païen, surent, par leurs discours et la
sainteté de leur vie, attirer les Barbares à la connaissance
de Dieu. Désirant établir la religion, ils députèrent à
lévèque de la ville la plus voisine , le priant d'envoyer
des prêtres et des ministres à ce peuple converti. L'évèque
le fit avec joie, et l'on baptisa une multitude de Barbares.
Genséric, furieux, fit attacher les serviteurs de Dieu par
les pieds derrière des chariots qui, courant dans des lieux
pleins de ronces et de bois , les mirent en pièces. Les
Maures se lamentaient; mais les martyrs se regardaient
l'un l'autre en passant, et disaient: « Mon frère, priez
pour moi; Dieu a rempli notre désir; c'est ainsi que l'on
arrive au royaume des cieux. » 11 se fit de grands miracles
à leurs tombeaux.
Après la mort de Genséric, son fils Hunéric permit aux
catholiques de Carlhage d'élire un évèque. Depuis vingt-
quatre ans cette Église était sans pasteur. Eugène, homme
singulièrement estimé pour son savoir, sa piété, son zèle
et sa prudence, fut élu d'une voix unanime. Sans revenus,
il faisait d'immenses aumônes , trouvant dans le cœur des
fidèles une ressource assurée contre la misère des indi-
gents ; d'ailleurs il se refusait presque tout à lui-même, et
disait cette belle parole, lorsqu'on lui conseillait de son-
ger aussi à ses propres besoins : < Le bon pasteur doit
donner sa vie pour son troupeau; puis-jedonc m'inquié-
terdc ce qui concerne mon corps? »
EN ALGÉRIE. 99
La bienveillance que lui avaient d'abord témoignée les
ariens fit bientôt place à des sentiments de haine et de ja-
lousie; cette vertu les offusquait. Le roi lui défendit de
s'asseoir sur le trône épiscopal , de prêcher le peuple , et
d'admettre dans l'église ceux des Vandales qui étaient ca-
tholiques. Saint Eugène fit la réponse d'un évêque : il dit
que la maison de Dieu resterait ouverte à quiconque vou-
drait y venir prier. Hunéric, furieux, mit aux portes des
temples des bourreaux qui jetaient sur la tète de tous ceux
qu'ils y voyaient entrer avec l'habit vandale, un bâton
dentelé dont ils leur entortillaient les cheveux , et qu'ils
tiraient ensuite avec force , de façon à arracher la cheve-
lure et la peau de la tête. Quelques-uns en perdirent les
yeux , d'autres la vie , plusieurs survécurent longtemps.
On menait par la ville des femmes avec la tète ainsi écor-
chée , précédées d'un crieur pour les montrer à tout le
peuple. La foi des catholiques brava cette cruauté, aucun
n'abjura. Hunéric priva de leurs charges les orthodoxes
qui servaient à la cour et les condamna aux travaux de la
campagne; il défendit d'admettre aux fonctions publiques
quiconque ne serait pas arien, et s'irritant de plus en
plus contre les Vandales qui résistaient à ses ordres, il les
chassa de leurs maisons , les dépouilla de leurs biens , et
en exila plusieurs en Sicile. Ce fut le commencement de
ses persécutions. Un grand nombre de vierges consacrées
à Dieu furent cruellement tourmentées : les bourreaux
espéraient les contraindre à déposer contre les mœurs des
évèques et des clercs . On les suspendait avec de grands
poids aux pieds ; on leur appliquait des lames de fer rouge
sur le dos , sur le ventre , sur le sein ; on fit craquer sur
le chevalet leurs membres rompus. Beaucoup d'entre elles
moururent , aucune ne donna prétexte à la calomnie. Des
100 LES FRANÇAIS
évoques, des prêtres, des diacres, des laïques distingués,
furent bannis au nombre de cinq mille, et menés dans le
désert par les Maures ; ils chantaient en marchant cette
parole du psaume : <■ Telle est la gloire de tous les saints.»
Le peuple accourait de tous côtés pour saluer les confes-
seurs. Les chemins étaient trop étroits , et les fidèles cou-
vraient les vallées et les montagnes, portant des cierges
à la main et mêlant leurs plaintes aux cantiques des ser-
viteurs de Dieu; les mères poussaient leurs enfants aux
pieds des saints : « A qui nous laissez- vous en courant au
martyre? Qui baptisera ces enfants? Qui nous donnera la
pénitence et la réconciliation? Qui nous enterrera quand
nous serons morts? Qui offrira le divin sacrifice avec les
cérémonies ordinaires? Que ne nous est-il permis d'aller
avec vous ?» Je ne puis me défendre de transcrire un dé-
tail touchant et naïf, rapporté par Victor, évêque de Vite :
« Un jour que nous marchions ainsi avec l'armée de Dieu ,
nous vîmes une vieille femme portant un sac, et tenant
par la main un petit enfant qu'elle encourageait par ces
mots : « Courez, mon seigneur ! voyez tous les saints ,
comme ils se pressent avec joie d'aller recevoir la cou-
ronne! » Nous la grondions de ce qu'étant femme elle
voulait aller avec tant d'hommes et se joindre à l'armée
du Christ. Elle répondit : « Bénissez-moi, seigneurs, et
priez pour moi , ainsi que pour cet enfant qui est mon
petit-fils, car, quoique pécheresse, je suis fille du défunt
évèque de Zurite. — Mais, lui dîmes-nous, pourquoi mar-
cher dans un si chétif accoutrement et venir de si loin ? »
Elle répondit : « Je vais en exil avec ce petit, votre ser-
viteur, de peur que l'ennemi ne le trouve seul et ne l'en-
traîne de la voie de la vérité à la mort. » A ces mots nous
fondîmes en larmes et ne pûmes dire autre chose, sinon :
EN ALGÉRIE. 101
« Que la volonté de Dieu soit faite ! » Pendant la marche ,
quand les vieillards ou les jeunes gens les plus faibles
étaient harassés , on les piquait avec des dards, ou on leur
jetait des pierres pour les faire avancer. On commanda
aux Maures, moins cruels que les ariens, de lier par les
pieds ceux qui ne pouvaient marcher , et de les traîner
comme des bètes mortes à travers les pierres et les ronces,
où ils furent déchirés. ïl en mourut un grand nombre ,
que leurs frères enterrèrent comme ils purent sur ce che-
min d'agonie. Les plus valides arrivèrent seuls au désert;
là ils furent abandonnés à la faim. Les scorpions et les
autres bêtes venimeuses dont ce lieu était rempli ne leur
faisaient point de mal. Dieu semblait donneraux animaux
la compassion qui n'était plus dans le cœur des hommes. »
Le jour de l'Ascension 483 , le persécuteur fit publier
dans toute l'Afrique un écrit conçu en ces termes : « Hu-
néric, roi des Vandales et des Alains , aux évèques catho-
liques. Il vous a souvent été défendu de tenir des assem-
blées dans le partage des Vandales, de peur que vous ne
séduisiez les âmes chrétiennes. On a trouvé que plusieurs,
au mépris de cette défense , y ont célébré des messes, sou-
tenant qu'ils conservaient l'intégrité de la foi chrétienne.
C'est pourquoi, ne voulant point souffrir de scandale dans
les provinces que Dieu nous a données , sachez que, du
consentement de nos saints évèques, nous avons ordonné
que vous veniez tous à Cartilage , le jour des calendes de
février prochain, pour disputer de la foi avec nos évèques,
et prouver par les Écritures la croyance que vous tenez ,
afin que l'on puisse connaître si vous avez l'intégrité de
la foi. » On croirait lire une ordonnance d'Elisabeth
d'Angleterre, ou un ukase de Nicolas de Russie. Les évè-
ques furent consternés ; ils virent que Hunéric avait juré
102 LES FRANÇAIS
la perte des catholiques. Néanmoins ils obéirent coura-
geusement, et se rendirent à l'assemblée, non-seulement
de toute l'Afrique , mais encore des îles sujettes aux Van-
dales. Hunéric, dans l'espoir de les intimider, fit d'abord
subir divers tourments aux plus renommés et aux plus
habiles. Il brûla Létus, célèbre par sa science, et en retint
d'autres en prison. Enfin la conférence s'ouvrit. Les
ariens trouvèrent les catholiques mieux disposés au com-
bat qu'ils ne l'avaient cru. Ils leur dirent des injures et
rompirent brusquement les discussions. Les catholiques
présentèrent une confession de foi rédigée par saint Eu-
gène , et se tinrent prêts à souffrir les violences qu'ils
avaient prévues. La persécution devint horrible ; mais
jamais l'Eglise d'Afrique ne se montra plus sainte devant
le Seigneur. La terre fut, à la lettre, arrosée du sang des
martyrs. Le 25 février 484, toutes les églises avaient été
fermées en même temps , tous les ecclésiastiques chassés
des villes, tous les catholiques, vandales ou romains, dé-
clarés inhabiles à hériter ou à disposer de leurs biens, de
quelque nature qu'ils fussent. Partout, dans les villes et
dans les campagnes, il se trouva en grand nombre des
âmes généreuses qui préférèrent à l'apostasie, la ruine,
l'humiliation , l'exil , la mort et les plus épouvantables
tourments. Le persécuteur descendait au-dessous de la
brute, mais les persécutés s'élevaient au-dessus del'homme;
ils savaient souffrir et mourir en priant pour leurs bour-
reaux, commel'Homme-Dieu qu'ils adoraient. Une femme,
nommée Denise , demandait au milieu des tortures qu'on
lui épargnât seulement la honte de la nudité. Tandis qu'on
la battait de verges et que les ruisseaux de sang coulaient
de son corps , elle exhortait les autres au martyre , et par
son exemple elle procura le salut à presque toute sa patrie.
EN ALGÉRIE. 103
Elle avait un fils unique, encore jeune; le voyant trem-
bler à l'aspect des tourments qu'il allait endurer : « Sou-
viens-toi, lui dit -elle, que nous avons été baptisés au
nom de la Trinité, dans le sein de l'Église catholique notre
mère. La peine qui est à craindre, c'est celle qui ne finit
jamais; la vie qui est à désirer, c'est celle qui dure tou-
jours. » Le jeune homme, relevé parla vertu de sa mère,
souffrit avec constance et reçut saintement la mort. Pour
Denise elle avait lassé les bourreaux. Ayant embrassé
tendrement le corps de son fils, et rendu publiquement
grâces à Dieu , elle voulut enterrer dans sa propre maison
le généreux enfant qu'elle avait donné deux fois au Ciel ,
afin de pouvoir offrir tous les jours sur son tombeau des
prières à la sainte Trinité, et de se fortifier dans l'espérance
de lui être réunie au dernier jour ( 1 ).
A Cucuse, les martyrs furent innombrables; à Car-
thage, Victorien, gouverneur de la ville, préféra les che-
valets et la dent des bètes aux immenses richesses qu'il
possédait déjà, et aux faveurs que lui offrait Hunéric ; une
foule de chrétiens imitèrent son exemple et moururent
ou furent mutilés ; à Typase, ville de la Mauritanie-Césa-
rienne, située entre Cherchell et Alger, les habitants, dé-
testant la présence d'un évèque arien, quittèrent la ville
et s'enfuirent en Espagne, à l'exception d'un petit nombre
qui ne purent passer la mer. L'évèque arien essaya inu-
tilement d'effrayer ou de séduire ces derniers. Us s'as-
semblaient dans une maison et y célébraient, sans se ca-
cher, les divins mystères. Hunéric leur fit couper la main
droite et la langue, et néanmoins ils parlèrent comme au-
to Sainte D'nise, sainl Majoric, son fils, sainte Dative, sa sœur, saint
Émilien, son parent, saint Léonce, sainl Terlius et sainl Boniface , ses com-
pagnons , sont honorés le 6 décembre.
104 LES FRANÇAIS
paravant. Ce miracle fut public; mais Dieu, qui consolait
ainsi les fidèles, endurcit le cœur d'Hunéric comme il
avait endurci celui de Pharaon (1). Saint Eugène et les
autres évèques , frappés , injuriés , dépouillés de tout ,
même de vêtements , ayant vu expirer dans les tortures
quatre-vingt-huit d'entre eux , furent enfin condamnés à
l'exil. Saint Eugène écrivit à son troupeau une lettre ad-
mirable, que Grégoire de Tours nous a conservée. 11 les
conjure, par le redoutable jour du jugement et par la lu-
mière formidable de l'avènement de Jésus-Christ, de res-
ter fermes dans la foi de la Trinité et d'un seul baptême ,
sans souffrir d'être rebaptisés; car les ariens d'Afrique,
semblables aux donatistes , rebaptisaient ceux qui em-
brassaient leur secte. Il proteste qu'il sera innocent de la
perte de ceux qui succomberont, et que sa lettre sera lue
contre eux au tribunal de Jésus-Christ; il leur recom-
mande le jeune , la prière et l'aumône, qui ont toujours
fléchi la miséricorde de Dieu, et de ne point craindre ceux
qui ne peuvent tuer que le corps. On a le catalogue des
évèques de toutes les provinces d'Afrique qui étaient
venus à la conférence , et qui furent martyrisés ou en-
(i) Victor de Vite, témoin oculaire du fait, dit à ceux qui en douteraient,
qu'ils pouvaient s'en assurer eux-mêmes en allant à Constantinople, où ils
trouveraient un sous-diacre nommé Réparât, du nombre de ceux à qui on avait
coupé la langue jusqu'à la racine, qui parlait nettement, sans aucune peine,
et qui, pour cette raison, était singulièrement honoré de l'empereur Zenon et
de l'impératrice. Énée de Gaze, philosophe platonicien, qui était alors à Cons-
tantinople, dit, dans un dialogue écrit avant l'an 533, qu'il avait vu lui-même
des personnes qui avaient eu la langue coupée , qu'il les avait entendues parler
distinctement, et que, ne pouvant s'en rapporter à ses oreilles, il leur avait
fait ouvrir la bouche, et vit toute leur langue arrachée jusqu'à la racine; qu'il
était étonné, non de ce qu'ils parlaient, mais de ce qu'ils vivaient encore.
Procope , qui écrivait quelque temps après , dit qu'il en avait vu se promener
à Constantinople, parlant librement, sans se sentir de ce supplice; mais que
deux d'entre eux ayant péché contre la pureté perdirent l'usage de la parole.
Le comte Marcellin, dans sa Chronique, l'empereur Justinien , dans une con-
stitution pour l'Afrique , attestent également avoir vu ce miracle.
(Hisl. univers, de l'Église catholique, par l'abbé Rohrbacher, t. vin.)
EN ALGÉRIE. 105
voyés en exil; 54 de la province Proconsulaire , 125 de
Numidie, 107 de la Byzacène, 120 des deux Mauritanies
i Césarienne et Tingitane), 44 delà Mauritanie-Sitifienne,
5 de la Tripolitaine , 10 de la Sardaigne et des îles voi-
sines ; 88 moururent comme nous l'avons dit ; il y en eut
46 relégués en Corse , 302 ailleurs; 28 s'enfuirent (1).
Un de ces évoques bannis , nommé Fauste , alla s'établir
dans la Byzacène, près de Telepte. 11 y fonda le monastère
où saint Fulgence, alors âgé de vingt-deux ans, voua sa vie
au service de Dieu. Après saint Eugène, Hunéric bannit
tout le clergé de Carthage, composé de plus de cinq cents
personnes, non sans leur avoir fait souffrir la faim et toutes
sortes de tourments. Les enfants de chœur marnes n'ob-
tinrent pas grâce. Cependant un apostat, nommé Theucé-
rius, qui avait été lecteur, conseilla d'en rappeler douze,
à cause de leurs belles voix. Ces enfants ne voulaient pas
quitter les saints et s'attachaient à leurs genoux en pleu-
rant. 11 fallut les ramener l'épée à la main. On essaya de
les gagner par des caresses , on les tourmenta ensuite à
plusieurs reprises: ils demeurèrent inébranlables. La per-
sécution étant passée, la ville de Carthage les respectait
(l) Voici la nomenclature la plus complète des évechés d'Afrique ; elle a été
relevée par M. Carette :
Province Proconsulaire 132
Numidie 152
Byzacène n5
Mauritanie-Silifîenne 46
Mauritanie-Césarienne et Tingitane. . . 133
11 faut remarquer, dit M. Carette, que les quatre premières provinces occu-
paient ensemble deux cent trente-six lieues de côtes, et ies deux dernières
quatre cents CepenJant le nombre des évèchés de celles-ci est à peine le
quart de celui des autres. Les premières n'offrent pas un seul de ces noms
qui expriment l'étal de guerre : dans les deux Mauritanies, au contraire, un
en trouve huit, tels que Castelli-SIediuni , Ca^tellum-Ripense, ele , etc. , et ce
ne sont pas ceux que uous avons signalés dans l'itinéraire d'Antonin. Tout ce
qui se rattache à cette partie de l'Afrique porte l'empreinte de la résistance et
de la lutte.
106 LES FRANÇAIS
comme des apôtres. Victor de Vite les connut: ils habi-
taient la même maison et chantaient ensemble les louanges
de Dieu. Mais Hunéric et ses Vandales étaient moins fé-
roces que leur clergé. Les évêques ariens marchaient par-
tout l'épée au côté, suivis de la troupe brutale de leurs
clercs,- ils pénétraient chez les catholiques à toute heure
du jour et de la nuit, les aspergeaient d'eau, puis criaient
qu'ils les avaient baptisés. Ils en usaient de même envers
ceux qu'ils trouvaient sur les chemins, renouvelant les
scènes de folie et d'impiété des circoncellions. Un grand
nombre de fidèles, simples et ignorants, se croyant souil -
lés par ces violences, ne pouvaient contenir leur douleur :
ils allaient devant les tribunaux, se proclamaient catho-
liques, passaient par les supplices et recevaient la mort.
Dieu , cependant , sévissait contre ces aveugles persécu-
teurs. Toute l'Afrique fut frappée d'une effroyable séche-
resse qui causa d'abord la famine et ensuite la peste.
Bientôt il n'y eut plus de commerce, plus d'industrie,
plus de famille; chacun s'en allait où il pouvait, cherchant
vainement à fuir un air empoisonné qu'ils trouvaient par-
tout, et une faim qui les suivait partout. Les montagnes,
les collines , les routes , les places des villes étaient jon-
chées de cadavres; beaucoup d'endroits, auparavant très-
peuplés, demeurèrent entièrement déserts. Les Vandales,
habitués à l'abondance, et ceux qu'ils avaient séduits,
ressentirent plus particulièrement l'atteinte du fléau. On
avait promis aux apostats qu'ils ne manqueraient de rien.
Ne trouvant plus de quoi vivre dans les provinces, ils
arrivèrent en foule à Carthage , comme pour sommer le
roi de tenir sa promesse. Hunéric, les voyant expirer l'un
sur l'autre , les fit expulser tout d'un coup , craignant
qu'ils ne fissent de la ville un tombeau. Ils allèrent mou-
EN ALGERIE. 107
rir sur les chemins. Cette dernière cruauté qui vengeait
Dieu fut aussi le dernier crime d'Huuéric: il mourut lui-
même (484) d'une maladie de corruption, le corps mangé
des vers et tombant par lambeaux. Son successeur, Gon-
tamond , laissa respirer l'Église, rappela saint Eugène en
487, rouvrit les temples en 494 et mourut en 496, lais-
sant le trône à son frère Trasimond. Ce dernier, moins
violent qu'Hunéric, fut plus dangereux peut-être pour
la vertu des fidèles. Il leur promettait des charges, des
dignités, de l'argent, ou l'impunité des crimes. Toutefois
saint Eugène reprit le chemin de l'exil, et vint mourir,
l'an 505, à Albi, dans les Gaules. Saint Fulgence, alors
évêque de Ruspe, eut également à souffrir des caprices
despotiques du roi vandale ; il fut déporté en Sardaigne ,
ainsi que plus de deux cents autres évêques , qui empor-
tèrent avec eux les reliques de saint Augustin. Il est
doux de penser que les saints pontifes furent consolés
dans leurs misères par la nouvelle des grandes choses
qui se passaient non loin d'eux, au pays des Francs.
Cette date de 496, qui vit renaître la persécution en
Afrique, est célèbre daus l'Église. La foi orthodoxe se
voyait partout abandonnée, trahie, persécutée: l'em-
pereur Anastase protégeait les eut) chiens; Théodoric,
roi des Ostrogoths, en Italie; Alaric, roi des Visigoths,
dans l'Espagne et dans l'Aquitaine; Gondebaud, roi des
Burgondes, dans les Gaules; Trasimond, roi des Van-
dales, professaient l'arianisme. Cependant tout à coup
l'Église catholique tressaillit de joie: le roi d'une nation
barbare, encore petite, ayant miraculeusement gagné une
bataille sur les rives du Rhin contre d'autres barbares ,
venait de recevoir le baptême avec l'élite de ses guer-
riers : le monde armé et conquérant appartenait à l'héré-
108 LES FKAKÇA1S
sie ou au paganisme , mais le chef qui venait de se con-
vertir était Clovis , et la nation qui suivait son exemple
était celle des Francs! Au milieu des douleurs, des ruines
et des larmes, l'Église enfantait sa fille aînée; saint Rémi
versait l'eau sainte sur le front du royaume naissant qui
devait donner à la religion du Christ cette forte et magna-
nime épée qu'on vit aux mains de Charles Martel, de
Charlemagne et de saint Louis, et qui, vengeresse encore
lorsqu'elle fut infidèle, n'a cessé jusqu'à nos jours de
conquérir ou de punir pour le compte de Dieu.
Hildéric, fils de Trasimond, lui succéda (523) ; il avait
été élevé à la cour de Justinien et penchait secrètement
pour les catholiques ; mais c'était un Barbare demi- lettré,
qui flottait sans courage entre sa conscience et les fausses
nécessités d'une politique craintive. 11 servit peu les ca-
tholiques et s'attira la haine des Vandales. Gélimer, héri-
tier présomptif du trône, illustre aux yeux de sa nation
pour avoir remporté quelques avantages sur les Maures,
s'empara de la couronne. Justinien vint au secours de
son allié; il envoya en Afrique une Hotte bénite par le
patriarche de Byzance et commandée par Bélisaire, qui
débarqua sur les confins de la Byzacène et de la Tripo-
litaine avec une armée peu nombreuse, mais bien com-
posée et fière de son général. 11 ne rencontra presque
point de résistance. Le jour de la fête de saint Cyprien ,
14 septembre 533, Carthage, démantelée, fut prise sans
coup férir. Les habitants avaient illuminé toutes les rues
pour célébrer leur délivrance, tandis que les Vandales se
réfugiaient dans les églises, où, pales de frayeur, ils te-
naient les autels embrassés. Gélimer, pour se défendre,
n'avait guère su qu'égorger Hildéric Le général romain
marcha au palais de l'usurpateur et s'assit sur son trône.
EN ALGÉRIE. 109
Le commerce ne fut point interrompu ; les boutiques res-
tèrent ouvertes; les magistrats distribuèrent tranquille-
ment aux soldats des billets de logement , et les soldats
payèrent les vivres qu'ils voulurent acheter. Deux jours
auparavant , Gélimer, comptant sur la victoire que les
prêtres ariens lui promettaient, avait fait faire les apprêts
d'ungrandfestinparoù il voulait couronner son triomphe.
Bélisaire se mit à table avec ses principaux capitaines,
et se fit servir ce repas par les officiers du roi vandale.
C'était la quatre vingt-quinzième année depuis l'entrée
de Genséric à Carthage. Mahomet naissait à la Mecque.
Un concile se réunit bientôt à Carthage , où il n'y en
avait pas eu depuis cent ans. Deux cent dix-sept évêques
s'assemblèrent dans la basilique de Fauste, riche des re-
liques de plusieurs martyrs. Ils rendirent à Dieu de so-
lennelles actions de grâces, pleurant de joie d'être enfin
rendus à leurs peuples , et de voir un grand nombre
d'hérétiques embrasser la vraie foi. On examina comment
il fallait recevoir les évêques ariens qui rentraient dans le
sein de l'Église catholique, s'ils conserveraient leur rang
d'honneur, ou s'ils seraient seulement admis à la com-
munion laïque. Les Pères ne voulurent rien régler à cet
égard sans consulter Rome. Le pape saint Agapit ordonna
que les évêques ariens convertis ne demeureraient point
dans les dignités du sacerdoce, mais qu'on leur ferait
part des revenus de l'Église établis pour la subsistance
des clercs. Telle fut la vengeance des confesseurs de Jésus-
Christ.
Cependant la conquête des empereurs de Constan-
tinople avait été rapide, leur pouvoir fut précaire et
de courte durée. Les tribus indigènes se montraient
chaque jour moins soumises. Bientôt des révoltes écla-
110 LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE.
tèrent dans le sein de l'armée, et les nomades multi-
plièrent toujours leurs entreprises. Un désordre affreux
régnait partout ; les mœurs, souillées par l'hérésie, étaient
devenues abominables ; l'autorité se voyait méprisée ou
haïe; tout préparait l'Afrique à la plus dure et à la plus
cruelle conquête qu'elle eût eu encore à subir, et qui de-
vait , pour des siècles entiers , la plonger dans une irré-
médiable barbarie: les Arabes musulmans se précipi-
tèrent sur elle avec cette fougue qui fit tout plier durant
un siècle, et qui ne s'arrêta que devant l'épée de Charles
Martel, dans les plaines de Poitiers.
■<§ië>
IX
SUITE DU COUP D'OEIL HISTORIQUE.— LES MUSULMANS.
Le vaste pays situé à l'occident des déserts habités par
les enfants de Mahomet, n'était connu d'eux que sous la
dénomination générique et vague de Maghreb, ou cou-
chant. L'an 27 de l'hégire (647), Othman, troisième kha-
life, envoya par le désert quelques partis de cavalerie qui
s'avancèrent dans ces terres lointaines et en rapportèrent
du butin. La conquête du Maghreb fut alors décidée. La
Tripolitaine et la Byzaeène furent bientôt soumises. Une
seconde invasion s'empara de Bougie et s'avança jusqu'à
Tanger. Le littoral resta encore quelque temps au pou-
voir de l'empire grec, mais bientôt Carthage fut emportée
d'assaut par Hassan le Gassanide , et le reste de la pro-
vince suivit le sort de la capitale. L'empire ne posséda
plus que la seule ville d'Hippone.
La conquête s'était d'abord dirigée le long du revers mé-
ridional de l'Atlas, à travers les tribus agrestes voisines du
désert, ennemies des villes et de leurs habitants , alliées
naturelles des Arabes, auxquels les rattachaient de nom-
breuses affinités de mœurs et d'origine. Non-seulement
les nomades, mais les Berbères embrassèrent l'islamisme.
Une religion qui semblait imposer la guerre et qui cou-
il 2 LES FRANÇAIS
sacrait la volupté, qui s'étayait de fables monstrueuses
et qui résumait dans son immense erreur toutes les er-
reurs que l'esprit de secte avait vomies sur le monde, de-
vait plaire à ces sauvages populations. La profession en
était d'ailleurs facile : il ne s'agissait que de prononcer
la formule pour être aussi bon musulman que les doc-
teurs. Néanmoins, quoique convertis, les Berbères ne re-
noncèrent pas aisément à l'indépendance; mais leur
résistance, quelque temps dirigée par une femme, El-
Kahinah (laprophétesse), ne put délivrer leur pays de la
puissance arabe. El-Kahinah, après quelques triomphes,
périt les armes à la main. Les Berbères, au nombre de
douze mille, recrutèrent l'armée d'Hassan, déjà vain-
queur de Carthage, qui s'empara alors de Constantine.
Soixante ans après la première invasion , sous le khalifat
d'Abd-el-Melik (708), la conquête et la conversion du
Maghreb , depuis Sous jusqu'à Tanger, est complétée
par Moussa -ben-Nosaïr ; et déjà les Arabes débordant
sur l'Espagne (710) y remportent la victoire de Guada
lète et s'y établissent.
11 faudrait compter par millions les hommes que l'is-
lamisme fit mourir. Nulle part il n'en a égorgé autant
qu'en Afrique. Au bout de cent cinquante ans, les en-
fants de Mahomet, divisés en une infinité de sectes, re-
connaissaient cinq khalifes, dont deux résidaient et se
combattaient sur cette terre sanglante, l'un à Kaïroan,
l'autre à Fez. Le génie particulier des Berbères et leur
haine de tout pouvoir étranger les poussaient, en outre,
constamment à embrasser de nouveaux schismes. A
chaque page de leurs annales surgissent, du fond des
déserts, des marabouts qui convient ces peuples à l'indé-
pendance politique et religieuse. 11 faut renoncer à rap-
EN ALGÉRIE. 113
porter les noms de ces chefs qui se succèdent sans relâche,
à raconter les batailles qui se livrent partout et de tous
côtés , à compter les empires qui s'élèvent et s'écroulent
rapidement dans le sang. Chaque contrée s'agite à son
tour. Ce sont des irruptions soudaines et constantes de
l'orient sur le couchant, du couchant sur l'orient; des
incursions sans cesse renouvelées de l'Espagne sur l'A-
frique, et de l'Afrique sur l'Espagne La guerre civile et
l'anarchie semblent l'état normal de ces pays désolés.
Les khalifes omniades chassent du Maghreb occidental
les khalifes fatimites. Du fond des déserts un Berbère, fils
d'un pauvre potier de la tribu Lantounah , Jousef-ben-
Tachefin , envahit Fez, s'empare de Tlemcen et de toute
la province jusqu'à la ville des Beni-Mezegrenna (Alger);
il bâtit la ville de Maroc, qui devintla capitale de son nou-
vel empire. Sa puissance ne s'étendit pas seulement sur
l' Afrique, il passa en Espagne pour combattre Alphonse IV,
déjà maître de la Castille, de la Galice et de Léon. 11 rem-
porta sur les chrétiens la mémorable bataille de Zalaka
(1087), et s'empara bientôt (1095) des États des rois mu-
sulmans qu'il était venu secourir. 11 mourut (1 107) pai-
sible possesseur de l'Espagne musulmane et de toute
l'Afrique depuis Tanger jusqu'aux déserts de Barca.
Cette brillante puissance des Almoravides (1), dont la
gloire et le renom durent encore , et que Jousef-ben-Ta-
chefin venait de fonder avec tant d'éclat , s'éteignit pour
ainsi dire avec sa vie. De nouveaux sectaires venaient de
surgir en Afrique; ils s'appelaient les Almohades (El-
Mouahhdin, unitaires); en même temps des révoltes écla-
taient en Espagne. En quelques années l'empire des Al-
to El Morabelhat , hommes de Dieu, donl nous avons fait Almorabites ,
Almoravides, marabout.
1 1 1 LES FRANÇAIS
moravides eut changé de maître. Ali, le fils de Jousef,
n'avait plus , en mourant, qu'un lambeau déchiré de sa
dernière province. Ce triste reste fut ravi à son succes-
seur, qu'une longue et sanglante bataille livrée aux envi-
rons de Tlemcen déposséda sans retour.
Le pouvoir des Almohades s'étendit alors sur toutes
les villes du Maghreb. Leur chef Abd-el-Moumen fit re-
connaître sa souveraineté en Espagne et prit le titre de
commandant des croyants ( Emir-el-Moumenim). 11 mou-
rut providentiellement, au moment où il allait lancer sur
l'Europe une des plus formidables armées qui se fussent
assemblées pour la guerre sainte.
La Providence accorda quelque durée à cette farouche
puissance des Almohades. Plusieurs princes se succédè-
rent, mais il leur fallut, à chaque avènement, conquérir
leur royaume. Bien des complots et bien des révoltes
éclatèrent, ils surent les noyer dans le sang. Le quatrième
successeur d'Abd-el-Moumen , Mohammed-abou-Abdal-
lah , proclama YEl-Djehad ou appel à la guerre sainte.
Pour une dernière fois l'Afrique entière se souleva.
Le pape Innocent 111, de son côté, prêcha la croisade en
Europe. Les chevaliers d'Allemagne et d'Italie, ceux de
France surtout, vinrent en Espagne combattre les Sarra-
sins. L'armée des infidèles avait employé une année en-
tière à se former et à débarquer à Algésiras. Elle était
forte de six cent mille hommes. Elle fut anéantie (1212)
dans les plaines de Tolose , au pied de la Sierra-Morena.
Avec elle succombèrent les Almohades. Dieu ne semblait
les avoir si miraculeusement élevés et si longtemps main-
tenus au milieu des révolutions africaines, que pour écra-
ser d'un seul coup la fleur virile des populations qu'ils
embrassaient avec tant d'efforts dans une sorte d'unité.
EN ALGERIE. 115
Mohammed laissa à son fils, qui mourut sans postérité,
un royaume livré à l'anarchie. L'Espagne et l'Afrikiali
ou pays de Tunis échappèrent pour toujours à la prépon-
dérance du Maghred-el-Aksa (couchant le plus reculé).
Au milieu du démembrement général qui s'opère alors,
trois dynasties principales surgissent: les Beni-Merin,
dans le Maghreb-el-Aksa (royaumes de Fez, de Maroc et
de Mequinez) ;les Abou-Hafs, dans l'Afrikïah (royaume de
Tunis); les Béni Zian, àTlemcen,dont l'autorité s'étendait
sur la plus grande partie de l'Algérie actuelle. Leurs
prétentions rivales précipitent le Maghreb dans une série
interminable de combats. Les tribus, sans cesse animées
les unes contre les autres par des haines séculaires, se tien-
nent toujours en armes ; mais ce ne sont plus des guerres
de peuple à peuple, se sont des guerres de bandits et d'in-
sensés, la soif du pillage les allume , la trahison les ter-
mine aujourd'hui pour les renouveler demain.
Enfin , après plus de deux siècles de combats , d'usur-
pations, de meurtres, de bouleversements de tout genre,
les trois dynasties contemporaines des Beni-Merin, des
Beni-Zian et des Abou-Hafs étaient arrivées simultané-
ment à une même décadence, lorsque, dans les premières
années du xvie siècle, de nouvelles révolutions con-
sommant leur ruine mirent à leur place des pouvoirs nou-
veaux , dont le siècle où nous sommes marquera , selon
toute apparence, la fin.
L'expulsion définitive des Maures d'Lspagne avait
rempli la Méditerranée de pirates qui désolaient le
commerce chrétien. L'Espagne surtout souffrait de
leurs déprédations et sentait vivement la nécessité d'y
mettre un terme. D'ailleurs le souffle puissant des
croisades , quoique déjà dominé par des intérêts moins
116 LES FRANÇAIS
nobles, remuait encore beaucoup de cœurs. En 1506 les
rois d'Espagne, de Portugal et d'Angleterre s'alliaient
pour une expédition de Terre-Sainte, projet que fit mal-
heureusement échouer la querelle survenue entre la
France et le Saint-Siège; et, dès l'année 1502, Ximenès
avait proposé à Ferdinand une entreprise contre les mu-
sulmans d'Afrique. La politique conseillait fortement
cette conquête, la religion l'approuvait, Ximenès voulut
surmonter tous les obstacles. Le 14 mai 1509, une flotte
équipée à ses irais abordait à Mers-el-Kebir, et débar-
quait le lendemain quinze mille soldats. Le cardinal avait
voulu prendre sa part des fatigues et des dangers de l'ex-
pédition : il célébra sur la plage une messe solennelle ; et,
parcourant ensuite le front des troupes , précédé par un
religieux de Saint-François qui portait à cheval la croix
primatiale de Tolède, il exhorta chaleureusement les
troupes à bien remplir leur devoir. Elles lui répondirent
par des cris d'enthousiasme, et le soir même l'étendard de
Castille flotta sur la ville terrifiée. Les troupes de Tlemcen
qui venaient la secourir arrivèrent trop tard, et pillèrent
et tuèrent les malheureux habitants qui s'enfuyaient.
Les Espagnols firent un butin immense. Pour Ximenès,
il ne se remboursa même pas des sommes considérables
qu'il avait déboursées, et dont il ne reçut jamais le paye-
ment. Ce grand homme, qui, au comble des honneurs et
de la puissance , archevêque, primat d'Espagne, cardi-
nal, ministre, régent du royaume, chargé de gloire, et
portant le poids de quatre-vingts années , couchait encore
sur quelques planches mal dégrossies et rapiéçait en se-
cret, de ses propres mains, le pauvre habit de franciscain
qu il gardait sous la pourpre romaine, n'emporta de la
ville conquise qu'un petit nombre de manuscrits arabes.
EN ALGÉRIE. H 7
Nous n'avons pas à examiner ici pourquoi l'occupation
d'Oran demeura stérile dans les mains des Espagnols.
Ximenès avait prévu ce qu'il faudrait faire; mais il mou-
rut , ses plans ne furent pas exécutés , et bientôt l'éton-
nante fortune de deux pirates vint ajourner pour trois
siècles le triomphe de la chrétienté sur ces rivages qu'elle
avait déjà saisis.
Âroudj et Khatr-ed-Din (1), fils d'un potier, nés sujets
turcs à Mételin, dans l'île de Lesbos, étaient devenus
les plus intrépides et les plus renommés corsaires de la
Méditerranée. Ils ravageaient cette mer à la tête de vingt-
six grandes galères, sur lesquelles ils accueillaient les
bandits et les aventuriers de toutes les nations , attirés
par leur audace et par l'espoir du pillage. La force même
dont ils disposaient et les trésors qui chargeaient leurs
navires, les obligea de chercher sur les plages d'Afrique
un lieu où ils pussent déposer leurs prises et trouver au
besoin un refuge. Ils essayèrent d'abord d'enlever Bou-
gie aux Espagnols. N'ayant pu y réussir, ils prirent aux
Génois la ville de Djidjelli. A cette époque, Alger, appelée
parles indigènes de l'intérieur Beled-Beni-Mezegrenna,
la ville de Beni-Mezegrenna, et par les corsaires qui han-
taient ces parages, Djezaïr- el-Greurb,\es îles du couchant,
reconnaissait à la fois la suzeraineté des rois de Tlemcen
et celle des Espagnols, mais n'obéissait en réalité qu'à un
gouverneur de son choix, Selim-Ebn-Themi, d'une fa-
mille puissante de la Metidjah. Les Espagnols, au lieu de
(i) Les Arabes donnaient et donnent encore la qualification de baba non-
seulement aux pachas et beys turcs de la Régence, mais encore à tous les
Turcs sans exception. Il est probable que le surnom donné au conquérant
d'Alger (Barberousse) est dû au mol Baba-Aroudj , mal prononcé par les
Européens , et non à la couleur contestée de sa barbe Ce nom passa comme
nom de famille au frère d'Aroudj , Khaïr-ed-Dln (le bien de la religion) , dont
les Européens ont fait Conradin.
118 LES FRANÇAIS
s'y établir, s'étaient contentés d'assurer le payement du
tribut en élevant à grands frais , à l'entrée du port , une
forteresse qu'on appelait le Penon, et qui était pour les
Algériens une épine, dont la vue, selon l'expression d'une
chronique, leur perçait le cœur. Dans le but de chasser
les chrétiens, Selim demanda le secours des nouveaux
maîtres de Djidjelli. Aroudj accourut avec trois cents
Turcs, déploya une activité extrême, afficha le plus grand
zèle pour la religion, gagna la confiance de tout le monde,
mit ses Turcs et ses créatures dans tous les emplois. Se-
lim s'effraya trop tard de tant d'influence ; Aroudj le fit
étrangler, et se proclama en même temps maître de la ville
et vassal du Grand-Seigneur. Cependant la garnison du
Penon le pressait d'un côté , les Arabes l'attaquaient de
l'autre ; il fit face à tout avec autant d'adresse que d'éner-
gie et d'audace. Aidé de son frère, qui était revenu après
une longue croisière sur les côtes d'Italie , il contint les
Espagnols et défit les Arabes. La tempête le délivra d'une
tlotte de quatre-vingts navires sortie des ports de l'Es-
pagne avec huit mille hommes de débarquement (1516).
Libre, du moins pour quelque temps, de toute inquié-
tude, Aroudj s'occupa de donner à sa conquête l'organi-
sation qu'elle a conservée jusqu'à nos jours. Au début de
sa carrière il avait été prisonnier chez les chevaliers de
Rhodes; la constitution de cette république lui servit de
modèle. Seulement il prit soin de donner à ses idées une
sanction religieuse, en les attribuant à un marabout très-
célèbre alors dans le pays. Il régla que le pouvoir resterait
en permanence entre les mains des oudjacs ou bataillons
turcs, recrutés en dehors du pays, à l'exclusion formelle
des indigènes et même des fils des Turcs (Coulouglis), qui
ne pourraient jamais exercer les hautes charges du gouver-
EN ALGÉRIE. 119
uement : par ce moyen il perpétuait la force de l'esprit de
conquête, constituant une barrière infranchissable eutre
la race victorieuse et la race vaincue. Toute opposition
à sa volonté fut punie de mort. Il ne laissait guère, d'ail-
leurs, aux conspirations le temps de se former; sans
cesse en guerre contre ses voisins, accompagné par un
bonheur constant, il voyait chaque jour accroître sa ré-
putation, grossir ses forces, grandir ses desseins. Les gens
sans aveu, les renégats, les malfaiteurs dont il avait
formé sa flotte, accouraient dans Alger et lui compo-
saient une armée dévouée et terrible. Employant tour à
tour la ruse et la force, le courage d'un héros ou la trahi-
son et la cruauté d'un forban, il sut, malgré le triste sort
de Selim-Ebn-Themi, se faire appeler à Tlemcen par un
usurpateur qu'il avait soutenu et qu'il lit étrangler avec
ses sept enfants; la finit le cours de cette prospérité in-
solente. Assiégé dans Tlemcen par les Espagnols, qui ve-
naient rétablir le roi détrôné, il parvint à s'échapper de
la ville. Mais il fut atteint au Rio-Salado, et Garzia de
Tinez lui coupa la tête (1518). 11 avait quarante-quatre
ans. Sa veste de velours rouge brodée d'or fut envoyée au
monastère de Saint- Jérôme de Cordoue; elle servit à faire
une chape qui portait le nom de Barberousse. Khair-
ed-Din, resté seul, ne se découragea pas. La nouvelle ex-
pédition que l'Espagne dirigeait contre lui échoua plus
malheureusement encore que la première. Une tempête
furieuse brisa les navires et noya plus de quatre mille
hommes de l'armée espagnole. Alger la bien Gardée (El-
Djezaïr-cl-Meharoussu) s'enrichit des débris des vais-
seaux chrétiens. Khaïr-ed-Oin reçut de Constantinople,
avec l'investiture du pachalik , le droit révéré de battre
monnaie. Tl porta de nouveau ses vues sur Tlemcen, où
120 LES FRANÇAIS
il sut, en attendant le moment d'agir, se ménager des in-
telligences ; il s'empara de Mostaganem , et enfin prit le
Penon. Cette défaite des Espagnols est à jamais illustre
par l'héroïsme de leur chef. Lorsque les Turcs, après un
feu qui avait duré dix jours, montèrent à l'assaut de la
forteresse démantelée, ils ne trouvèrent sur la brèche,
pour la défendre , que le vieux gouverneur, don Martin
de Vargas. Toute la garnison était morte ou blessée , ou
exténuée par la faim. Don Martin, seul, l'épée à la main,
se battit encore. Accablé par le nombre, couvert de bles-
sures, il fut mené à Khaïr-ed-Din, qui le pressa d'embras-
ser l'islamisme. Le héros chrétien s'y refusa, et le héros
musulman le fit périr sous le bâton. Kkaïr-ed-Din rasa
ensuite la forteresse , et de ses débris construisit la jetée
qui joint les îlots à la terre ferme.
Ce fut alors que le Grand-Seigneur , cherchant un
homme de mer qu'il pût opposer à André Doria, choisit
Khaïr-ed-Din. Le corsaire donna le gouvernement d'Alger
à l'eunuque Hassan, renégat sarde, dont il connaissait la
fidélité et le courage, et quitta avec joie une ville où tout
son pouvoir n'empêchait pas que ses jours ne fussent
continuellement menacés. Le Grand-Seigneur lui confia
une flotte composée de quatre-vingts galères et de vingt
flûtes, montées par huit cents janissaires et huit mille
soldats. A la tète de cet armement il désola toutes les
côtes de l'Italie, jeta l'épouvante jusque dans Rome, et
consterna enfin la chrétienté en s'emparant de Tunis. Il y
était venu sous prétexte de rétablir un prince dont le frère
avait conquis le trône au prix d'un parricide. Selon l'u-
sage, Kaïr-ed-Din abandonna son allié, proclama la
souveraineté du sultan de Constantinople et l'exerça pour
son propre compte. A la prise de Tunis succéda celle de
EN ALGÉRIE. 121
Kaïroan et des autres places secondaires du royaume.
Actif et prévoyant, Kaïr-ed-Din fit creuser par vingt
mille esclaves chrétiens le canal de la Goulette , dont il
est le véritable créateur.
Cependant Charles-Quint, supplié parlepapede mettre
un terme aux ravages qu'exerçaient les bâtiments de Bar-
berousse , et irrité des déprédations dont ses propres ri-
vages étaient l'objet, prépare contre Tunis un armement
formidable. L'Espagne, Naples,la Sicile et Gênes fournis-
sent leurs contingents. On regrette de ne pas y voir figurer
la France ; mais la malheureuse politique de François Ier
était alors du parti des Turcs. Le temps des croisades est
définitivement passé; et l'on s'explique dès lors comment
l'Europe a pu souffrir si près d'elle, pendant trois siècles,
l'insolente puissance des Barbaresques. Charles-Quint dé-
barque aux lieux où les croisés, sous les ordres de saint
Louis, avaient campé deux cent soixante-sept ans aupara-
vant, s'empare immédiatement de la Goulette, et marche
sur Tunis. Mouley-Hassan, le parricide détrôné, l'accom-
pagnait , comme son frère avait accompagné Khaïr-ed-
Din. Les chrétiens ne triomphèrent pas moins facilement
que les Turcs : ils se montrèrent, je dirais presque par
malheur, plus loyaux. Un butin que les contemporains
comparent à celui que firent au pillage de Borne les
troupes du connétable de Bourbon , quatre-vingt-sept bâ-
timents, trois cents pièces de canon de bronze, la déli-
vrance de vingt-cinq mille esclaves chrétiens, tels furent
les trophées de Charles- Quint. Près de deux cent mille
individus périrent par le fer ou dans les déserts, ou furent
emmenés en servitude. Mais l'empereur laissa Mouley-
Hassan sur le trône, et la haine qui environnait ce prince
offrit à Kaïr-ed-Din des ressources qu'il ne négligea pas.
122 LES FRANÇAIS
Bientôt, à son instigation, presque toutes les villes du
littoral se soulevèrent. Le propre fils de Mouley-Hassan ,
parricide à son tour et animé de la même fureur de régner,
le dépossède et lui fait crever les yeux. Ce misérable ne
jouit pas longtemps de son crime : un des successeurs de
Barberousse le renversa, il fut le dernier de sa dynastie ,
qui avait duré trois cent quarante-quatre ans.
A la même époque succombait, dans le Maghreb-el
Âksa (royaume de Maroc), la dynastie des Merenites,
pour faire place à la famille des Chérifs, encore régnante
aujourd'hui.
Cependant Kaïr-ed-Din , qui , après le désastre de Tu-
nis, avait regagné Alger et brillé de nouveau sur les mers,
quitte définitivement l'État fondé par lui , et va paisible-
ment mourir dans une maison de campagne auprès de
Constantinople ( 1548) : circonstance qui met le dernier
trait aux prodiges de sa longue vie.
Ce fut de son vivant , mais en son absence , qu'eut lieu
la dernière, la plus célèbre et la plus malheureuse des
expéditions de Charles-Quint contre Alger. Une flotte de
cent seize voiles , montée par douze mille matelots , por-
tant vingt-quatre mille hommes de troupes, prit témérai-
rement la mer au milieu du mois d'octobre ( 1 54 1), fit une
traversée pénihle et fut , comme les deux précédentes ,
détruite par une tempête furieuse six jours après avoir
opéré le débarquement de l'armée. Assaillis par les tor-
rents de pluie qui tombaient sans relâche, mourants de
froid , démoralisés , les soldats ne purent pas vaincre les
faihles forces que l'ennemi leur opposait. Le désastre fut
complet. Une retraite de trois jours , durant laquelle il
fallut combattre contre les hommes et lutter contre les
éléments, ne parvint pas à sauver la moitié de cette belle
EN ALGÉRIE. 123
armée , dont les tristes restes furent encore battus à leur
retour par la tempête, qui semblait ne les laisser échap-
per qu'a regret. La défaite de Charles -Quint , ainsi que
la remarque en a été faite , a , durant trois siècles , pesé
sur l'Europe entière. C'est à la terreur qu'elle imprima
dans tous les États chrétiens , à la confiante audace
qu'elle inspira aux corsaires , qu'il faut attribuer, d'une
part leur constante insolence , de l'autre la résignation
pusillanime avec laquelle elle fut subie, jusqu'au jour
où la France, ayant à venger encore une fois son honneur ,
détruisit enfin le repaire de brigands au seuil duquel
avait échoué trois fois la fortune du rival heureux de
François Ier.
Délivrés de toute crainte du côté des chrétiens , les
Turcs eurent bientôt fait d'asseoir définitivement et soli-
dement leur pouvoir. Le dernier des rois de Tlemcen
s'éteignit sous leur protection , et ils le remplacèrent sans
secousse; ils étaient déjà maîtres de Constantine ; Mosta-
ganem et toute la côte leur appartenaient ; les Espagnols ,
bloqués dans Orau , renoncèrent à d'inutiles entreprises
que l'ardeur des croisades n'animait plus ; Tunis , vassale
du Grand-Seigneur, devint une province voisine et amie.
Les seuls Chérifs du Maroc, conservait d'anciennes pré-
tentions sur le royaume de Tlemcen, essayèrent quelque
temps de la guerre: ils durent y renoncer pour tourner
avec plus de succès leurs armes contre le Portugal, où
l'esprit chrétien et chevaleresque vivait encore , mais de-
vait bientôt s'éteindre avec le dernier représentant du
moyen âge , l'infortuné don Sébastien .
Ainsi les janissaires d'Alger, maitres d'un royaume
fertile et d'un peuple qui, s'il n'était pas soumis, se lais-
sait du moins gouverner ou plutôt rançonner à merci,
124 LES FRANÇAIS
despotes obéis sur la terre , et sur là mer brigands re-
doutés , engraissés par les fruits d'un double pillage ,
jetaient un certain éclat extérieur. Mais il en était, dans
le fond, de celte prospérité comme de celle de la plupart
des scélérats, dont on connaît les crimes et dont le bon-
heur apparent semble mettre en suspicion la justice de
la Providence : on ne voit pas la plaie qui ronge ce cou-
pable et lui fait de la vie un enfer. Avec sa fière popula-
tion de soldats fanatiques et féroces, de renégats, d'im-
pudiques et d'esclaves, Alger offrait l'image d'un bagne ,
moins la sécurité Comme dans un bagne, le bâton et la
chaîne y étaient la loi commune; mais, de plus, tout le
monde y tremblait pour son bien et pour sa vie , et , plus
que personne , tremblait le despote qui pouvait d'un mot
faire tomber toute tête rebelle à sa volonté. Il faut lire
cette interminable histoire de trahisons , de séditions, de
cruautés , de supplices , pour savoir ce que peut être une
société abandonnée de Dieu Sept de ces souverains ab-
solus furent proclamés et mis à mort le même jour. A la
finie dey (littéralement oncle ou patron), malgré son
titre patriarcal , réfugié dans sa casbah avec ses trésors ,
n'était plus qu'un prisonnier d'État qui se protégeait
difficilement conL/e les caprices de ceux qui l'avaient élu.
La condition de soldat turc n'était pas meilleure : il pou-
vait arriver, il est vrai, jusqu'à cette haute dignité qui
était en même temps un si grand péril ; mais , en l'at-
tendant, sa vie chargée de fatigues et de dangers eût fait
pitié au dernier des pauvres dans les pays européens.
Mal payé depuis que la piraterie rendait moins , et que
les tribus épuisées soldaient avec répugnance un impôt
qu'il fallait souvent leur arracher de vive force ; astreint
à des expéditions lointaines , à des garnisons pénibles , il
EN ALGÉRIE. 125
achetait chérie plaisir de pouvoir impunément tyranniser
le Juif ou l'Arahe, qui tremblaient devant sa petite part
de souveraineté. Obtenait-il un des grands emplois de la
Régence, il tombait avec le dey qui l'avait élevé, et sou-
vent même celui-ci , prenant ombrage de son influence ,
ou convoitant ce qu'il avait pu acquérir ou extorquer,
le faisait mettre à mort pour confisquer son bien. Ainsi
finissait, eu général, toute fortune un peu considérable;
rien n'était plus extraordinaire que de voir passer aux
mains des enfants et des veuves le bien du chef de la
famille. Quant aux tribus, foulées par les beys ou gou-
verneurs des provinces, foulées par leurs kaïds, qu'elles
assassinaient souvent, divisées entre elles, toujours sévè-
rement punies de leur insoumission , et néanmoins tou-
jours insoumises , à travers l'immobilité apparente de
leurs coutumes, elles se rapprochaient de l'état sauvage ,
et quelques-unes tendaient à disparaître entièrement. En-
fin, lorsque la France s'est emparée d'Alger, une révo-
lution était imminente dans la Régence; l'édifice de Bar-
berousse craquait de toutes parts ; mais on peut assurer
qu'il n'en serait résulté qu'une anarchie plus sanglante ,
un mouvement plus précipité vers cette barbarie où s'en-
foncent chaque jour plus avant, depuis trois siècles, tous
les musulmans d'Afrique. Les Arabes de l'invasion fon-
daient des villes, et l'on a vu qu'ils furent souvent imités
en cela parles Berbères. Tunis, Kaïroan, Tlemcen, Mas-
cara, Fez, Maroc, Rabhat, Mequiuez et plusieurs autres
cités ont été construites, soit par les conquérants , soit
par les indigènes convertis. Les Turcs n'ont pas élevé
une muraille, à moins que ce ne fût pour y placer du
canon ; sous leur gouvernement les arts ont disparu , le
commerce et lapopulationontdiminué. Mais il ne faut pas
126 LES FRANÇAIS
attribuer à eux seuls cette décadence qui commence avec
eux, car les effets en sont plus frappants encore dans le
Maroc, sous un gouvernement national. C'est la race qui
est déchue , c'est l'islamisme qui , au bout d'un certain
nombre de siècles, a produit les résultats que, vain-
queur ou vaincu , il devait inévitablement produire. Dès
qu'ils n'ont plus fréquenté les chrétiens, ces Maures, si
brillants en Espagne, sont tombés dans la stupidité incu-
rable où la loi de Mahomet jette ses sectateurs, semblables
à l'homme qu'une ivresse furieuse agile et qui tombe
ensuite dans l'abrutissement, ou à l'incendie qui s'éteint,
n'ayant plus rien à dévorer. Tout s'est dégradé parmi eux ;
la langue du coran n'y est plus connue que de quelques
rares érudits ; des superstitions sans nombre s'ajoutent
à celles que consacre le livre du prophète; la morale est
en lambeaux : elle a toujours été impuissante contre les
vices , mais on ignore même aujourd'hui quels vices elle
condamne. S'il avait été possible que l'Afrique musulmane
échappât, durant un certain nombre de siècles encore, à
la conquête et à l'influence des chrétiens, nos neveux,
explorant ces tristes contrées, auraient su comment ré-
soudre le problème qu'offrent à quelques esprits les êtres
dégradés qui végètent dans les solitudes du INouveau-
Monde.
L'heure de la miséricorde et de la résurrection a-t-elle
enfin sonnépour ces peuples?Jel'espèreinébranlablement.
A la fin de son histoire de la persécution des Vandales ,
l'évêque Victor, dans une touchante prière, s'adresse aux
saints patriarches, aux saints prophètes, aux saints apôtres
qui ont parcouru toute la terre pour établir la foi du
Christ, à saint Pierre constitué du Seigneur pour veiller
sur l'Église, à saint Paul qui a prêché l'Évangile depuis
EN ALGÉRIE. 127
Jérusalem jusqu'en Illyrie , à saint André qui combattit
avec tant de courage. Il les presse de présenter à Dieu les
prières et les gémissements de l'Afrique, et d'intercéder
si puissamment pour elle, avec tous les saints, qu'elle ob-
tienne enfin sa délivrance. Les saints ont prié ; et depuis
Victor, combien de saints qui n'étaient pas nés encore
ont sans cesse élevé vers Dieu la puissante voix de la
prière, combien de martyrs y ont ajouté la force irrésis-
tible de leurs larmes , de leurs supplices , de leur sang !
Quoique l'antique et glorieuse Eglise d'Afrique ait été
submergée par l'invasion musulmane, comme un vaisseau
qui sombre au milieu de la mer et dont les débris mêmes
ne reparaissent pas, cependant les chrétiens n'ont cessé
de souffrir et de combattre sur celte terre. Entassés au
fond des cachots, réduits au plus dur esclavage, ils ont
élevé vers Dieu ces mains si fortes lorsqu'elles sont fidèles
dans les chaînes ; toujours il s'en est trouvé qui ont préféré
les mauvais traitements et la mort à l'apostasie, et qui ont
laissé sur ce rivage funeste leurs ossements sacrés, titres
enfouis mais imprescriptibles. Là aussi, pour secourir les
esclaves et pour les délivrer, ont combattu ces croisés
d'une espèce nouvelle, les humbles et courageux reli-
gieux de la Merci, qui, bravant des avanies sans nombre,
administraient les sacrements et offraient le saint sacrifice
de la messe dans les repaires du Croissant. Il est donc
vrai de dire que l'Église d'Afrique, vivante au tombeau,
n'a point cessé d'exister. Ce n'est pas à présent qu'elle va
succomber, à présent que, délivrée, elle foule d'un pied
souverain la terre arrosée du sang de ses martyrs ! Quel
chrétien ne pressent, au contraire, son triomphe? Est-ce
donc pour rien que la France est devenue reine d'Alger
au moment où quelque zèle religieux se réveille dans son
cœur?
128 LES FRANÇAIS
Je n'affirme pas, j'espère; j'espère malgré beaucoup
de raisons de craindre que je connais déjà , et dont le
nombre et le poids s'augmenteront sans doute. Mais, eu
tous cas, ce fut un grand jour, un très-grand jour dans
l'histoire du monde, que celui où Hussein-Dey, le dernier
chef de la milice d'Alger, mettant le comble à d'anciens
outrages, souvent punis, frappa de son éventail le consul
de France. Cette brutalité fit monter au front du vieux
Charles X un reste de ce sang généreux dont la veine allait
se tarir sur le trône de saint Louis. Deux ou trois ans
plus tard , l'insolent pirate aurait pu frapper à peu près
impunément; il n'aurait eu affaire qu'aux ministres delà
révolution. Tout le monde connaît le glorieux détail de la
conquête] rappelons seulement quelques dates impor-
tantes: le 25 mai 1830, une noble armée de trente mille
hommes, l'orgueil de la France, quitta le port de Toulon
accompagnée des vœux de tous les cœurs chrétiens qui
battaient dans le monde, et saluée des injures de quel-
ques journalistes, tremblant que trop de gloire ne fût
acquise au roi malheureux qu'ils attaquaient ou qu'ils
trahissaient (1). Retardée, au début de la traversée, par
les vents contraires, elle débarqua heureusement le
15 juin sur la plage de Sidi-Ferruch, ainsi appelée du
nom d'un marabout célèbre dont on y voyait le tombeau.
L'ennemi opposa peu de résistance, mais, le 18, un vio-
lent orage, éclatant tout à coup, fit naître des craintes
sérieuses. On se souvint de Charles-Quint, l'angoisse fut
vive ; elle dura peu : le beau temps revint au bout de
(i) Le Journal des Dcbats , qui vient d'applaudir au traité déplorable conclu
avec le Maroc , trouvant , dès avant 1830 , que nous avions assez de gloire , ne
demandait pas mieux que de laisser puissant et libre sur la Méditerranée le
forban qui avait donné un soufflet au consul de France et qui retenait encore
un grand nombre de chrétiens en esclavage. Voici ce que nous lisons dans
EN ALGÉRIE. 129
quelques heures ; l'armée acheva gaiement de prendre ses
positions.
En contemplant du haut de la Casbah la belle ordon-
nance et la force de la flotte chrétienne, le dey, qui s'était
jusque-là stupidement refusé à croire au danger, sentit
chanceler sa confiance et ne put, dit-on, retenir quelques
larmes. Lorsqu'il vit que nos bâtiments gouvernaient à
l'ouest , vers la rade de Sidi-Ferruch , il reprit courage,
espérant que les Français seraient écrasés avant d'arriver
sous les remparts d'Alger. Néanmoins on s'occupa d'en-
flammer l'enthousiasme religieux du peuple, et des prières
commencèrent dans toutes les mosquées. Hélas! il n'en
était pas de même au camp des chrétiens ! mais Dieu vou-
lait vaincre, et il lui restait du temps pour punir les in-
grats. Quarante mille cavaliers arabes, accourus de toutes
les parties de la Régence , et dix mille fantassins se ran-
gèrent sur le plateau de Staoueli , pour arrêter l'armée
française. Ils furent défaits le 19, après un long et san-
glant combat, où moururent plus de cinq mille musul-
mans et environ six cents chrétiens. Cette première jour-
née, pleine de belles actions, fut suivie de plusieurs autres
non moins glorieuses. Les Turcs se défendirent pied à
pied , la ville ne se rendit que bien vaincue , le 5 juillet ,
un loyal écrit de M. le comle de Quatre-Barbes , l'un des officiers de l'armée
expéditionnaire : « Pour abréger les ennuis de la traversée, nous nous étions
>« procuré quelques douzaines de vieux journaux. Deux articles des Dtbals
c. étaient surtout remarquables par leur insigne mauvaise foi. Dans le premier,
.. le journaliste représentait l'Afrique comme une rude terre, couverte de tribus
« indomptables qui devaient accourir du désert et des montagnes pour nous
.. refouler dans la mer. 11 n'oubliait ni les lions, ni les tigres, ni les reptiles,
« ni les sauterelles, ni le redoutable vent du midi. Dans le second , il nous
« demandait insolemment ce que nous allions chercher sous les murs d'Alger;
« que sans doute ce n'était pas de la gloire (car la France , Dieu merci , en était
« rassasiée) , et que d'ailleurs l'honneur n'était pas grand de chasser un pirate
« et de faire brèche à de vieux remparts qui croulent. Cette lecture excita plus
» de pitié que de colère. »
9
130 LES FRANÇAIS
quelques jours avant celui où l'Église d'Afrique faisait
mémoire de ses premiers martyrs.
Le destin avait prononcé : Hussein et les restes de la mi-
lice se courbèrent sousla loi de la fatalité avecune résigna-
tion qui ne parut point sans grandeur; les Arabes, après
avoir défendu la ville, pillèrent et égorgèrent les malheu-
reux habitants qui fuyaient les chrétiens ; trois siècles au-
paravant ils en avaient agi de même, lors de la prise d'Oran
par les Espagnols. Hussein partit pour l'Italie, étonné de
la générosité du vainqueur, qui lui permettait d'emporter
sa fortune privée; il savait que, l'avant-veille, des parle-
mentaires maures étaient venus offrir sa tête au camp des
Français. Le maréchal de Bourmont fit ensuite occuper
Oran et Bone ; il poussa une reconnaissance jusqu'à Bli-
dah, expulsa d'Alger les Turcs qui s'y trouvaient encore,
et prit enfin toutes les dispositions alors possibles pour
l'extension et l'organisation de la conquête. On a long-
temps calomnié ce général illustre et malheureux ; l'his-
toire, plus juste, le louera de son habileté, de son courage,
et surtout de sa probité. On sait par quelle révolution
plus étonnante et plus soudaine que toutes celles dont
l'Afrique avait été le théâtre , le maréchal de Bourmont
suivit bientôt dans l'exil, et le dey qu'il venait de renver-
ser, et le roi plus infortuné à la couronne duquel il avait
cru ajouter un royaume. Le 17 août, le drapeau blanc fut
remplacé par les trois couleurs. Le vieil étendard de la
France chrétienne succomba comme Moïse, à la fois puni
et récompensé, au seuil de la terre promise, avec la dou-
leur de n'y pouvoir pénétrer, mais avec la consolation su-
prême de l'avoir vue et d'y avoir conduit le peuple de
Dieu. Le 3 septembre, sur un petit brick autrichien ,
monté par huit matelots, s'éloignait d'Alger, triste,
EN ALGÉRIE. 131
pauvre, banni, injurié même, l'homme qui, deux mois
auparavant, y arrivait à la tète de mille vaisseaux et de
trente mille soldats. Des cent millions de la conquête, le
maréchal de Bourmont n'emporta que le cœur de son fds,
mort en combattant pour cette France qui le rejetait.
L'histoire, qui raconte en courant la suite des siècles , et
qui n'a qu'un mot à donner aux peuples anéantis, s'arrête
émue devant de telles douleurs : c'est bien le moins que,
parmi les Ilots indifférents de la postérité, quelques âmes
choisies saluent d'un pieux et compatissant souvenir ces
tragiques destinées , sur lesquelles Dieu fait en quelque
sorte peser tout le poids des grands événements.
Xi
NOS POSSESSIONS ET LEUR COLONISATION EN 1841.— LES PUBL1CLSTES.
— PLANS NOUVEAUX.
Aujourd'hui, au mois de mars 1841, après dix ans
d'occupation , c'est une chose triste à contempler que la
carte de nos possessions en Afrique. Sans doute, la teinte
par laquelle il plaît aux géographes de les indiquer se
développe sur une belle étendue de côtes , et il ne tient
qu'aux Parisiens de s'y promener du doigt et de l'œil.
Regardons de plus près ; marquons en noir ce qui nous
appartient véritablement , et tâchons de faire bien petits
ces points qui vont être si peu nombreux. Posez la plume
sur Alger : Alger est à vous , et même , pourvu que la nuit
soit encore éloignée , vous pouvez vous promener à une
lieue aux environs. Trois ou quatre autres points dans un
rayon de trois ou quatre lieues : ce sont vos postes ou
camps de la Maison- Carrée, du Fondouck , de l'Habra,
etc. Yous possédez la surface qu'ils occupent ; et les alen-
tours jusqu'à portée de fusil , mais à condition de n'y
rien semer, de n'y rien bâtir; à condition d'avoir derrière
vos fossés suffisamment de vivres et de munitions pour at-
tendre la colonne de ravitaillement. Lorsqu'il n'y a pas
d'eau dans l'intérieur du camp , les soldats ne vont à la
fontaine qu'en force suffisante; ils sont dévorés de ver-
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 135
mine, excédés de fatigue et d'ennui , décimés par la fièvre,
par le soleil, par les exhalaisons pestilentielles des maré-
cages. Heureux ceux qui peuvent lire quelques lambeaux
d'un vieux journal. J'ai entendu des officiers, enfermés
dans ces prisons brûlantes , dire que l'esprit le mieux
trempé ne peut résister à trois ou quatre mois d'un pa-
reil supplice. Beaucoup s'adonnent aux liqueurs fortes,
demandant à l'abrutissement de les sauver de la folie.
Mais poursuivons : un point à Douera , un point à Bouf-
farik , un autre à Blidah ; deux points pour Koleah et
Cherchell. Vous entretenez , dans chacun de ces endroits,
un certain nombre de troupes , et quelques cabaretiers
qui empoisonnent ce que la fièvre et l'Arabe ont laissé
vivre. Voilà votre province d'Alger. Quant à tout ce que
vous n'avez pas marqué , il n'est pas plus à l'Arabe qu'a
vous, sans doute. Cependant les Hadjoutes y récoltent
tantôt des bestiaux, tantôt les tètes et les armes des
hommes qui s'aventurent ; vous n'y récoltez que des coups
de fusil . J'oubliais vos villes de Médéah et de Milianah , d eux
grands tombeaux au bout d'un chemin sur lequel vous
pourriez construire vingt pyramides triomphales des os-
sements de vos soldats. Entre Oran et Bone , vous avez ,
outre Alger, cinq villes maritimes : Mostaganem, Cher-
chell, Bougie, Gigelli et la naissante Philippeville. Gardez
que vos vaisseaux ne fassent naufrage hors de la portée du
canon de ces forteresses : la mer est à vous , la côte est
aux Kabyles , et si quelque bâtiment s'arrête un instant ,
il y a toujours un parti d'Arabes pour tirer sur le pavillon
chrétien.
Passons à la province de Constantine , où , dit-on , la
paix règne. Voici Bone et sa tranquille banlieue , et les
marais de la Seybouse, qui ont tué plus de Français que
13 i LES FRANÇAIS
les deux sièges de Constantine. Voici Philippeville , ville
de planches : on ne s'y bat pas, mais on y meurt ; Ghelma
est un camp ; Bougie et Gigelli sont deux prisons journel-
lement insultées par les Kabyles. Constantine est un foyer
de conspirations. Abd-el-Kader et l'ancien bey Achmed y
ont des partisans sous latente de nos meilleurs amis. Vous
êtes en sécurité à la Calle; néanmoins tout récemment,
entre Bone et la Galle, un capitaine et plusieurs hommes
de son escouade furent attaqués et égorgés. Il est vrai
qu'on en a tiré vengeance.
Mostaganem est voisine de Mazagran, c'est tout dire.
Oran étend sa domination jusqu'à Mers-el-Kebir et Arzew
sur la côte, jusqu'à Miserguin dans l'intérieur : deux ou
trois lieues ! On a fait des razias sur des tribus campées
beaucoup plus loin ; elles se sont retirées , et après toutes
ces razias il s'est trouvé qu'Oran manquait de vivres.
Mais la province d'Oran est officiellement en état de
guerre ; il est simple que la capitale ferme ses portes , et
que le pain y soit rare. Si du moins cette triste situation
n'était pas connue des Arabes ! mais ils l'apprécient par-
faitement , elle les encourage dans la guerre qu'ils nous
font , Abd-el-Kader l'exploite avec une rare habileté , elle
est le thème favori des railleries les plus cruelles. Tandis
que les bulletins nous vantaient en France les bons résul-
tats de la dernière campagne , une lettre narquoise, ré-
digée dans le camp de l'émir , mettait à nu le spectacle
de notre faiblesse et de nos misères. Les documents de ce
genre abondent ( I ). On dit que les Arabes sont découra-
gés : il est bien plus certain qu'ils obéissent et qu'ils sont
autant que jamais disposés au combat.
(i) Voyez la note à la fin du volume.
EN ALGÉRIE. 135
Lorsque l'on parle de la colonisation de l'Afrique , il ne
peut être question que des essais tentés dans la Mitidja.
Ils sont décrits avec la pompe du langage oriental, sur-
embelli de tout l'art des prospectus. Je lésai vus sur la
ligne d'Alger à Blidah , et je serai sincère : Alger sort de
son enceinte et se répand des deux côtés en faubourgs
neufs , traversés par une belle route , et habités par une
population qui leur donne un caractère exclusivement
français. Les cabarets s'y épanouissent sous des enseignes
réjouissantes , des soldais chantent , des cavaliers cara-
colent, des voitures vont et viennent à grand bruit; on
scie, on maçonne, on charpente, le soleil est éblouissant,
la mer est douce , beaucoup de jolies maisons blanches
émaillent la verdure vigoureuse des collines. Voilà le pre-
mier coup d'oeil. Si vous questionnez les propriétaires de
ces agréables bastides, ils vous diront que le sol est d'une
fertilité merveilleuse et que toutes leurs denrées se vendent
bien. En effet, l'immense consommation de l'armée et de
la capitale donne à leur terre un prix qu'elle n'aurait
pas même aux portes des grandes villes d'Europe. Voilà
donc un aspect heureux. Mais tout cela ne va pas plus loin
que le versant nord du Sahel et la ceinture de postes
militaires qu'on lui a donnée. Si l'armée cessait un mo-
ment de couvrir ces enclos de son ombre , ils n'existe-
raient plus. Tous ces producteurs de salades et de pri-
meurs , dispersés comme en pleine paix , seraient hors
d'état de défendre un seul jour leurs jardinets et leurs
villas.
A deux lieues d'Alger on trouve la colonisation vantée
de Dely-ïbrahim. C'est un village composé de deux ran-
gées de mesquines maisons bordant la route, semblable
à tous les villages qu'on voit aux abords des villes. Là
150 LES FRANÇAIS
s'élève la première église qu'on ait bâtie eu Algérie pour
être une église. Elle est dédiée aux deux illustres saintes
Perpétue et Félicité , et ne manque pas d'élégance ; seule-
ment elle n'a point de curé. Aucune trace de culture n'ap-
parait autour des maisons , et j'y ai vu une pauvre femme
pleurant son enfant enlevé par les Arabes. Le maire et la
garde nationale, composée d'une cinquantaine d'hommes,
sous des armes rouillées , attendaient le gouverneur à
l'entrée de l'unique rue. Ils lui exprimèrent des espé-
rances qu'il a toujours de la peine à caresser, et, à son
tour, il demanda de quoi vivait la population, puisqu'il
ne voyait que de l'herbe dans les champs. On lui répondit
que le village se rendait fort utile à l'armée en aidant à
ses transports sur Douera , Bouffarik et Blidah. « Je com-
prends , dit le gouverneur , par quel secret vous existez ,
et j'apprécie les services que l'armée reçoit de vous. Ce-
pendant remarquez qu'il n'y a pas de colonisation sans
culture. L'armée n'aura pas toujours besoin de vos trans-
ports. Il faut que vous appreniez à produire vos aliments.
— Mais, firent observer les habitants, nous ne pouvons
pas sortir que nous ne courions le risque d'être enlevés ou
tués. Ce malheur est arrivé déjà. — Il faut aller travailler
ensemble avec vos armes, aujourd'hui sur le champ de
l'un , demain sur le champ de l'autre , et ainsi tout le ter-
rain se trouvera cultivé. Ce n'est que par le travad orga-
nisé en commun que vous pourrez arriver à quelque ré-
sultat. — Oui, c'est bien; mais il y a un M*** qui se dit
propriétaire de toutes les terres qui nous environnent, et
jusqu'à présent nous n'avons pu disposer que d'un petit
jardinet, qui encore nous est contesté. »
Le gouverneur n'eut plus rien à dire. Il faudrait d'a-
bord retirer à ce propriétaire l'immense concession qu'on
EN ALGERIE. 137
lui a faite , ou L'obliger à travailler le sol qu'il garde im-
productif jusqu'au moment où les chauces de la guerre
lui permettront de le revendre à haut prix. En attendant,
Dely -Ibrahim est un village de charretiers et de cabare-
tiers. Que l'armée se retire ou soit seulement forcée de
s'éloigner durant quelques jours, tout est anéanti.
Il en est de même de Douera, que l'on rencontre à
trois lieues plus loin , et en général de tous ces prétendus
essais de colonisation. Commencés sans aucune prévision
de la guerre, ils ne sont en réalité qu'un embarras pour
l'armée, qui est forcée de les garder quand l'ennemi
l'appelle ailleurs. L'effectif de nos forces, déjà diminué
par les maladies , se trouve ainsi réduit d'un quart au
moins.
Bouffarik, où les Arabes tenaient jadis un marché con-
sidérable, mérite une mention à part. Établi dans l'en-
droit le plus malsain peut-être de toute la Mitidja , sans
cesse attaqué par les indigènes , en proie à une sorte de
peste qui, en une année , enleva soixante-huit habitants
sur trois cents qu'il renfermait, il a résisté héroïquement
à tous ces fléaux. C'est un magnifique exemple de l'éner-
gie des populations européennes. Que ne ferait-on pas
avec de tels hommes , si l'on savait ajouter à cet admi-
rable courage d'autres vertus , qu'ils seraient prêts à re-
cevoir ! Les pauvres prêtres qui ont assisté les paroissiens
de Bouffarik ont été consolés par les bonnes dispositions
que leur montraient ces malheureux. En un court espace
de temps , quinze ou seize ménages ont fait bénir leur
union illégitime; ils ont trouvé dans l'esprit de famille un
nouvel élément de résistance et de force contre leurs pé-
rils. Bouffarik est en voie de prospérité ; de nouvelles
maisons s'y élèvent, et de vigoureuses plantations de mû-
138 LES FRANÇAIS
riers commencent à orner ce sol, qu'il n'est pas impossible
d'assainir ; mais là encore , malgré un fossé d'enceinte ,
l'armée est nécessaire , et pour la subsistance et pour la
protection de ces braves et industrieux colons, qui pour-
tant travaillent et se battent si bien. Le solde Bouffarik
est d'ailleurs d'une fertilité remarquable ; les hommes
compétents ne doutent pas que là ne brille un jour une
ville florissante. Seulement on a commencé trop tôt, et il
aurait été difficile de commencer plus mal (1).
On termine à Blidah un fossé d'enceinte qui entoure et
rattache à la ville deux mille cent hectares de terre où les
arbres poussent très-bien. Pas le moindre essai de cul-
ture derrière ce fossé. Dans la ville, on a concédé quelques
masures à des Européens d'une triste espèce qui vendent
du vin et de l'eau-de-vie (2). Comme à Dely-Ibrahim ,
certains propriétaires qu'on n'a jamais vus , et qui pré-
(1) M. A Toussenel, homme capable, aclif et courageux, qui a occupé trop
peu de temps le poste de commissaire civil à Bouffarik, où il a rendu des
services bien durement méconnus, s'exprime ainsi dans une courte notice
qu'il a récemment publiée sur l'Algérie :
<• En 1842, Bouffarik était la localité la plus mortelle de l'Algérie. Les visages
des rares habitants échappés à la fièvre, pernicieuse étaient verts et bouffis.
Bien que la paroisse eût changé de prêtre trois fois en un an , l'église était
fermée; le juge de paix était mort; tout le personnel de l'administration civile
et militaire avait dû être renouvelé; et le chef du district, resté seul debout ,
avait été investi de toutes les fonctions par le décès ou la maladie de tous les
titulaires. Cette année là , soixante-huit individus périrent , à Bouffarik , de la
maladie du climat, soixante-huil individus sur une population de trois cents
habitants! L'année d'après, en 1843, la population avait plus que doublé , et
le chiffre des décès avait décru dans la proportion de soixante-huit à un. Pour
obtenir ce résultat, proclamé à l'avance impossible, il avait suffi de quelques
saignées pour convertir des eaux stagnantes et empoisonnées en eaux vives
et courantes. Une opération bien difficile!...
« Et de même, pour l'association des travailleurs, il avait suffi de dire à ces
hommes , que le fer des Arabes avait tant de fois décimés : Réunissez-vous en
>< groupe pour le travail, l'Arabe ne vous attaquera pas. » Us s'étaient réunis
en groupe , et l'Arabe , voyant cela , ne les avait pas attaqués ! »
(2) Lettre de Blidah, août 1840 :
« Le quartier européen , bien séparé et tenu sous une discipline sévère, est
eu voie d'accroissement et de prospérité. Une brigade de gendarmerie serait
EN ALGÉRIE. 139
tendent avoir acheté le terrain avant qu'on ne l'eût con-
quis , jettent l'administration dans des embarras inextri-
cables. Il n'est pas facile de repousser leurs prétentions :
ils ont des amis dans les bureaux , dans les journaux ,
dans les Chambres. On ne peut se faire une idée des dif-
ficultés sans nombre que soulève la question de savoir à
qui appartient ce sol, acheté d'hier au prix du sang.
A Coleah , à Cherchell, point depropriétaires antérieurs :
des concessionnaires pauvres sont venus habiter des mai-
sons en ruine, s'attendant à recevoir les terres qu'on leur
avait promises ; mais le domaine n'avait pas encore achevé
de reconnaître les biens qui, sous la domination turque,
appartenaient au beylik, c'est-à-dire à l'État, et que l'État
entend garder. On a voulu procéder à ce partage, puis
cadastrer le tout; l'opération a duré six mois. Pendant ce
temps les colons ont épuisé leurs maigres ressources;
force leur a été de déguerpir. Us ont peu perdu , car ils
n'auraient pu cultiver que d'étroits jardins : l'Arabe est
en embuscade à deux cents pas des murailles. Cependant
quelle cruelle imprévoyance !
Peut-être ce spectacle de la colonisation était-il plus
consolant durant la paix ? Écoutez l'histoire de Clausel-
Bourg, elle est courte.
L'année dernière, l'abbé G'Stalter allait deux fois par
semaine porter des secours spirituels aux habitants de ce
village, ou plutôt de cette réunion de misérables huttes,
établies par de pauvres Allemands concessionnaires de
terrains. A chaque visite il trouvait le nombre des ma-
d'un grand secours pour le commandement de la place, qui ne suffit qu'avec
peine aux détails d'une surveillance dont il importe de ne pas se relâcher.
«11 nous faudrait des poids types pour empêcher certaines fraudes de nos
marchands. «
Est- ce là de la colonisation?
140 LES FRANÇAIS
lades plus grand, et enfin il arriva un jour et ne vit per-
sonne. Tous les habitants de Clausel-Bourg étaient alités,
pas un ne restait pour soigner les autres: personne à
Alger ne paraissait se douter de cela , ni surtout s'en in-
quiéter. Enfin, grâce aux pressantes instances du jeune
prêtre, on s'occupa de ces malheureux On ne put les
porter à l'hôpital , il n'y avait pas de place dans les hô-
pitaux; les malades garnissaient les rangs triples des
salles, emplissaient les corridors et les cours; on avait
retiré les chevaux des écuries pour donner leur place à
des fiévreux, et n'obtenait pas qui voulait son entrée dans
ces douloureux asiles; mais on transféra la population de
Clausel-Bourg à Birkadem et à Tixeraïn. Là du moins ils
respirèrent un air meilleur et reçurent quelques soins.
On en sauva peu. Ceux qui parvinrent à se rétablir ne
vinrent pas revoir ces funestes propriétés , ces lieux de
leur malheur où ils avaient tout perdu. Clausel-Bourg fut
abandonné : quelques jours suffirent pour en effacer la
trace, et lorsqu'à la rupture de la paix les Arabes sacca-
gèrent la plaine , les ronces , les broussailles , les herbes
qui couvraient l'emplacement du village, ne leur auraient
pas laissé soupçonner que des chrétiens avaient vécu là,
s'ils ne s'étaient souvenus d'y avoir insulté à leur misère.
En définitive, il semble que nous n'avons su faire
jusqu'à présent ni la guerre ni la paix. L'armée, malgré
le chiffre effrayant de son effectif, n'est pas assez nom-
breuse , parce que la moitié est ou malade , ou réduite à
garder soit des légumes, soit des fossés, soit des murs.
Avec quatre-vingt mille hommes on est embarrassé d'en
trouver huit ou dix mille pour faire une expédition ; la
population européenne ne vit que de la paye, du sang et,
il faut le dire, des débauches du soldat. On ne s'est pas
EN ALGERIE. 141
occupé, il n'a pas été possible de la mettre en position de
faire autrement.
Comment se fait-il donc que cette sombre Algérie pa-
raisse si brillante de l'autre côté de la mer? On se l'ex-
plique, pour peu qu'on lise sur les lieux quelques-uns des
ouvrages qui ont formé l'opinion. Beaucoup de gens ont
écrit sans droit, sans titre, sans vocation, je ne m'occupe
point de ceux-là. D'autres, s'étant trouvés en position de
voir, se sont payés d'imaginations, de rapports, et n'ont en
réalité rien vu. Ceux ci ont eu à justifier ou à vanter leurs
actes, mauvaise position dont l'influence est partout re-
connaissable ; ceux-là sont venus regarder à la hâte, et,
sans rien mûrir, sont allés bien vite à Paris, envelopper
de phrases plus ou moins habiles des informations ex-
trêmement superficielles, augmentées de rêveries qui
n'indignent personne, parce que cette question d'Afrique
paraît être le domaine de l'empirisme et des rêves. On
peut dire que jamais opinion plus générale ne se forma
par de plus misérables moyens ; ou plutôt il faut avouer,
considérant de plus haut cette étrange entreprise , que la
Providence , dont la volonté se montre ici , a voulu se
servir des derniers agents qu'elle pouvait employer pour
l'accomplissement d'un des plus grands desseins qu'elle
paraisse avoir formés. Les publicistes qui ont retenu les
Français en Algérie sont dignes du chasse-mouche qui les
y amena.
J'ai parcouru les deux énormes tomes contenant les
procès-verbaux , discussions et rapports de la première
commission d'Afrique, envoyée, en 1833, pour étudier
sur place la situation et les besoins de la colonie. C'est une
œuvre superficielle, où quelques observations vulgaires,
quelques chiffres suspects sont noyés dans un déluge de
142 LES FRANÇAIS
billevesées. On reconnaît l'information précipitée, le coup
d'oeil crédule de l'homme qui arrive , qui s'étonne , qui
croit tout savoir, et qui veut repartir. La hâte de faire,
le peu d'application dans les études et cette faiblesse de
l'intelligence publique qui caractérise notre temps, y
laissent voir leurs traces douloureuses presqu'en toutes
choses et partout. La commission débarque à Alger vers
le milieu d'août, y passe quelques jours à flâner, qu'on
me pardonne le mot , dans les rues , questionnant par
interprètes des Maures , des Juifs , quelques officiers ,
dont un bien petit nombre alors parlaient arabe. Elle se
divise le travail, court à Bone, y passe fort peu de temps ;
se rend à Oran, où elle reste moins encore; essaye de dé-
barquer à Mostaganem, et revient à Alger après un mois
de courses et d'investigations, dont il faut bien déduire
dix ou quinze jours passés en mer. Sur-le-champ elle
délibère, tient une demi-douzaine de séances, et, se
trouvant suffisamment informée, se rembarque pour
aller continuer ses travaux à Paris. Là elle se met sous la
présidence d'un personnage politique entièrement étran-
ger à l'Afrique, et s'adjoint plusieurs membres nouveaux
qui se trouvent absolument dans le cas du très-honorable
président. Je ne sais si elle questionna dès lors l'acadé-
micien qui plus tard, dans un livre fait pour diriger l'ex-
pédition de Constantine, indiquait les sauterelles comme
un moyen d'alimentation pour l'armée. Mais il paraît que
ces membres nouveaux eurent néanmoins assez de crédit
pour faire oublier aux autres ce qu'ils avaient vu. En
Afrique la commission primitive s'était prononcée pour
l'abandon, moins deux voix ; en France, elle se prononce
pour la conservation, moins deux voixl
Les moyens d'empirique , les raisonnements basés sur
EN ALGERIE. 143
des faits puérils ou même ne reposant sur aucun fait, sont
accumulés dans ces tristes pages avec un apprêt de gravité
qui donnerait à rire, si les conséquences étaient moins
lamentables. 11 y a des rapports où l'on s'amuse à faire de
la couleur locale en style de 1833.
Mais ce qui surtout est navrant, c'est de voir qu'au
milieu de tant de choses qu'ils remuent et dont ils s'oc-
cupent longuement, retournant et commentant jusqu'aux
plus futiles et jusqu'aux plus ridicules par leur futilité, ces
personnages politiques, ces hauts commissaires, ces légis-
lateurs, ces chrétiens, envoyés dans un pays infidèle pour
savoir ce qu'il convient à leur patrie d'y faire, ne songent
pas un seul moment à la religion catholique , n'en pro-
noncent pas le nom. Et cependant quel spectacle pou-
vait alors offrir Alger ! A peine y voyait-on un taudis con-
sacré au culte de la France; à peine y avait-il en Algérie
quelques prêtres qui, peut-être, ne se montraient pas tous
également jaloux de l'honneur de leur état sacré. La po-
pulation européenne était abandonnée sans aucun frein
moral; jamais les Arabes Savaient eu plus grandement
raison de nous traiter de peuple impie... Les commis-
saires ne l'ont pas su, n'y ont pas pensé. J'ai cherché, je
puis le dire avec angoisse , dans tout le recueil de leurs
travaux un mot , quelque vestige qui me débarrassât du
chagrin de voir cet oubli total de Dieu , et d'entendre
toujours ces étranges législateurs discourir de toute
chose, excepté de celle-là . Rien!... Hélas! que Dieu leur
pardonne d'avoir à ce point ignoré sur quoi se fonde la so-
ciété, à ce point oublié l'honneur de la croix et l'honneur
de leur baptême, etpuisse-t il le pardonner au pays dont
ils sont la trop fidèle image ! Mais qu'on institue une com-
mission de civilisation et qu'il ne soit venu à la pensée de
144 LES FRANÇAIS
personne d'y introduire un prêtre , c'est un de ces traits
qui peignent une époque et qui font deviner des abîmes.
Il faut cependant être juste : il n'y a pas que les mem-
bres de la première commission d'Afrique , et les publi-
cistes venus après eux, qui se soient trompés. J'ai en-
tendu discourir les hommes les plus habiles et les plus
expérimentés, des cultivateurs, des militaires, ceux qui
ont vécu parmi les Arabes, ceux qui parlent leur langue,
ceux qui ont gouverné et ceux qui ont combattu. J'en ai
vu chez qui le goût du commandement opprime leur bon
sens naturel , et d'autres qui ont pu , en certaines occa-
sions, préférer leurs avantages au danger de parler fran-
chement ; mais chez la plupart j'ai trouvé les sûrs indices
de la bonne foi , du patriotisme et de la probité. Je leur
ai demandé des solutions : ou ils se refusent à en prévoir
aucune, ou ils raisonnent sur des illusions manifestes, ou
ils diffèrent tellement entre eux, que c'est à désespérer de
les accorder jamais. Le seul point où l'on soit du même
avis , c'est que tout va horriblement mal , qu'on ne fait
aucun progrès, qu'Abd-el-Kader est très-fort, etc. Quand
j'expose timidement quelques idées chrétiennes, on me
regarde avec surprise. On n'imagine pas que la religion
puisse servir à autre chose en ce pays qu'à consoler quel-
quefois un pauvre soldat ou un pauvre exilé qui meurt ,
et c'est si peu de chose , puisqu'il n'en meurt pas moins !
D'ailleurs ce ne sont pas les hommes qui manquent, ce
sont les chevaux. On objecte les dépenses, l'antipathie
des Arabes; on va jusqu'à dire qu'il faut, pour coloniser
l'Algérie, des hommes de sac et de corde, sans scrupule
et sans Dieu ; oubliant le mépris qu'on vient d'exprimer
pour ces va-nu-pieds qui arrivent d'Europe avec une con-
cubine et l'unique aptitude de goujats d'armée. C'est
EN ALGÉRIE. 145
bien, mais enfin comment sortirez-vous de l'état où vous
êtes? Alors on recommence à élever système contre sys-
tème, et chacun, s'il ne parvient pas à prouver qu'il a rai-
son , prouve du moins parfaitement que son adversaire
a tort.
Il faut cependant que l'on se donne un but et que l'on
s'entende sur les moyens. La France joue un jeu ruineux
et terrible: sans parler de ce qu'elle dépense en Afrique,
elle y enferme une belle armée qu'en cas de conflagration
européenne un combat de mer malheureux nous force-
rait d'abandonner tout entière ou à la famine ou à l'en-
nemi. M. Thiers, au milieu des inquiétudes qu'inspirait
la crise de 1840, disait qu'en quinze jours il ferait rentrer
l'armée d'Afrique pour la porter je ne sais où. Or, pour
faire rentrer l'armée toute seule, en abandonnant maté-
riel , bagages , constructions militaires , en abandonnant
les malades et les populations civiles, il faudrait au moins
trois mois, soixante vaisseaux de ligne et trois cents na-
vires de commerce. Ce calcul répond à ceux qui soup-
çonnent des projets d'abandon : l'abandon est impossible
en état de guerre par la force des choses, en état de paix
parla force de l'opinion.
Puisqu'il faut garder l'Algérie, puisqu'il faut tous les
ans y engloutir plus d'argent, y envoyer plus de sol-
dats, sachons du moins ce que nous avons à faire, et
faisons-le.
Or nous avons à faire deux choses , qu'il suffit d'énon-
cer pour donner une idée de leur importance et de leur
difficulté, rendue plus grande par l'ensemble de nos fai-
blesses intérieures : une nationalité à transformer ou à dé-
truire, une nationalité à créer, elle tout simultanément.
Nous allons présentement combattre; nous vaincrons, je
10
146 LES FRANÇAIS
n'en doute pas. Les plans du nouveau gouverneur, et sur-
tout la fermeté intraitable avec laquelle il saura les ap-
pliquer, briseront le faisceau de tribus qu'Abd-el Kader
a formé avec tant de peine et nous a opposé avec tant de
succès. L'armée rendue mobile, des forces agissantes
remplaçant sur certains points, d'où elles pourront rayon-
ner, la multiplicité de nos petites garnisons prisonnières,
la force de ebaque homme doublée par un chef qui lui
inspire une confiance absolue, l'expérience enfin, tout
nous garantit que la guerre sera heureuse. Mais si, sur le
champ de bataille où nous enterrerons les morts, nous ne
plaçons pas un peuple nouveau qui s'attache au sol, c'est-
à-dire qui le cultive et qui le défende, les victoires ne ser-
viront à rien; l'ennemi, toujours dispersé, reviendra sans
cesse ; nous n'aurons le champ qu'aux jours de nos succès ;
il retombera le lendemain sous le pouvoir des vaincus, qui
le fouilleront pour en rejeter les cadavres, afin que même
les ossements des chrétiens n'y trouvent point la paix.
Pour éviter d'une part l'immense travail, les dépenses
de toute nature , le lent et pénible enfantement de cette
civilisation qu'il s'agit de porter spontanément en vingt
endroits des steppes déserts et meurtriers de l'Algérie ;
pour éviter, d'une autre part, les coûteux efforts d'une
guerre sans résultats possibles, comme celle que nous
faisons dans les provinces d'Alger et d'Oran, et de la paix
tout aussi inféconde que nous entretenons dans la pro-
vince de Constantine, vainement on proposerait d'aban-
donner l'intérieur, de se réduire à l'occupation des villes
de la côte, et là , d'attendre que les Arabes forment avec
nous des relations de commerce et d'amitié. Les relations
ne s'établiront pas plus avec nous qu'elles ne se sont
établies en deux siècles avec les Espagnols d'Oran. Ces
EN ALGÉRIE. \ 47
villes seront de dispendieuses prisons, où il n'y aura
d'autre industrie que la funeste industrie des cabarets.
Nous y pourrons demeurer cent ans et deux cents ans :
les seuls échanges entre les Arabes et nous seront des
coups de fusil.
Vainement on voudrait essayer du système turc. Ce
système , trop méprisé peut-être dans le principe , est
trop vanté maintenant. Il était en décadence quand nous
l'avons brisé; tout nous manque, et j'en rends grâces à
Dieu, pour le reconstituer. Douze mille Turcs tenaient
l'Algérie en respect et à peu près soumise , cela est vrai ;
mais, depuis, nous avons sans succès usé à la poursuite du
même but nos trésors et nos armées ; nous avons créé
dans le pays, contre nous, une résistance centrale qui
n'existait pas. D'une part le prestige est détruit, de l'autre
l'obstacle s'est accru dans une proportion immense. Les
Turcs avaient la ressource de la piraterie, nous n'y comp-
tons sans doute pas ; les Turcs professaient la religion de
leurs sujets, nous n'en professons aucune, et nous n'a-
vons pas même la ressource d'opposer un fanatisme à un
autre. Les Turcs enfin, dont on nous propose de revêtir
la défroque , étaient, en toutes choses, tout autres que
nous ; on oublie souvent que les Arabes ne sont pas chré-
tiens, on devrait se souvenir aussi que les Français ne sont
pas musulmans. Je ne parle plus de la religion, je parle
des mœurs , des coutumes , de la force du caractère na-
tional , toujours chrétien d'instinct et d'impulsion s'il ne
l'est plus de raison , ni de cœur, ni même de souvenir.
Quand toutes les circonstances y concourraient , nous ne
pouvons nor.s établir quelque part, et là, sans souci,
sans remords, sans préoccupation de rien changer, de
rien refaire, teis aujourd'hui qu'hier, tels demain qu'au-
1 18 LES FRANÇAIS
jourd'hui , nous nourrir du vaincu. Nous ne pouvons in-
staller a Alger un dey, une milice, rétahlir cette constitu-
tion de Rhodes traduite et commentée à la turque pour
régir un peuple de gens sans aveu qui consentiraient à
vivre sans famille, du seul métier des armes, des seules
joies de la débauche, du seul but d'une ambition refrénée
seulement par l'asservissement le plus abject au dogme
de la fatalité. C'était là ce qui constituait la puissance des
Turcs, vraie puissance mahométane , puissance de bour-
reau sur une race condamnée qu'elle foulait, qu'elle épui-
sait, qu'elle torturait et corrompait, et sur les débris de
laquelle elle est morte, comme un ver dans la fange, écra-
sée en passant par une armée catholique. Ainsi puisse-t-il
en être bientôt du dernier des pouvoirs musulmans !
D'ailleurs ce pays, qui nourrissait avec peine douze
mille Turcs, plus sobres que nous, ne pourrait pas aujour-
d'hui nourrir de la même manière douze mille Français.
Les Turcs l'avaient bien appauvri, nous avons consommé
sa ruine. C'est encore une des fortes raisons qui nous
condamnent à nous y avancer pour lui rendre, à force de
travail, un peu de son ancienne fertilité, de sa fertilité
chrétienne , qui n'était pas seulement de grains et de
choses de la terre, mais aussi d'oeuvres d'intelligence et
d'oeuvres de foi.
11 faut donc nous établir, et nous établir tout d'un coup,
en force, sur plusieurs points qu'on choisirait d'abord
parmi les plus cultivés. Le gouverneur, éclairé par nos
échecs et par son bon sens , pense que la colonisation doit
être implantée en quelque sorte toute faite ; qu'il faut
donner aux colons non pas des promesses et la ressource
de vendre du vin aux soldats qui les protègent , mais de
bonnes maisons , un village bâti et fortifié, des champs
EN ALGÉRIE. H(J
protégés contre les invasions de l'ennemi. Avec le temps
ce noyau germera et pourra devenir une ville. En atten-
dant , il faut que le village puisse se défendre au moins
pendant quelques jours. Cette création plaît à tout le
monde, tout le monde en attend d'excellents résultats.
En effet, si au moyen de ces villages nous obtenions la
paisible possession, la possession agricole de la Mitidjab ,
des plaines de Bone, du plateau de Sétif , des environs
d'Oran ; si nous avions là de véritables tribus sédentaires
et cbrétiennes, vivant du sol, s'y établissant à toujours,
et pouvant , pendant une guerre européenne, augmenter
en Algérie la petite armée qu'elle y nourrirait; si elles
étaient composées d'hommes braves et valides, laborieux
et moraux , capables de manier le fusil comme la charrue,
ayant à défendre des enfants , une patrie , une foi ! alors
nos principales villes se garderaient à peu près par elles-
mêmes, et nous jouirions déjà, sans trop de sacrifices ,
des avantages qu'elles nous promettent sous le rapport
maritime. Oran est un des battants de la porte de Gibral-
tar, Bone est à trente lieues de la Sardaigne, et ferme, de
ce côté de la mer, le passage que Toulon, Port- Vendre et
la Corse ferment sur l'autre rive. VivreàOran, à Alger, à
Bone, de nos propres ressources, ce serait un résultat
immense , incalculable.
Les villages seront créés : je crois aisément que la
construction en sera intelligente, qu'ils seront bien en-
tourés , bien défendus , installés dans un lieu favorable.
On espère qu'en trois ans les habitants tireront du sol
ce qu'il faut pour vivre ; mais quels seront ces habi-
tants ?
En Europe la poliee supplée — mal , il est vrai , mais
enfin supplée — aux mœurs. Un reste, quelquefois seu-
ioO LES FRANÇAIS
lement une ombre de religion , les relations de famille ,
le -voisinage , quelque chose qui est dans le sang , qui est
dans l'air et que je ne puis nommer, car cela ressemble
à bien des choses que cela n'est point , constitue , avec le
secours de la gendarmerie , une sorte de morale , et con-
traint la passion humaine, même lorsqu'elle a brisé tout
frein intérieur, de respecter à peu près les bases consti-
tutives de la société. Ce milieu social sera changé pour
les populations transplantées en Afrique. Elles seront
bien isolées, condamnées à un travail bien rude, sou-
mises à une discipline nécessairement bien sévère, et tout
cela à deux pas d'une frontière largement ouverte. Si
elles ne sont pas très vertueuses, je crains qu'elles ne
deviennent en peu de temps horriblement mauvaises , et
ne se trouventdisposées, comme jadis la légion étrangère,
à passer à l'ennemi.
Le choix de ces populations est donc pour le moins
aussi difficile que leur établissement. J'entends souvent
dire que l'Algérie peut devenir un exutoire qui débar-
rassera la France de son plus mauvais sang. En effet;
mais je crois que la France est en mesure de gâter large-
ment l'Algérie sans se porter mieux. Comme on a vu à
l'œuvre de la colonisation ce mauvais sang , et qu'il y a
eu durant la paix, dans la Mitidjah, des colons qui volaient
les Arabes , et qui n'en étaient pas meilleurs , je me crois
suffisamment autorisé à dire qu'il faut en Algérie, non
pas des concubinaires et des bâtards , mais des familles ,
et des familles chrétiennes; qu'il faut à leur tète des
prêtres respectés et sévères , la sévérité étant la sainte
douceur de la religion; qu'il faut à ces villages, qui
seront autant de petites républiques, une organisation
pour le moins aussi théocratique que militaire, qui leur
EN ALGERIE, 151
apprenne à répondre à la guerre sainte des musulmans
par la guerre sainte des chrétiens. Il le faut ainsi pour
que Dieu bénisse ces établissements , sentinelles de la
France et de la foi, avancées, presque perdues sur une
terre qui sera longtemps ennemie et infidèle. A ceux qui
souriraient d'une constitution faite dans le but d'attirer
les bénédictions du Ciel, je dirai, s'ils le veulent, dans
un autre langage , que les populations agricoles fran-
çaises ont absolument besoin de ces vertus et de ce zèle
religieux, afin de n'être découragées ni par le travail, ni
par la guerre , ni par l'isolement ; afin de frapper les
Arabes de ce respect et de cette admiration que Dieu leur
a laissés comme une voie ouverte à leur retour, pour tout
ce qui est sincèrement religieux ; afin que des relations
brisées par la mauvaise foi et la ruse se renouent par la
probité.
XII
LE CORAN ET L'EVANGILE.
Le Coran est le singe de l'Évangile , comme le diable
est le singe de Dieu ; il l'imite en le travestissant, il le
copie en prenant le contre-pied de ses actions et de ses
discours. Au premier coup d'œil que l'on jette sur le livre
sacré des musulmans, c'est un amas de folies et de turpi-
tudes qui révolte; l'on a peine à concevoir que tant d'ab-
surdités hideuses se soient logées dans la tète d'un homme.
Lorsque ensuite on considère l'effroyable puissance de ce
code, l'empire qu'il a exercé sur une si grande partie du
genre humain, l'attachement que lui vouent encore ses
sectateurs, on est tenté de supposer à l'homme qui le con-
çut et le fit adopter je ne sais quel génie infernal, supé-
rieur à celui de tous les législateurs qui ont , avant ou
depuis lui, paru dans le monde. Ce chamelier arabe qui ,
réunissant quelques tribus divisées de religion et de gou-
vernement, en fait le germe d'un empire dont la force
accable au bout d'un siècle la Perse, la Syrie , l'Afrique ,
l'Espagne, et commence d'envahir la France, semble doué
d'une grandeur qui dépasse la mesure humaine. On se
demande si les monstruosités de sa religion et de sa loi
n'ont pas été calculées à dessein, et si là où l'on ne trouve
que des fables ridicules et contradictoires, il ne faut pas
LES FRANÇAIS ElN ALGÉRIE. 153
voir une profonde connaissance de l'humanité , un art
presque surnaturel de l'enchaîner et de la soumettre par
tous ses instincts? L'influence de l'époque où nous
sommes favorise ce penchant à s'incliner devant le crime
et l'imposture couronnés. Tant de bouches glorifient de
toutes parts le succès , tant d'efforts le poursuivent , tant
d'intelligences l'adorent, que les esprits les plus droits et
les meilleures natures, enveloppés à leur insu, ont besoin
de se surveiller pour résister au torrent qui porte l'hom-
mage public aux pieds impurs de quiconque a réussi.
Les enseignements de l'histoire, ceux de la vie, nos pro-
pres expériences savent à peine nous déshabituer de
mesurer la grandeur de l'homme sur l'élévation du
piédestal où il nous apparaît. Nous attribuons à son génie
la création des éléments antérieurs auxquels il a dû sou-
vent la plus grande part de ses inspirations et de sa puis-
sance; quand son œuvre lui survit, c'est à son génie
encore que nous faisons honneur de mille circonstances
fortuites qui l'ont agrandie, consolidée et quelquefois
absolument transformée. Qu'y a-t-il cependant presque
toujours au fond de cette œuvre étonnante? On hésite à
le dire : quelque talent, beaucoup de ruse, beaucoup de
mauvaises passions, l'audace d'un premier succès , l'im-
possibilité de reculer, le concours énergique et furieux de
mille frénésies qu'on a déchaînées, qui veulent vaincre
le ciel et la terre, et qui triomphent pour un temps, non
parce que l'homme l'a voulu, mais parce que Dieu, dans
un dessein qui se dévoile quelquefois et qui peut rester à
jamais caché, l'a décidé ainsi.
Cette destinée de tous les hérésiarques, dont pas un
ne fut homme de bien, et dont pas un, par conséquent, ne
fut placé dans les conditions suprêmes de force et d'in-
'Si LES FRANÇAIS
telligence qui constituent la véritable grandeur et le
véritable génie; cette destinée est celle de Mahomet.
Comme homme, il a surtout obéi à son ambition et à sa
luxure ; commelégislateur, il a fondé sa loisur les instincts
de la nature corrompue, incessamment révoltés contre
les obligations que leur impose la morale divine. Qui-
conque voudra ériger en dogmes religieux les conseils que
lui donnent l'orgueil, l'ambition et la chair, trouvera
toujours des apôtres et des fidèles. Ainsi fit Mahomet, et
dès lors il n'est pas surprenant que , malgré le respect
avec lequel il parle de Jésus-Christ, le Coran soit devenu
en quelque sorte la contre-partie de l'Évangile. Tout ce
que l'Evangile condamnedans l'homme, il le permet; tout
ce que l'Évangile ordonne, il l'anéantit. Voilà la part de
son génie, elle est à peine au-dessus de celle du dernier
ignorant qui s'insurge brutalement, au nom de ses pas-
sions, contre le frein céleste qu'on lui propose de la part
de Dieu. J'ai perdu de mon respect pour la supériorité
intellectuelle des docteurs antichréliens depuis qu'un
jour, ayant entrepris de ramener à la vérité un pauvre
homme qui savait à peine lire , je le vis m'objecter suc-
cessivement tout Arius , tout Mahomet , tout Luther et
beaucoup d'autres encore. Que manquait-il à ce catéchu-
mène rebelle pour qu'il devint un religionnaire redou-
table? Un peu plus de foi , un peu plus de passion , une
élocution plus facile et l'appui d'une épée : forces de
hasard !
Du reste , Mahomet fut aussi habile qu'il avait besoin
de l'être; en justifiant les vices de son cœur, il caressa
tous les vices, tous les désirs des populations vagabondes,
fières, rapaces et sensuelles qui l'entouraient. Il leur
promit la conquête, le butin et l'empire, et après cette
EN ALGÉRIE. l.VJ
vie un paradis, séjour de délices, fait pour charmer les
rêves de ces habitants du désert, pauvres, avides de
plaisirs grossiers, et poursuivant avec peine quelques
jouissances chétives dans la profondeur dévorante de leur
aride patrie. La guerre, la domination, la rapine en ce
monde; dans l'autre, des jardins toujours ombreux, des
ondes toujours fraîches, des fleuves de lait, des fleuves
de miel, des fleuves de vin, des fruits et des viandes dé-
licieuses pour satisfaire un appétit toujours renaissant ;
le repos sur des lits de soie brochés d'or, la société de
quatre-vingt-dix compagnes aux veux noirs, belles et
soumises, qui seront leurs épouses et qui ne leur impose-
ront pas les devoirs de la paternité (l) : quelles promesses
pouvaient mieux séduire les sauvages enfants de L'Yémen?
On sait comment le Coran fut composé. Mahomet, en-
core idolâtre comme toute sa tribu, mais déjà superficiel-
lement instruit des diverses religions qui se partageaient
les Arabes, s'étant retiré dans les cavernes du mont Héra,
prétendit que l'archange Gabriel lui avait fait lire le livre
de la loi tout entier, et l'avait ensuite remporté au ciel ,
mais en lui donnant l'assurance qu'il le lui rapporterait ,
chapitre par chapitre , quand les circonstances l'exige-
raient ; précaution satanique au moyen de laquelle il sut
par la suite justifier ses plus détestables actions, ses plus
infâmes débauches , et faire parler Dieu suivant sou be-
soin. Sans doute la ruse était hardie ; mais que penser
du peuple dont la crédulité en fit le succès? Grâce à ce
procédé , le Coran contient l'histoire politique et privée
de Mahomet aussi bien que les préceptes imposés à ses
\i Are irait, dit M. l'abbé Rortabacher, comment ne pas reconnaître l'œuvre
de ces esprits immondes qui demandaient au Christ la permission d'entrer
dans ues pourceaux?
U6 LES FRANÇAIS
sectateurs ; l'homme fait juger delà doctrine, et la doc-
trine à son tour peut faire apprécier le docteur. Un cha-
pitre descendit du ciel pour justifier le prophète d'avoir
épousé la femme de son fils adoptif , et pour lui donner
le privilège spécial d'épouser toute femme qui se donne-
rait à lui. Des assassinats, des meurtres commis par Ma-
homet ou par ses ordres, des atrocités exercées envers
des vaincus à qui l'on avait promis la vie, furent glorifiés
de la même manière. Au moyen de ces chapitres il eut
réponse à toutes les objections, à tous les reproches ; il se
vanta d'avoir manqué à sa parole, et autorisa ses disciples
à trahir leurs serments; il s'excusa de ne point faire de
miracles en disant que Moïse et Jésus-Christ en avaient
assez faits sans convertir les hommes , et que pour lui il
n'était chargé que de la prédication ( I ) ; il se fit pardon-
ner même sa défaite , même l'avarice qui le portait à
s'adjuger plus que sa part des dépouilles de l'ennemi,
même le ridicule que jeta sur lui l'infidélité de sa femme
(1) Plus tard il donna comme preuve de sa mission le miracle de la lune
fendue en deux, auquel il fail allusion dans le chapitre liv, et que les auteurs
arabes racontent ainsi: • Sommé publiquement, pour prouver sa mission,
de couvrir le ciel de ténèbres, de faire paraître la lune en son plein et de la
forcer à descendre sur la Caaba (temple) de la Mecque, Mahomet accepta la
proposition- Le soleil était au plus haut de son cours, aucun nuage n'inler-
eeplait ses rayons. Mahomet commande aux ténèbres, qui voilent aussitôt la
face des cieux. Il commande à la lune, et elle parait au firmament. Elle quitte
sa route accoutumée , et bondissant dans les airs , elle va se reposer sur le faite
de la Caaba. Elle en fail sept fois le lour et vient se placer sur la montagne
d'Aba-Cobaïs, où elle prononce un discours à la louange de Mahomet. Elle
entre par la manche droite de son manteau et sort par la gauche ; puis , pre-
nant son essor dans les airs, elle se partage en deux. L'une de ces moitiés
vole vers l'orient et l'autre vers l'occident; elles se réunissent dans les cieui ,
et l'astre continue d'éclairer la terre. » Tel est le commentaire que nous font
de et; chapitre de l'Alcoran les docteurs de l'islamisme. N'est-ce peint ici l'ac-
complissement de ce que saint Paul disait : « Il y aura un t'mps où ils détour-
neront leurs oreilles de la vérité et s'appliqueront à des fables? (2 Tim. 4 , 4.) »
Est-il rien de plus puéril, de plus sot? Voilà pourtant ce que les hommes qui
embrassent auj< urd hui lislamisme sont obligés de croire, pour se dispenser
de croire à tous ces miracles de charité de notre Sauveur, les malades guéris,
les morts ressuscites, les flots apaisés, les pains multipliés!
EN ALGERIE. 157
Aïcha, fille d'Aboubekre, qu'il avait épousée à l'âge de
neuf ans. Certes , l'imbécilité publique lui faisait beau
jeu ; mais chacun trouvait son compte à croire en lui.
La réunion de ces chapitres , dictés par les circon-
stances, forme un pèle-mèle fatigant à lire, souvent im-
possible à comprendre, où se retrouvent des histoires plus
ou moins altérées de l'Ancien et du Nouveau Testament,
des rêveries prises aux évangiles apocryphes qui avaient
cours parmi les Orientaux, des fables de l'Inde, des
contes arabes et talmudiques , des moralités niaises, mais
surtout des redites et des contradictions. Au milieu des
doctrines d'extermination qui s'y représentent sous toutes
les formes , on voit des conseils de douceur et de tolé-
rance. C'est qu'au commencement Mahomet ne se sentait
pas toujours en force; son langage alors était pacifique,
et il commandait à ses fidèles de ne disputer avec les juifs
et les chrétiens qu'en termes honnêtes et modérés. Les
habitants de la Mecque se moquaient de ce fatras indi-
geste qui paraissait par fragments successifs, comme
nos feuilletons d'aujourd'hui. A chaque chapitre nou-
veau c'étaient dans la ville des risées nouvelles. Mahomet,
disait-on, est un imposteur et un fou, qui nous répète
les fables qu'on lui raconte le matin et le soir; on nom-
mait les individus de toutes sectes qui lui dictaient son
livre. Tl répondit en auteur piqué: un chapitre descendit
du ciel et défia les moqueurs de rien produire qui fût
d'une telle éloquence. Les Mecquois ne relevèrent pas le
défi : seul peut-être parmi eux , Mahomet savait écrire.
Plus tard, ses disciples s'étant accrus, il sut autrement
répondre aux objections. « Il m'a été ordonné, dit-il,
dans la Sonna, de tuer tous les hommes, jusqu'à ce qu'ils
confessent qu'il n'y a de Dieu que Dieu, et que Mahomet
158 LES FRANÇAIS
est son prophète. » Alors on crut à la Mecque aussi bien
qu'à Médine. Néanmoins le prophète comprit que l'igno-
rance des hommes lui était nécessaire. Il se proclama
ignorant lui même, prétendit ne point savoir écrire , et
interdit à ses sectateurs l'étude des lettres et de la philo-
sophie. Par le double secours du sabre et de l'ignorance,
le Coran devint un livre sacré.
A force de commentaires , on a tiré du Coran et des
paroles de Mahomet recueillies par ses compagnons , des
bases de législation, une confession de foi, et un corps
de morale. Les victoires des hordes arabes , rendues fa-
ciles et peut-être nécessaires par l'état de décomposition
où se trouvait le monde aux septième et huitième siècles,
ont fait le reste. Je n'ai point à parler de la législation
des musulmans: ce qui s'y trouve de principes sages est
annihilé par le despotisme du prince, par la mauvaise
constitution de la famille, par la corruption des mœurs,
enfin par la grossièreté ou la férocité de l'individu. On
sait ce que cette législation a produit partout. La con-
fession de foi se réduit à treize articles ; savoir, l'existence
d'un seul Dieu créateur, la mission de Mahomet et la di-
vinité du Coran , la providence de Dieu et la prédestina-
tion absolue, V interrogation du sépulcre ou le jugement
particulier de l'homme après la mort, l'anéantissement
de toutes choses, même des anges et des hommes , à la
tin du monde; la résurrection future des anges et des
hommes, le jugement universel, l'intercession de Maho-
met dans ce jugement, et le salut exclusif des seuls ma-
hométans; la compensation des torts et des injures que
les hommes se sont faits les uns aux autres; un purga-
toire pour ceux dont les bonnes et les mauvaises actions
se trouveront égales dans la balance; le passage du pont,
EN ALGERIE. 159
plus affilé qu'une épée, jeté au-dessus de l'enfer, qui con-
duira les bons au paradis, et laissera les méchants tom-
ber dans les flammes éternelles (1). On voit d'un coup
d'œil d'où viennent tous ces dogmes. Mahomet n'en a pas
inventé un seul, à l'exception de ceux qui le concernent.
11 entend l'unité de Dieu comme les juifs et comme les
ariens qui la lui ont enseignée. Il nie que Jésus-Christ
soit le Fils de Dieu. Dieu, selon lui, ne peut avoir un fils,
puisqu'il n'a point d'épouse ; ce qui ne l'empêche pas plus
loin de reconnaître Jésus-Christ pour le Verbe et pour
l'esprit de Dieu, né de la Vierge Marie, conçue elle-même
sans péché, et qui l'enfanta sans cesser d'être vierge. La
théologie de Mahomet reste donc bien au-dessous de la
pensée des sages païens, Socrate et Platon, qui entre-
voyaient en Dieu une génération spirituelle du Logos ou
du Verbe. La prédestination absolue est une erreur des
Arabes idolâtres qu'il avait conservée: ce dogme détruit
la liberté de l'homme et fait Dieu auteur du péché ; bien
qu'il répugne tellement aux instincts et aux besoins de la
nature humaine et de la société que ceux qui l'acceptent
ne le puissent mettre complètement en pratique (2), il a
été pour les sociétés musulmanes une des principales
causes de leur prompte décadence. Les idées grossières
du pont aigu , de la balance des œuvres , de la compen-
sation des torts, des plaisirs sensuels du paradis, sont des
(0 Roland, Confession de foi des musulmans. Le pont aigu se nomme le
pnnlSirack. Les uns, à la suite de Mahomet, le franchiront comme l'éclair,
les autres comme un cheval qui court, ceux-ci comme un cheval qui marche,
ceux-là se traînant, le dos chargé de leurs péchés; d'autres enfin U>mberont et
seront damnés.
(2) Les musulmans, assez fatalistes pour en devenir stupides, ne peuvent
l'être assez pour cesser d'être hommes. Lorsqu'un danger les menace, ils
s'efforcent de le conjurer, ils prient pour détourner la colère de Dieu, et ils
ont mille pratiques superstitieuses qui protestent contre l'absolue soumission
au destin.
160 LES FRANÇAIS
expressions métaphoriques des anciens écrivains que Ma-
homet se faisait lire, et qu'il a lourdement prises à la
lettre. L'anéantissement des anges et des hommes et
leur résurrection, c'est le dogme de la résurrection future,
mal entendu et mal rendu par un ignorant. Il est à croire
que le prophète n'attachait à tous ces points de doctrine
qu'une médiocre importance. Le but manifeste du Coran
tout entier, dans ses moindres détails, est d'inculquer ces
deux dogmes : il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est
son prophète; c'est-à-dire de nier toujours, soit directe-
ment, soit indirectement, la divinité du Christ, et de ren-
verser sa loi. 11 n'est pas jusqu'à l'interdiction jetée sur
l'usage du vin qui ne soit dictée par cette pensée sacrilège;
en faisant dire à son Dieu que le vin est une abomination
inventée par Satan, Mahomet a voulu llétrir et empêcher
le sacrifice adorable des chrétiens, plus encore que pré-
venir les dissensions qui éclataient parmi ses sectateurs
lorsqu'ils s'enivraient. La défense de boire du vin n'en
est pas moins un des principes les plus admirés par tous
ces philosophes qui se récrient contre les abstinences que
l'Église catholique impose aux fidèles; comme si la reli-
gion catholique permettait aux hommes de boire du vin
jusqu'à s'enivrer ! comme si les musulmans, parce qu'ils
s'interdisent le vin, s'interdisaient toutes les débauches !
comme si, enfin, l'islamisme n'avait pas plongé des races
entières dans un abrutissement pire que l'ivrognerie !
Mais quelle raison donner à des esprits qui, sur le terrain
où ils se placent , ne peuvent plus être de bonne foi?
La morale de Mahomet est encore plus mauvaise que
ses dogmes. Comme son paradis même n'est, au fond,
qu'un lieu de débauches où toutes les passions sensuelles
pourront parcourir une échelle de satisfactions immenses,
EN ALGÉRIE. 161
on devine quelles pensées l'attente de pareils biens éveille
dans le cœur, et quelles actions elle inspire. L'imposteur
ne s'est pas contenté de dégrader la femme en la réduisant
à l'esclavage, et de dénaturer l'institution du mariage en
permettant le divorce et la polygamie , il souille encore
l'union conjugale par les abjections qu'il autorise : la
sainte chasteté n'a pas de plus grand ennemi. Cette vertu
des vertus, que l'Évangile semble avoir révélée au monde,
devait exciter la rage de l'impie : il a fait tout ce qu'il a
pu pour l'anéantir. Sous ce rapport , les Maures et les
Arabes , comme au surplus tous les musulmans , sont ,
malgré leurs dehors pudiques , d'une corruption que les
Européens , malgré leurs fanfaronnades effrontées , n'ont
pas atteinte. La polygamie, changeant l'ordre de la na-
ture , a livré les deux sexes au désordre le plus hideux ;
et les femmes, cette gloire de l'Église dans notre France,
ne sont en Algérie qu'un troupeau de brutes, dont rien
ne peut exprimer la dégradation.
Pour le reste, on sait que les pratiques extérieures, les
ablutions, le pèlerinage de la Mecque, remplacent les
œuvres satisfactoires. En commandant la prière, l'au-
mône et le jeune, Mahomet les dégrade et les altère. La
prière, qui est d'obligation cinq fois par jour, à des
heures marquées ( 1 ) , est une prière d'esclave , une for-
mule vaine, sans amour, sans vie; nulle part on ne
donne à Dieu le doux nom de père ; nulle part on n'y
dit qu'on l'aime et qu'il faut l'aimer. L'aumône chré-
tienne nous oblige , en temps et lieu , de donner pour
nos frères, non-seulement une partie de notre bien, mais
(1) Cinq fois par jour le muezzin fait entendre, du haut des minarets, Vadeu
ou appel à la prière : le matin , cebahli ; à midi , dhor; à trois heures et demie ,
aceur; au coucher du soleil, maglireb; deux heures après le coucher du soleil ,
euchu.
11
162 LES FRANÇAIS
même notre vie, à l'exemple de Jésus-Christ, qui s'est
donné et se donne encore tous les jours pour nous , et qui
regarde comme fait à lui - même ce que nous faisons au
dernier de nos frères ou plutôt des siens. La pratique de
cette vertu a sauvé le monde , elle a conservé la vie à des
multitudes innombrables de malades et d'indigents , elle
nourrit encore dans les sociétés catholiques la plus grande
partie des pauvres ; elle est si puissante , que là où elle ne
se développe point , dans les pays protestants par exem-
ple, aucune institution, aucun effort du gouvernement n'a
pu suppléer à ses effets. Pour Mahomet l'aumône n'a été
en grande partie qu'un tribut qu'il levait pour lui-même.
Quant au jeune du mois de ramadan, nuisible au point de
vue politique, il est nul comme pénitence : les riches
dorment le jour et passent la nuit dans les festins ; les
pauvres épuisent leurs forces sans corriger leurs mœurs.
Ce n'est qu'une contrefaçon ou plutôt une parodie du
jeune catholique. Des vertus intérieures , de l'amour de
Dieu et du prochain , de la piété , de la mortification des
sens , de l'humilité, de la reconnaissance envers Dieu, de
la confiance en sa bonté , il n'en est point question dans
le Coran. 11 permet la vengeance, la peine du talion,
l'apostasie forcée, le parjure, et ne condamne que l'idolâ-
trie. Un musulman croit fermement que sans l'observa-
tion scrupuleuse et minutieuse du cérémonial , le cœur
le plus pur, la foi la plus sincère, la charité la plus ar-
dente ne suffiraient pas pour le rendre agréable à Dieu ;
mais que le pèlerinage de la Mecque, ou l'action de boire
de l'eau dans laquelle a trempé la vieille robe du pro-
phète, effacent tous les crimes (1). Pour bien connaître
fi) Voyez Bergier. Dict. théologique, et Rorhbacher, Hist. univ. de l'Église.
EN ALGÉRIE. 165
la morale des musulmans , il suffit de voir quels sont
leurs saints ou marabouts. Un homme qui a quelque peu
lu le Coran , et qui peut en réciter quelques passages de
mémoire, s'il sait garder certains dehors , s'il ne boit pas
de cale , s'il ne fume pas et ne prend point de tabac en
poudre , se fait tout de suite un renom de piété merveil-
leuse, et devient en quelque sorte sacré. Quelques-uns de
ces personnages, objets d'une miséricorde particulière, ont
été vraiment hommes de bien. Ils ont , durant toute leur
vie, gardé la chasteté, assisté les pauvres, conseillé l'union
et la paix. Leurs vertus ont paru surhumaines et leur ont
attiré la vénération des peuples. On vit en eux ce qu'ils
étaient en effet, des êtres privilégiés ; la foule les honora
sans les comprendre, et surtout sans aspirer à les imiter.
Ils ont fondé des familles puissantes , ils ont laissé un
tombeau glorifié par de nombreux pèlerinages et par de
riches offrandes , ils n'ont point laissé de continuateurs
de leur sainteté étrange. Un marabout de cette espèce vi-
vait à Coléah lorsque les Français s'emparèrent d'Alger.
Comme pour montrer que ses vertus avaient leur racine
dans son âme et non point dans sa religion , il conseilla ,
jusqu'aux derniers instants de sa vie, la paix avec les
chrétiens, qui l'avaient injustement et impolitiquement
persécuté. La sainteté est, du reste, le partage exclusif des
hommes, les femmes n'y peuvent prétendre, du moins
n'ai -je jamais entendu parler de femmes marabouts.
Quand les Arabes de Constantine virent pour la première
fois des religieuses , ils furent si étonnés et en même
temps frappés d'une telle admiration , que ces pieuses
filles auraient pu , si on l'avait permis , convertir toute
L'article de Bergier est un chef-d'œuvre d'exactitude et de précision que j'ai
pu apprécier au milieu des mahomélans d'Alger.
404 LES FRANÇAIS EX ALGÉRIE.
la province. L'âme humaine est faite à l'image de Dieu ,
et c'est pourquoi rien ne peut assez la dégrader pour que
ce qui est vraiment noble et grand ne lui inspire pas aus-
sitôt un profond respect. Mahomet a pu plonger ses sec-
tateurs dans l'ignorance la plus abrutissante et la plus
féroce , il n'a pu les rendre aussi pervers qu'il le fut lui-
même. Une chose est restée à ces peuples malheureux :
c'est l'instinct du bon et du beau , l'instinct de la vérité ,
l'instinct du salut. Par là l'Europe catholique pourrait
les sauver; l'Europe politique et incrédule ne le veut pas,
elle préfère les anéantir. Elle y parviendra, car Dieu les
lui livre, et leur heure est venue ; mais elle n'accomplira
qu'avec lenteur, au prix de son sang, et pour sa puni-
tion peut être, l'œuvre terrible de rendre à la croix,
nues et dépeuplées , les terres fertiles qu'elle pouvait lui
donner couvertes d'une moisson d'âmes. Il plaît à Dieu
d'étendre son royaume en ce monde, il lui plaît d'ôter le
sceptre aux farouches ennemis du Christ ; mais il ne lui
plaît pas qu'on tue les hommes avant d'avoir essayé de
les convertir ; ceux qui auront aimé mieux verser le sang
que prêcher T Évangile n'auront pas impunément réussi.
XIII
POUVAIT-ON CONVERTIR LES MUSULMANS !
La foi chrétienne et l'expérience de dix-huit siècles ne
nous permettent pas de croire qu'il puisse exister jamais
un peuple inconvertissable. L'Évangile régnera sur le
monde ; tous les peuples l'ont reçu , toutes les passions
l'ont subi , toutes les ignorances se sont laissé pénétrer
à sa douce lumière. Si une société quelconque devait
à jamais échapper à son amour, rester éternellement
sourde à sa voix et demeurer insaisissable à l'abri d'un
obstacle plus fort que lui , ce serait assurément le spec-
tacle le plus étonnant et le plus effrayant qu'on eût en-
core vu sur la terre. La société musulmane ne peut être
cette société-là. Le christianisme, qui un moment a paru
plier devant elle , a fait dans son sein les conquêtes qu'on
lui a vu faire partout ; les musulmans n'ont pas été
plus invincibles que les idolâtres du Japon et de la
Chine, que les fétichistes et les sauvages de l'Afrique et
de l'Océanie, que les philosophes de l'Europe. Tous les
jours , à Constantinople , nos sœurs de charité leur ap-
prennent à croire en Jésus Christ , avant môme que les
progrès de la civilisation les aient mis dans l'impossi-
bilité de croire en Mahomet. Je sais que l'erreur des
nations est retranchée derrière des remparts autrement
166 LES FRANÇAIS
forts que celle des individus. L'individu n'est défendu
que par ses passions , il est seul , il est libre ; pour lui
porter la conviction, il suffit d'un homme. Les nations
se défendent par la multitude , par l'ignorance , par
les coutumes et les mœurs, enfin par la violence, et
le missionnaire voit s'opposer à lui des armées. Néan-
moins , quand un individu raisonnable et de bonne foi a
pu abjurer l'erreur, tout un peuple peut l'abjurer à son
tour, et les nations chrétiennes ont aussi la force pour y
pourvoir. Toute tyrannie en matière de religion est im-
politique et impie ; mais quand la conquête , déterminée
par une raison humaine, est opérée, le meilleur moyen
de la justifier, de la rendre plus douce et de la consoli-
der, est de diriger la force de telle sorte qu'elle aide aux
conquêtes de la religion. Sans dire au vaincu : Crois ou
meurs, ni même, ce qui est moins dur et plus excusable :
Crois ou va-Veu; sans lui demander en aucune façon
l'abandon de son culte , la simple politique du bon sens
conseille de lui faciliter tous les moyens d'y renoncer; et
quand la religion du vainqueur est la religion chrétienne,
c'est-à-dire la vérité divine; quand la religion du vaincu
est l'islamisme , c'est-à-dire un amas de dogmes abrutis-
sants et sauvages , ces efforts que le bon sens conseille,
l'humanité ne les exige-t-elle pas? N'est-ce pas le premier
des devoirs de mettre la religion chrétienne à même de
travailler par les moyens qui lui sont propres , par la
prédication et les bonnes œuvres , à la conversion des
vaincus? Serait-ce une perfidie d'ajouter à son action les
mesures d'administration qu'elle pourrait indiquer, d'ou-
vrir des écoles religieuses , d'accorder quelques faveurs
aux néophytes, de combattre dans les mœurs et dans les
coutumes ce qui s'opposerait le plus à un changement
EN ALGÉRIE. 167
désirable sous tant de rapports? Voilà tout ce que j'en-
tends parla force. Je n'en exige pas d'autres secours. Son
œuvre principale, c'est la conquête; lorsque cette œuvre
est accomplie, je ne lui demande que de croire en Dieu
et de se montrer le moins possible
La conversion des musulmans de l'Algérie aurait, dans
ma pensée, rencontré d'autant moins d'obstacles, que
leur croyance, aujourd'hui dépouillée de l'àpre fanatisme
qui la caractérisa, s'est réduite, pour le plus grand nom-
bre, à une sorte de déisme, bien grossier il est vrai , mais
non pas enfiellé de philosophisme et de secrète incrédu-
lité. Ils ont une foi naïve et profonde; aucun mvstère
n'étonne leur esprit; ils ne refusent point à Dieu une puis-
sance que l'homme ne peut avoir, et des qualités qu'il ne
peut comprendre ; la vénération dont ils entourent leurs
marabouts montre qu'ils sauraient estimer la vertu,
puisqu'ils honorent tant les simples apparences de la ré-
gularité. Nos ordres religieux auraient excité je ne dis
pas seulement leur respect, mais leur admiration et leur
enthousiasme, et bientôt leur reconnaissance. De la main
des moines ils auraient reçu les bienfaits et les vérités
que nos gouverneurs et nos fonctionnaires civils ne sau-
raient leur faire accepter, et songent encore moins à leur
offrir. En tous cas, c'était une œuvre à tenter, et n'eùt-on
laissé à la religion que les orphelins, que les pauvres, que
les prisonniers, tous les misérables seraient devenus au-
tant de voix qui auraient publié dans la langue des vain-
cus les générosités de la France , les œuvres miséricor-
dieuses de son culte, l'inépuisable charité des ministres
de son Dieu.
Mais nous avons été loin d'agir ainsi. La première des
conditions à remplir pour convertir les hommes, c'est la
168 LES FRANÇAIS
foi: elle nous a manqué , elle nous manque encore. Com-
ment amener les musulmans au christianisme , lorsque
nous ne sommes pas chrétiens nous-mêmes? L'absence
de toute conviction , de toute idée religieuse nous a em-
pêchés de comprendre que le mahométisme pouvait être
vaincu, elle nous a empêchés de vouloir le vaincre, elle
nous a fait faire des fautes qui ont réveillé son fanatisme
assoupi, qui l'ont fortifié. La religion de l'Évangile, com-
mentée par nos œuvres, a paru inférieure à la religion du
Coran. C'est une chose digne, loyale et habile comme
tout ce qui est loyal d'abaisser la puissance des vain-
queurs devant l'inviolable sanctuaire de la conscience
des vaincus , mais il faudrait que les effets répondissent
en tout à la théorie : or nous n'avons respecté chez le
vaincu que les préjugés qui s'opposaient à ce qu'il de-
vînt plus heureux et meilleur ; nous n'avons jamais re-
culé quand il s'est agi de l'opprimer et de le corrompre;
nous avons redouté de paraître chrétiens , nous n'avons
pas craint de nous montrer débauchés , cruels , impies ,
perfides même. Tel de ces musulmans, dont nous respec-
tions la croyance au point de rougir de lÉvangile , a vu
un officier lui prendre sa fille , et l'État lui prendre sa
maison. « Qui ètes-vous? disaient les Arabes à un brave
officier qui m'a confié que son séjour parmi ces barbares
l'avait ramené aux idées religieuses? que nous apportez-
vous ? quelle est votre religion? Jamais vous voit-on prier,
jeûner, rendre hommage à Dieu? Quand nous allons à
Alger, nous trouvons dans les rues des chrétiennes dont
les actions publiques nous font rougir ; nous passons par-
dessus vos soldats ivres dans la boue; voyez -vous chez
nous rien de pareil? Au contraire, vous nous voyez hono-
rer Dieu, et vous ne l'honorez pas. Sachez que le dernier
EN ALGÉRIE. 169
d'entre nous n'est pas ébloui des merveilles de Paris qu'on
nous a fait voir, et dont nous parlons en nous moquant.
Vous avez des pièces de canon , des bateaux à vapeur,
des ponts de fil de fer, des maisons où vous êtes enfer-
més : c'est bon pour vous ; vous vous établissez dans le
monde comme des gens qui voudraient y rester toujours.
Les musulmans dédaignent ces richesses. Ils savent que
l'homme n'est dans la vie qu'en passant et pour en at-
tendre une meilleure ; et ils ne craignent pas de mourir.
Vous autres, vous avez peur de la mort. Quand vos ivro-
gnes tombent entre les mains d'Abd-el-Kader, ils se font
musulmans pour être mieux traités, et Abd-el-Kader les
méprise. Nous ne voulons être rien de ce que vous êtes ,
allez- vous-en. » Les Douaires mêmes, qui nous servent,
sont tourmentés de scrupules religieux. Le lendemain
d'un avantage remporté par les Français, on entend tou-
jours quelques-uns de ces sauvages cavaliers s'écrier:
« Que n'étais-je parmi les Arabes, au lieu d'être ici, avec
ces chiens qui ne prient pas ! Peut-être serais- je mort pour
la religion. » Ils disent : pour la religion, et non: pour
la patrie. « Enfin, poursuivait cet officier, qui malheu-
sement n'était pas en état de venger le christianisme qu'il
ne connaissait pas, lorsque nous combattons les Arabes ,
lorsque je sais qu'avant de nous attaquer ils ont fait la
prière, lorsque je sais que ceux qui meurent récitent en
mourant la profession de foi et meurent martyrs, je me
demande à qui Dieu s'intéresse , et je ne suis pas surpris
de la stérilité de ces victoires que nous procurent la disci-
pline , la tactique et le canon. »
Tel est donc le véritable effet de cette indifférence que
nous avons décorée du beau nom de respect pour la con-
science d'autrui. Non, nous ne respectons pas la religion
170 LES FRANÇAIS
des Arabes, nous nous contentons d'insulter à la nôtre, et
en même temps que nous nous privons par là du bien
particulier qu'elle pourrait nous faire, des services qu'elle
aurait rendus dans nos hôpitaux et dans nos garnisons ,
de la moralité qu'elle aurait introduite dans nos popula-
tions civiles , des respects qu'elle nous aurait attirés de
la part des indigènes , des avantages de la conduite plus
humaine et plus scrupuleuse qu'elle nous aurait inspirée
dans nos rapports avec eux , nous avons relevé l'orgueq
et le courage de ceux-ci en leur donnant de justes raisons
de se proclamer meilleurs que nous. Ils nous ont d'abord
hais comme infidèles, ils nous méprisent comme impies.
Chose étrange et lamentable! aujourd'hui que l'isla-
misme , ayant accompli sa mission , meurt abruti sur les
ruines des plus belles contrées du monde, des exemples
frappants nous montrent encore comment il a pu s'éta-
blir. Vers la lin du dernier siècle , des philosophes fran-
çais trouvaient la religion de Mahomet moins impure
que le christianisme (1), et de nos jours la France, mai-
tresse d'un pays musulman, y oublierait qu'elle est
chrétienne, si ses ennemis ne le lui rappelaient pour
l'insulter et justifier leur haine. Il y a plus : l'islamisme,
si fort ébranlé à Constantinople par le peu de lumières
qu'il a pu recevoir, fait en Afrique, sur les vainqueurs,
les conquêtes qu'ils ne font pas sur lui. Des chrétiens,
les uns par contrainte, les autres volontairement, ont
embrassé l'islamisme, et je ne crois pas qu'aucun laïque
ait essayé sur les musulmans un prosélytisme qui certai-
nement n'aurait pas été encouragé , ni peut-être même
souffert par l'autorité supérieure, dont les principes tolé-
(1) Bergier, Dict. ihêol. , mahomètisme.
EN ALGÉRIE. 171
rantsne pardonneraient rien de pareil, même au clergé.
Or pourquoi ces chrétiens ont-ils embrassé l'islamisme ,
sinon parce que l'ignorance de la religion dans laquelle
ils sont nés les a livrés sans défense ou à la séduction de
leurs désirs, ou à la crainte des mauvais traitements et de
la mort (1)? Certes, ni l'évidence de la vérité, ni l'élo-
quence des imans et des muftis n'ont pu déterminer de
pareilles résolutions. L'homme intelligent et instruit qui
(1) Pendant longtemps les Arabes faisaient abjurer leurs prisonniers civils
et militaires, et ces derniers n'ont pas toujours résisté. Voici ce que je lis dans
la déposition d'un nommé Thoumen , potier à Bouffarik , enlevé par les Arabes
le io février 1840 : «Thoumen, Guchs, elle fils de ce dernier, âgé de huit ans,
« furent enlevés par un parti d'Hadjoules. Ils n'eurent point à subir de mauvais
« traitements; le fils de Guchs Tut même l'objet d'attentions particulières. Les
« Arabes ne coupent plus la lêle; ils ne cherchent qu'à faire des prisonniers.
« Ceux-ci , après avoir abjure le christianisme , sont enrôlés, s'ils sont mili-
« laires, dans les troupes de l'émir; s'ils sont colons, on les envoie dans
« l'intérieur pour travailler. Thoumen vit un soldat et un tambour du bataillon
« d'Afrique, enlevés la veille; trois Espagnols arrivèrent le lendemain. Après
• trente-six heures de captivité, Thoumen put s'échapper. Son compagnon
» Guchs refusa de le suivre, ne voulant point abandonner son fils. »
On voit par la phrase que nous avons soulignée combien l'abjuration des
prisonniers est une chose ordinaire et devenue insignifiante. Citons quelques
faits plus honorables. Le 23 mai 1842, trente hommes, commandés par un
officier, furent attirés dans une embuscade aux environs de la Maison-Carrée et
massacrés impitoyablement. Au nombre des assaillants se trouvaient dix déser-
teurs de la légion étrangère , dont la cruauté dépassa celle des Arabes. Un seul
soldat, nommé Waguener, échappa à la mort. Emmené en captivité, il put
s'évader, et fut rencontré, mourant de faim et de fatigue, par une patrouille,
auprès de l'un des camps de la Mitidjah. Il raconta que son détachement,
entouré par plusieurs centaines d'ennemis, avait à peine eu le temps de se
défendre, et que ses malheureux camarades étaient tombés presque tous à la
fois. Blessé lui-même et étendu à terre, il avait vu son brave officier et le
tambour, restés seuls debout, refuser la vie, que les chefs leur offraient s'ils
voulaient embrasser la loi du prophète , et succomber aussitôt. Pour Waguener,
il n'avait pas eu le même courage; il s'était rendu et avait été circoncis. Sa
captivité fut extrêmement douloureuse ; mais Dieu laissa la vie au renégat pour
qu'il pût faire connaître la vertu des martyrs.
Dans une autre circonstance, un prisonnier français avait consenti à pro-
noncer la formule; ce n'était pour lui qu'une parole vide de sens. Il lui restait
à recevoir l'espèce de tonsure usitée chez les musulmans. A ce moment il vit
la honte de l'apostasie, et résista On lui dit de choisir : « Qu'on me coupe la
tète! s'écria-t-il sans hésiter; je suis chrétien!» Il eut la lêle tranchée.
Abd-el-Kader avait fini par défendre qu'on exigeât l'apostasie des prisonniers.
Il fit sévèrement punir un de ses agents qui avait voulu contraindre à cet
acte infâme quatre-vingts malheureux , qui tous étaient décidés à mourir le
lendemain.
172 LES FRANÇAIS
ne peut croire à la mission de Jésus-Christ ne croit pas
davantage à celle de Mahomet; si le miracle des pains
multipliés répugne à sa raison, elle ne peut davantage
accepter le miracle de la lune fendue en deux. Aujour-
d'hui donc , comme au vne siècle , ce n'est pas le
Coran qu'on accepte lorsque l'on pense, c'est l'Évangile
qu'on nie.
Je rencontre des gens d'esprit, éclairés par un long
séjour en Afrique, qui, sans tomber dans l'excès des en-
cyclopédistes, et sans vouloir inutilement renoncer au
titre de chrétien, ce qui est d'ailleurs une mauvaise spé-
culation , trouvent cependant que l'islamisme est après
tout une religion aussi bonne qu'une autre, et à beau-
coup d'égards plus commode , si l'on prend soin d'en
élaguer certains préceptes superstitieux, tels que l'inter-
diction du vin et l'obligation de la prière. Ils le pensent
et le disent, en présence de ces deux rives de la Médi-
terranée, qui proclament si haut l'abjection de la doc-
trine de mensonge et la gloire de la doctrine de vérité !
Ils savent que, quand l'islamisme est venu fondre sur
l'Afrique, celle-ci , malgré les récentes dévastations des
Vandales, était plus civilisée que l'Europe, dont plu-
sieurs contrées s'agitaient encore dans les ténèbres de
l'idolâtrie; ils voient l'Europe lumineuse, forte et pro-
spère , l'Afrique sauvage , sanglante et dépeuplée , et ces
destinées si contraires ne les instruisent pas ! On les en-
tend reprocher à l'Église son intolérance, ses dogmes
surannés , l'asservissement où elle retient la raison hu-
maine, l'obstacle qu'elle oppose à l'esprit de progrès;
bref , toutes les sottises mal digérées qu'on ramasse dans
les collèges , et contre lesquelles la grande voix de la rai-
son et des faits proteste vainement. Il ne faut pas hausser
EN ALGÉRIE. 173
les épaules , il faut gémir, car ces hommes ne sont pas des
fous , et parmi ceux qui les écoutent ils passent encore
assez volontiers pour savants. Ils ont d'ailleurs rendu
quelques services ; on croit à leurs lumières , à leur expé-
rience , et beaucoup de mesures importantes sont prises
ou inspirées par eux. Or la vérité est que , désespérant
de montrer aux Arabes une foi et des vertus supérieures
à celles dont ils se targuent, ils pensent à les imiter
bien plus qu'ils ne songent à les convertir. S'étant aper-
çus de ce mépris sans bornes que la foi musulmane res-
sent pour l'incrédulité des chrétiens , une espèce d'ému-
lation s'est éveillée dans leur âme. Ils se sont mis à
parler de Dieu aussi ; ils se sont dit bientôt qu'il fallait
croire, qu'il était bon de prier; et, préparés par leur édu-
cation , entre les deux croyances qui s'offraient à leur es-
prit, ils ont naturellement donné la préférence à celle qui
ne leur demandait ni sacrifice, ni changement, ni péni-
tence. Qu'est-ce que l'islamisme dépouillé de ses pra-
tiques ridicules et de ses insoutenables fables ? Un vain
aveu de l'existence de l'Être suprême, au niveau de tous
les enseignements de la philosophie, c'est-à-dire de toutes
les leçons que nous donnent les révoltes et les corruptions
du cœur.
A côté de ces mystiques, qui ne jugent pas à propos de
se faire circoncire, mais qui ne verraient pas de mal à ce
que les Français en masse devinssent musulmans , il y a
les hommes d'affaires. Le spectacle de la foi ne les touche
que d'une façon : ils en ont peur, voyant là une force
qui n'est point en nous. Sans se mettre en peine de dé-
cider lequel vaut le mieux de l'Évangile ou du Coran,
travail théologique au-dessus de leurs forces, ils ne s'oc-
cupent ni de l'un ni de l'autre , et craignent seulement de
174 LES FRANÇAIS
compliquer les affaires en irritant ce fanatisme qui leur
semble un des caractères les plus fâcheux de la barbarie,
et qui est moins barbare assurément , moins sauvage et
moins honteux que leur matérialisme. Pour assurer la
soumission du pays ils comptent sur le sabre d'abord , et
ensuite sur les avantages que notre commerce procurera
aux indigènes. Il n'est pas de momeries musulmanes , et
je dirais presque de lâchetés, s'il ne fallait avoir pitié de
leur ignorance , que n'obtienne d'eux l'espérance d'adou-
cir ce fanatisme intraitable et désespérant. Ce sont eux
qui , renouvelant autant qu'ils le peuvent la honteuse
comédie jouée par Bonaparte en Egypte , ont employé les
mains d'un prince français , d'un descendant de saint
Louis , à poser la première pierre d'une mosquée , lors-
qu'ils demandaient à la pitié des musulmans de leur faire
cadeau d'une église ; ce sont eux qui, dans les expéditions,
ne se contentent pas de respecter les chapelles élevées
en l'honneur des marabouts , mais encore y font des of-
frandes ; ce sont eux qui tirent le canon pour célébrer
le mois de ramadan ; ce sont eux qui ont autorisé la folie
de quelques jeunes gens qu'on a vus embrasser l'isla-
misme. S'ils l'osaient, ils feraient publiquement la prière
du Magrheb avec autant de zèle qu'ils en sauraient montrer
dans le cas où il faudrait empêcher les soldats français de
réciter V Angélus. Ils savent parfaitement que, pour nous
combattre, les Maures ont quitté en foule Alger, où beau-
coup d'entre eux étaient misérables (en grande partie par
notre faute), mais où du moins leur religion était plus
honorée qu'inquiétée; ils savent qu'Abd-el-Kader doit,
avant tout , l'influence qu'il exerce sur ses compatriotes à
son titre de marabout et à sa réputation de sainteté ; que,
pour le suivre, un grand nombre de tribus ont tout sacri-
EN ALGÉRIE. 175
fié, tout souffert; que les Kabyles mêmes ont abandonné
leurs montagnes pour attendre les Français dans les
camps de l'émir, où, manquant de pain, ils mangeaient
de l'herbe ; ils savent enfin que le reproche qui nous est
fait n'est pas de combattre la religion des musulmans ,
mais de n'avoir pas de religion nous-mêmes. Toutes ces
circonstances sont comme non avenues ; ils persistent à
singer la piété musulmane , à penser qu'il est malheureux
que nous soyons chrétiens 5 à craindre que l'évèque, s'il
venait à convertir un Maure, ne nous fit du même coup
des milliers d'ennemis.
Sur quels faits , sur quelles raisons se fondent -ils? c'est
ce qu'il m'a été impossible de découvrir. Arabes et Maures
n'ont jamais témoigné que beaucoup de respect pour nos
prêtres , et beaucoup d'estime pour les rares chrétiens
qu'ils ont vus s'acquitter du devoir religieux. Lorsque la
France voulut avoir dans Alger une église , ce qui n'eut
lieu que deux ans après la conquête , les ulémas , qui ont
montré en toute occasion plus de fanatisme que le reste
du peuple, nous concédèrent avec joie la mosquée que
nous avons appropriée à cet usage, et nous félicitèrent,
peut-être avec un peu d'ironie, de la résolution qui nous
venait enfin d'honorer notre Dieu (I). L'évèque a reçu de
tous les musulmans l'accueil le plus cordial et le plus res-
pectueux ; les malheureux sont venus à lui ; Abd-el-Kader
et ses kalifats , lui supposant une autorité qu'il n'a pas et
une influence qu'on lui refuse , ont eu recours à son in-
(i) « L'église catholique fui établie dans une mosquée : cette mesure choqua
beaucoup moins les musulmans qu'on n'aurait pu le croire, car notre indiffé-
rence religieuse était ce qui les blessait le plus. Ils furent bien aises de voir
que nous consentions enfin à prier Dieu. » (M. Pèlissier. Annales algériennes ,
t. il.) On remarque dans le même ouvrage que la population d'Alger ne s'émut
nullement de la conversion d'une Mauresque, qui occasionna cependant la
destitution elle remplacement du mufti.
176 LES FRANÇAIS
tervention ; la ville de Constantine tout entière semblait
vouloir se jeter dans ses bras ; les rares conversions qui
se sont faites n'ont soulevé aucune réclamation, aucune
plainte. Que craint-on? J'ai peur quelquefois qu'on ne
craigne le bien , et qu'une incompréhensible jalousie ,
s'ajoutant aux préjugés de l'éducation et de l'ignorance,
ne fasse considérer comme ravi à la gloire du sabre tout
ce que la soutane pourrait accomplir d'heureux et de
grand.
Il est certain du moins qu'après avoir installé la reli-
gion avec une sorte de pompe , on nourrit contre elle , au
moins dans les basses régions du pouvoir, sinon dans les
plus hautes , je ne sais quelle hostilité qui ne se déguise
pas toujours. On la gène, on la taquine, on a mille rai-
sons de politique et d'économie pour s'opposer à ses dé-
veloppements : il est facile de voir que les empiétements
du clergé ne sont pas moins redoutés à Alger qu'ils ne le
sont à Paris. On entoure l'évèque de plus d'honneurs
qu'il n'en réclame ; il a rang de maréchal-de-camp, un
factionnaire est à sa porte et lui présente les armes lors-
qu'il passe ; mais il n'est d'aucune commission, d'aucun
conseil; on le considère, lui ministre de Dieu, comme une
superfétation au milieu de cette société qu'il s'agit d'or-
ganiser; heureux lorsque, voyant la population civile
s'agglomérer autour d'un camp ou d'une garnison, il peut
faire porter au budget la modique rétribution nécessaire
pour y entretenir un prêtre. S'il proposait d'en donner
un à ces garnisons lointaines enfermées par l'armée en-
nemie , on lui répondrait peut-être , comme ce ministre
de la marine à qui l'on proposait de mettre des aumôniers
sur les vaisseaux : « A quoi bon , puisqu'il n'y a point de
femmes? » Bref, en matière de religion , c'est le mauvais
EN ALGÉRIE. 177
côté, le côté officiel de l'esprit français qui règne sur l'Al-
gérie. Faut -il maintenant s'étonner des obstacles que
nous oppose l'islamisme? Malgré nos églises, malgré nos
prêtres, déjà si impuissants par leur petit nombre, et
garrottés encore par une politique hostile lorsqu'elle n'est
pas indifférente , les Arabes sont restés dans cette convic-
tion que nous sommes un peuple athée (1). « Observez la
foi de vos pères, écrivait Ben-Salem, kalifa d'Abd-el-
Kader, à un Arabe qui lui demandait pardon d'avoir de-
meuré chez nous. Si vous voulez vous séparer de moi ou
de notre seigneur et maître le sultan , retournez à votre
ferme avec la paix de Dieu , ou réfugiez-vous dans les
montagnes protectrices , telles que Flissah, Beni-Ratel;
les terres musulmanes sont grandes , mais ne restez pas
chez ceux qui doutent de leur religion et de la nôtre. »
Ainsi nous avons soufflé sur un feu qui s'éteignait, et la
guerre sainte prêchée contre nous fut aussi véritablement
religieuse que nationale ; elle eut autant pour but d'atta-
quer des impies que de défendre un territoire dont nous
ne réclamions qu'une petite part, et une croyance que
nous respections jusqu'à manquer de dignité.
(i) Quelques-uns , voyant les prêtres et les fidèles s'incliner devant la
croix, nous accusent d'idolâtrie; et ils appellent la religion catholique Din-
el-hhàiob , religion de bois. 11 était nécessaire de les tirer de cette erreur, et
on le pouvait facilement; mais on ne saurait imaginer à quel point toute
espèce de prosélytisme était encore redouté en 1841. Le simple bruit de la
prochaine arrivée d'un prêtre parlant arabe mit en émoi le gouvernement de
la province de Constantine , et l'ordre fut donné de l'arrêter à son débarque-
ment. J'espère qu'il n'en est plus de même aujourd'hui ; toutefois je ne vou-
drais pas en jurer.
12
XIV
LA GUERRE SAINTE.
Pourapôtres desa loi, si sévère aux passions de l'homme,
le sauveur Jésus-Christ n'a voulu qu'un petit nombre
de gens faibles, simples , désarmés, auxquels il ne permit
d'employer d'autres moyens de conquête que la parole ,
la liberté et l'exemple persuasif de leur vertu ; s'il y ajouta
le don des miracles , le plus grand miracle dont ils éton-
nèrent le monde fut leur patience à supporter tous les
maux , à pardonner toutes les injures , à braver tous les
supplices. Ils n'étaient pas cent lorsque, portant la besace
du mendiant et le bâton pacifique du voyageur, ils sor-
tirent de Jérusalem à pied , avec la mission d'instruire
tous les peuples , c'est-à-dire de leur faire adorer les plus
impénétrables mystères , de leur faire pratiquer les plus
héroïques vertus , et d'apprendre à tout homme sur cette
terre l'art suprême de mourir à lui-même pour conquérir
dans une autre vie les chastes et incompréhensibles ivresses
d'une éternelle contemplation. A la sublime folie de leur
dessein, comment méconnaître l'inspiration d'un Dieu
qui savait bien quels prodigieux changements opérerait
sa parole , et qui connaissait la force de l'élément divin
qu'il venait de rajeunir dans l'àme humaine , en brisant
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 179
par la générosité d'une expiation inouïe le formidable
anathème encouru par le péché ?
L'infâme parodiste du Rédempteur, comme il avait
pris lecontrepied de l'Évangile, a pris aussi le contrepied
de la prédication , et n'a peut-être nulle part mieux trahi
le sentiment de son impuissance. Homicide dès le com-
mencement^), il s'en remit au sabre du soin d'établir
sa religion de rapine et de luxure : « Combattez contre
« les infidèles jusqu'à ce que toute fausse religion soit
« exterminée; — mettez-les à mort, ne les épargnez
« point; — lorsque vous les aurez affaiblis , réduisez-les
« en esclavage et écrasez-les par des tributs. » 11 n'y eut
point, dans le Coran, de loi plus sacrée ni mieux suivie
que celle-là : la guerre contre les infidèles semble avoir
été le but même de l'islamisme , comme elle en a été le
résultat. On a admiré l'audace avec laquelle Mahomet,
divisant la terre en deux parts , celle qu'occupaient les
croyants et celle qu'ils n'occupaient pas encore , leur avait
ordonné de ne jamais abandonner la première , et de ten-
ter de continuels efforts pour s'emparer de la seconde;
il ne pouvait faire autrement : la vénération de ses dis-
ciples et la force de sa secte en dépendaient. Il devait
parler de la sorte et regarder le monde entier comme son
domaine ; on a vu que cette prétention ne l'empêchait pas
de transiger au besoin , et qu'importaient aux souverains
éloignés , tels qu'Héraclius et Kosroës , les lettres que
leur adressait un fou retiré dans ses déserts , pour les
sommer d'embrasser une religion aussi inconnue qu'il
l'était lui-même ? Il en avait la gloire aux yeux de ses
compagnons, et le mépris qu'il provoquait ailleurs le
Ci) Ille homicida erat ab initio. (Saint Jean, vin, 44.)
480 LES FRANÇAIS
mettait à l'abri du danger. Mais ses disciples, animés
d'une foi brutale et voyant leurs forces s'accroître, se
crurent véritablement appelés à l'empire du monde. En-
couragés par leurs étonnants succès , et forcés en même
temps de donner un aliment extérieur à toutes les pas-
sions anarchiques qui, dès l'origine, fermentèrent au
milieu d'eux, ils firent de la guerre sacrée leur principal
et presque leur unique mode d'action. Cette guerre eut
un nom spécial , el Djehad (l), et un code particulier,
dont voici les dispositions :
La guerre sacrée est obligatoire ; chacun est tenu de s'y
rendre jusqu'à ce que le contingent nécessaire soit formé ;
cependant le célibataire passe avant l'homme marié. Si
le danger est sérieux , le fidèle ne peut ni emporter son
Coran ni emmener sa femme; cette prescription ne s'ap-
plique pas aux concubines. La femme musulmane qui
tombe au pouvoir de l'ennemi doit préférer la mort au
déshonneur. L'appel général n'exempte que les femmes ,
les enfants , les esclaves et les infirmes ; mais s'il y a ir-
ruption de l'ennemi , tout ce qui peut combattre doit
marcher, la femme sans le consentement du mari, l'es-
clave sans celui du maître.
Le combattant du djehad n'a droit à aucune rémuné-
ration. Il paye de sa personne ou de son bien la dette
que Dieu lui impose. Mahomet prenait les armes et les
chevaux de ceux qui restaient dans leurs foyers ; il frappe
d'anathème la désertion ou le refus de contribuer aux
frais delà guerre.
Le djehad ayant pour but la conversion des infidèles ,
(i) Les noms génériques qui dans la langue arabe s'appliquent à la guerre
(el Harb, el Seir, el Therad) sont rarement employés lorsqu'il s'agit d'expédi-
tions contre les non croyants.
EN ALGÉRIE. 181
ne peut être employé contre eux qu'autant qu'ils refu-
sent d'embrasser volontairement l'islamisme. Avant donc
d'entrer en campagne, l'iman fait aux populations un ap-
pel religieux. Si elles se convertissent , on doit s'abstenir
de les combattre ; dans le cas contraire , un second appel
les somme de payer le tribut jusqu'à ce qu'elles soient
converties. Eef usent-elles et l'islamisme et le tribut, il
faut alors les combattre par tous les moyens , sans trêve ,
sans miséricorde , avec le fer, avec le feu et l'eau.
Dans le cas où les infidèles essayeraient de se couvrir
comme d'un bouclier des enfants ou des prisonniers mu-
sulmans , que ces obstacles n'arrêtent pas la flèche ni
l'épée des croyants ; qu'ils visent aux infidèles , ils sont
absous du résultat. Néanmoins les musulmans doivent
épargner les femmes, les enfants, les vieillards, les in-
firmes et les insensés , à moins qu'ils n'aient pris part à la
guerre , ou que la femme ne soit une reine. Tout ce que
le vaincu possède est la proie légitime du vainqueur ; le
vainqueur détruira ce qu'il ne pourra emporter. Il inflige
à son gré au vaincu l'esclavage ou la mort ; mais la loi
proscrit toute espèce de cruauté, et notamment toute
mutilation sur les prisonniers. On sait combien ces pres-
criptions ont été mal observées.
Une disposition expresse interdit , sous les peines les
plus rigoureuses , la vente aux infidèles de munitions de
guerre, d'armes et de chevaux, même en temps de paix.
On ne peut vendre non plus les armes prises sur les enne-
mis , ni les donner comme rançon pour les prisonniers
musulmans. Quelques jurisconsultes admettent cependant
ce dernier cas ; tous s'accordent à proscrire le don pur et
simple.
Le prophète a déclaré que la guerre serait éternelle. 11
182 LES FRANÇAIS
peut y avoir des trêves, jamais de paix. Dans les accom-
modements temporaires que la force des choses amène
avec les infidèles, la foi donnée doit être gardée scrupu-
leusement. Quand la trêve est expirée, il est bien de re-
prendre les hostilités , car la guerre est essentiellement
la volonté de Dieu ; mais l'iman doit préalablement en
faire la déclaration à l'ennemi. Dans le cas où celui-ci fait,
pendant la paix , acte de perfidie et de trahison , l'attaque
peut être commencée par surprise, sans déclaration. Le
prétexte pour en agir ainsi n'a jamais manqué, et Maho-
met, d'ailleurs, autorise le mépris des serments.
Pour soutenir le courage de l'homme devant cette
perspective d'éternels combats, les lois du djehad garan-
tissent à tous les guerriers une part positive dans le fruit
de la victoire. Tous les objets pris sur l'ennemi vaincu
sont mis en commun et répartis ensuite par l'iman. Un
cinquième est d'abord prélevé pour les besoins généraux
de l'islamisme ; les quatre autres cinquièmes sont partagés
entre les vainqueurs ou leurs veuves et leurs orphelins.
Le cavalier a deux parts, le fantassin n'en a qu'une; il
n'y a point de part pour le demmi (intidèle payant le
tribut, proprement client). L'iman le rétribue s'il le juge
à propos. Le musulman qui a tué un ennemi eu combat-
tant corps à corps peut prendre sa dépouille en sus de
la part qui lui revient dans le partage. Ces règles s'ap-
pliquent également à la répartition des terres conquises.
A lappàt du gain s'ajoutait l'espérance des récom-
penses éternelles , fermement attendues par une foi
aveugle. Partout le Coran répète que le paradis est le prix
de celui qui combat pour la foi, que le lâche et le déser-
teur seront précipités dans l'enfer, que nul n'évite sa
destinée, que le terme est également près pour le brave et
EN ALGÉRIE. 185
pour le fuyard , que tomber sur le champ de bataille ce
n'est pas mourir, mais vivre; que le martyr (chaed)
trouvera dans la mort bien plus qu'il ne laisse en ce
monde inférieur, etc. Telles sont les assurances du livre
redoutable au moyen duquel nos docteurs français entre-
prennent d'argumenter aujourd'hui contre les Arabes,
où les interprètes vont prendre les devises qu'ils insèrent
dans les cachets officiels de nos gouverneurs , et qu'une
ineptie qu'on ne sait par quel mot caractériser nous fait
honorer devant les musulmans eux-mêmes comme un
livre sacré.
Sous l'empire de cette législation , de cette croyance
et des premiers succès de l'islamisme, le djehad déploya
une force qui parut longtemps indomptable. Lorsque
enfin le grand revers de Poitiers eut marqué la limite que
l'islamisme ne pourrait franchir, l'amour du butin resta
le même et s'accrut, le zèle religieux diminua, et la ri-
gueur des principes commença de fléchir. Les lois fon-
damentales de la guerre sainte furent souvent violées
dans leurs commandements ou dans leurs défenses; on
vit se multiplier des alliances que le rigorisme des pre-
miers croyants aurait certainement réprouvées, mais que
la politique et la nécessité dictaient impérieusement. Une
institution si violente ne pouvait longtemps subsister,
elle devait se détruire elle-même en se modifiant , ou
briser l'islamisme tout entier sur les obstacles que lui
opposait ' l'énergie des autres peuples , revenus de leur
premier accablement. Le fatalisme fut impuissant contre
l'instinct de la vie. A deux siècles de sa naissance l'isla-
misme pactisait déjà avec les infidèles , et ne cherchait
plus à leur imposer la foi, mais seulement à les dépouiller
lorsqu'il se trouvait le plus fort. Trois siècles après l'avé-
184 LES FRANÇAIS
nement du Sauveur, les chrétiens n'étaient pas encore
las de renoncer à tous les biens de ce monde , d'être
persécutés, de mourir et de prier pour leurs bourreaux.
Après l'expulsion des musulmans d'Espagne, le djehad
devint plus particulièrement maritime , et , sous cette
nouvelle forme , cessa tout à fait de tenter à l'envahisse-
ment et à la conquête. On sait comment il finit par n'être
plus qu'une piraterie mesquine, et de temps en temps du-
rement punie. Néanmoins les musulmans d'Alger, comme
les autres Barbaresques , croyaient faire une œuvre pie
en donnant la chasse aux navires chrétiens , et en rame-
nant esclaves dans leurs repaires quelques malheureux
que parfois l'on forçait encore, le pistolet au poing, d'opter
entre l'abjuration et la mort. Le fanatisme, excité par
l'ardeur du pillage , engagea le dey Hussein dans la ré-
sistance insensée qu'il opposa aux réclamations du gou-
vernement français ; et ainsi le fait immense de la prise
d'Alger, dont les dernières conséquences , déjà visibles,
seront la chute et le complet anéantissement de la puis-
sance musulmane en Afrique, eut pour causes détermi-
nantes les deux éléments primordiaux de la grandeur de
l'islamisme : la brutalité d'une foi folle et la soif du
butin. Dès que la flotte française fut en vue d'Alger, Yel
Djehad , proclamé dans toute la Régence , fit accourir
sous les murs de la ville une multitude de combattants.
Les Turcs et les Arabes en étaient encore aux souvenirs
de Charles-Quint et ne doutaient pas de leur triomphe ;
mais la journée de Staoueli ayant montré la force des
chrétiens , ces croyants se dispersèrent aussi vite qu'ils
s'étaient rassemblés ; les Turcs seuls résistèrent , ils dé-
fendaient leurs foyers ; l'intérêt de la religion ne parla
pas assez haut pour retenir les autres. Cet abandon ne
EN ALGÉRIE. 185
prouve pas seulement que les Turcs étaient haïs , car les
Maures d'Afrique ont haï tous leurs maîtres ; il prouve
aussi l'affaiblissement de la foi.
Cependant le gouvernement des Français ne tarda pas
à ranimer cette foi languissante. J'ai dit comment et
pourquoi les Arabes avaient appris à nous mépriser :
d'autres fautes s'ajoutèrent à cette faute radicale. L'opi-
nion que nous ne voulions pas garder l'Algérie s'étant
accréditée , non sans motif, parmi les indigènes, mit en
mouvement toutes les ambitions et fit concevoir l'espé-
rance de nous dégoûter plus vite en nous opposant une
résistance armée. Les marabouts, ces agents actifs de
toute révolte contre le pouvoir établi, multiplièrent leurs
prédications et leurs intrigues. Une première coalition se
forma en 1 831 , et n'eut pas une grande importance ; une
seconde éclata en 1 832 , et détermina la défection du chef
que nous avions donné aux Arabes d'Alger, l'agha El-
Hadj-Mahi-eddin-ben-Embarrak, qui d'abord avait ré-
sisté au mouvement, et qui céda plus encore peut-être
à la crainte d'être arrêté par les Français qu'à celle d'être
maudit par les musulmans. Peu de temps avant d'aban-
donner notre cause, il écrivait aux ministres pour les en-
gager à ne pas céder l'Algérie à une autre puissance eu-
ropéenne, et à lui donner plutôt un roi indigène, si la
France voulait se retirer. « Songez donc à notre sort ,
disait-il ; occupez-vous de notre bien ; pensez à tous les
maux auxquels vous livreriez tant d'êtres faibles et dignes
d'intérêt. Maintenant nous ne faisons qu'un avec vous.
De même que vous avez en France la tranquillité et le
bien-être, vous devez désirer que nous jouissions aussi
de ces avantages dans notre pays. » Ce n'est pas là le lan-
gage d'un fanatique. Plus tard il prêcha la guerre sainte
186 LES FRANÇAIS
avec énergie. Le gant était jeté ; il fallait parler au peuple
un langage propre à l'émouvoir et à nous créer le plus
d'ennemis possible. Mais Mahi-Eddin , tout fils, frère et
neveu de marabouts qu'il était, songeait aux biens de sa
famille , qui régnait véritablement à Coléah , aux magni-
fiques appointements que lui donnait la France , à sa
mosquée enrichie par les offrandes des pèlerins , à sa
Zaouia (sorte de séminaire) florissante, à ses maisons, à
ses champs , à ses fermes qui allaient être saccagées ; il
n'avait pu se résoudre aisément à sacrifier tant de biens.
Parmi les pauvres Arabes des tribus , beaucoup plus fer-
vents que tous ces grands seigneurs attachés à leurs ri-
chesses, qui ne se disputaient la gloire de nous combattre
qu'après s'être disputé le profit de nous servir, exci-
taient deux partis : l'un voulait la guerre, et mettait en
avant les intérêts ou plutôt les commandements de la re-
ligion ; l'autre désirait la paix , et ne nous reprochait que
de ne savoir pas la maintenir. Le parti fanatique, puissam-
ment aidé par notre faiblesse, par notre ignorance, par
nos fautes , et, je le répéterai sans cesse, par le dégoût
qu'inspiraient l'impudence de nos mœurs et notre évi-
dente impiété, l'emporta comme il arrive toujours ; néan-
moins Abd-el-Kader, seul , put imprimer au djehad un
peu d'ensemble et d'énergie. Cet homme si remarquable,
qui est en toutes choses le premier parmi ses compa-
triotes, le meilleur cavalier, le guerrier le plus habile, le
plus savant docteur, le politique le plus délié, le prédica-
teur le plus éloquent , le musulman le plus pieux , le seul
organisateur, ne doit pas seulement à ses qualités la force
qu'il nous oppose. Nul plus que lui n'était capable de ré-
veiller le zèle de la foi , et il l'a fait avec un succès éton
nant ; mais son éloquence et ses réelles vertus auraient
EN ALGÉRIE. 187
échoué contre l'apathie des masses , contre la jalousie des
autres chefs , contre l'influence du fatalisme , qui nous
montre comme une nouvelle race d'hommes devant les-
quels les enfants d'ismaël lutteront en vain , si , par la
création de ses bataillons réguliers, il ne s'était mis en
position de lancer sur nous les tribus que nous ne pou-
vions défendre de ses coups et de sa colère.
L'appel au djehad se fait en Algérie de deux manières :
par lettres et par la prédication. Abd-el-Kader et ses lieu-
tenants, non- seulement parcourent les tribus, mais leur
écrivent sans cesse , et envoient jusque dans nos villes des
émissaires porteurs d'exhortations destinées à réchaufferie
zèledes croyants. L'émir s'est mis en outre en relation avec
les puissances musulmanes du Caire, de Coustantinople
et de Maroc, et s'efforce d'en obtenir quelques secours.
Je ne sais si ses prières sont parvenues jusqu'au vice-roi
d'Egypte, et je doute que le vieux pacha les écoute jamais.
La Porte lui envoie des derviches qui ont pour mission de
le féliciter, de contribuer à entretenir parmi les popula-
tions la haine du nom chrétien , et de soutenir leur cou-
rage en leur faisant espérer une assistance qu'elle est hors
d'état de leur donner. Pertew-Pacha tient dans ses mains
le fil de ces intrigues ; un couvent de derviches , fondé
par lui à Scutari , en 1 836, sert de point de réunion à tous
ceux qu'enflamme le zèle de la cause musulmane ; les der-
viches missionnaires sont embarqués comme par charité,
au uombre de deux ou de trois , sur un navire qui porte
un officier destiné à tromper l'attention de nos agents di-
plomatiques , et débarquent à Tunis , d'où ils se rendent
dans les tribus et jusqu'à Alger même. Ce renfort, bien
que faible , n'est pas méprisable , à cause du grand crédit
dont les derviches jouissent auprès de tous les musul-
188 LES FRANÇAIS
mans. L'empereur du Maroc admire et craint Abd-el-
Kader, dont les exploits , grossis par la renommée , émer-
veillent les populations guerrières de son empire. Il lui
donne quelques munitions, quelques armes, parfois quel-
ques soldats. 11 ferait sans doute davantage, car il est
plus fanatique encore qu'il n'est avare, si, d'une part, la
popularité d'Abd-el-Kader ne l'effrayait avec raison, et
si, de l'autre, il ne redoutait le mécontentement des
Français. Sa contribution pour la guerre sainte se borne
donc à de maigres offrandes. Vainement les derviches de
Constantinople , les marabouts du Caire, ceux de l'Algé-
rie , ceux du Maroc plus que les autres , le pressent de se
montrer et lui promettent la victoire ; vainement Abd-el-
Rader le flatte , lui envoie en cadeaux les présents qu'il
a reçus naguère des Français , lui rend compte des avan-
tages qu'il remporte , et semble se regarder comme son
lieutenant ; Muley-Abder-Ahman, plus importuné que sa-
tisfait d'un tel honneur, résume en lui les deux partis
contraires , désire en tremblant le succès du héros dans
lequel il craint de rencontrer plus tard un usurpateur, et
seconde à regret, le moins qu'il peut, pour satisfaire son
peuple, une lutte qui menace de devenir le plus' grand
de ses embarras. Certes il est difficile de reconnaître à
de tels caractères le djehad primitif, et ces fiers Kabyles,
apôtres forcenés, uniquement préoccupés du triomphe
du prophète, qui marchait devant eux, répétant toujours,
dans la défaite comme dans la victoire, et sans jamais
fléchir devant l'infidèle : « La conversion, le tribut ou la
mort. » Abd-el-Kader lui-même, qui a ressuscité la guerre
sainte autant qu'elle pouvait l'être, et sous la conduite
duquel il est probable qu'elle aura jeté son dernier éclat;
Abd-el-Kader a oublié la rigueur des préceptes jusqu'à
payer le tribut aux chrétiens.
EN ALGÉRIE. 189
A cette infraction près, il faut reconnaître que le jeune
émir a observé, plus qu'on ne l'avait fait depuis des
siècles, ce qu'il y a de religieux, d'humain et de lovai
dans le code de la guerre sacrée. Il est ambitieux , sans
doute , et lui-même l'avoue , mais personne ne peut as-
surer que ce n'est pas sa foi autant que son ambition qui
lui a mis les armes à la main. Autant qu'il l'a pu, il a
empêché qu'on ne maltraitât les prisonniers ; et si ce ne
sont pas les Français qui ont les premiers coupé les tètes,
ce n'est pas Abd-el-Kader qui a renoncé le dernier à cette
coutume barbare ; enfin nul n'a autant que lui contribué
aux frais du djehad : lors de la rupture de la paix , il fit
vendre jusqu'aux bijoux de sa femme sur la place pu-
blique de Mascara.
On trouvera dans les notes à la suite de cet ouvrage
quelques-unes de ces exhortations à la guerre sainte que
l'émir et ses lieutenants envoient continuellement dans
les tribus , et qui , même pendant la paix , exhortaient les
Arabes établis dans le voisinage de nos villes d'émigrer
chez les vrais croyants. J'y ai joint les lettres curieuses
d'un marabout du Caire, Mohammed-Effendi-el-Kadirv,
qui voulait détacher de notre cause l'agha des Douairs ,
Mustapha-ben-Ismavl, et le réconcilier avec Abd-el-Kader.
Le même personnage écrivit à l'empereur du Maroc pour
le louer de l'appui qu'il donne à l'émir. C'est toujours
le même langage ; on devait parler ainsi du temps des
khalifes ; mais ce n'est plus la même foi qui écoute. Quel-
que grand que soit le nombre des fidèles qui ont obéi, ce-
lui des rebelles a été plus grand encore, et les pèlerins qui
se rendent à la Mecque vont répéter dans les villes sain-
tes que les croyants du Maghreb, non-seulement se refu-
sent en majeure partie à combattre l'infidèle, mais encore,
190 LES FRANÇAIS
scandale plus terrible , font alliance avec lui et tournent
leurs armes contre leurs frères. En effet, une tribu jadis
puissante, celle des Douairs, aujourd'hui bien diminuée
par la famine et la désertion , sert sous nos drapeaux , et
dans la mosquée de Constantine on a rendu de solennelles
actions de grâces à Dieu pour la victoire du Scheik- el-
Arab , remportée à notre profit contre les partisans
d'Aehmed-Bey. Au récit de ces faits lamentables, les doc-
teurs se voilent la tête et devinent que les derniers jours
sont venus. Ils gémissent, ils exhortent les croyants à
prendre les armes; mais eux-mêmes, exemples éclatants
de la décadence commune, ils négligent de s'armer, ils ne
connaissent plus la route frayée par leurs pères : pas un
guerrier n'est venu de l'Orient pour grossir les faibles
bataillons de l'iman du Maghreb.
Bénissons Dieu de cet affaiblissement dont il a frappé
l'antique fureur de nos ennemis. Assez forts pour nous
vendre chèrement leur défaite et nous faire expier nos
fautes, ils ne peuvent nous résister avec succès. Que fe-
rions-nous si cette foi musulmane qui jadis, des confins
de Tripoli aux déserts les plus reculés du Maroc, aurait
armé jusqu'aux femmes et aux enfants, maintenant at-
tiédie et presque indifférente, n'abandonnait sa destinée
aux mains de quelques braves qui devront bientôt se sou-
mettre ou périr ?
Le djehad n'est déjà plus, en quelque sorte, que le
souvenir d'une institution disparue. Néanmoins ne nous
hâtons pas de croire que cette ombre , chaque jour plus
légère , se dissipera promptement et nous laissera paisi-
bles possesseurs des contrées où nous la combattons. La
nature du sol algérien permet d'y prolonger la guerre ;
le caractère arabe est mobile et vindicatif; à la haine
EN ALGÉRIE. 191
contre les chrétiens succédera la haine contre l'étranger;
la conscience musulmane est sujette à des retours prompts
et terribles , et le désert enfin sera toujours là pour re-
celer des ennemis et pour en vomir. Tel qui nous sert
aujourd'hui, se trouvant mal récompensé, ou même se
repentant de notre amitié comme d'un crime , ira s'ab-
soudre à la Mecque et reviendra pour nous trahir. Nous
verrons se relever tout à coup des tètes longtemps sou-
mises; et ces révoltés, après avoir brûlé nos maisons,
fatigué nos armées , maltraité ou séduit peut-être les
populations nouvelles , ne succomberont que pour laisser
des vengeurs.
XV
LA LITTÉRATURE ALGERIENNE.
k U. Y.D. L.
Mon cher ami,
La littérature des Algériens confirme le célèbre axiome
de M. de Bonald, quoiqu'elle semble, au premier coup
d'œil, le contredire. En effet, ce peuple qui, sous les
Turcs , dormait entre la potence et le bâton , et qui , sous
les Français , s'agite entre la domination infidèle , la fa-
mine et la guerre ; ce peuple abaissé, opprimé, ruiné, ne
manifeste sa vie intellectuelle que par des chansons de
table et d'amour, mieux tournées , mais non pas plus vi-
riles ou plus dévotes que celles de nos poètes de cabaret
et de salon. C'est qu'au fond ils n'ont pas plus de religion
qu'ils n'ont de patrie, pas plus de courage qu'ils n'ont de
lumières ; et leur littérature , chanson efféminée que font
éclore les fumées de l'ivresse et les sourires des courti-
sanes, est bien réellement l'expression de leur société.
Les poètes algériens ont leurs analogues chez nous. Tout
ce qui , depuis des siècles, fait en Europe, et particulière-
ment en France, de la poésie amoureuse et légère , offre
avec eux de frappants rapports de caractère, de pensée et
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 195
d'expression : c'est le Temple, c'est le Caveau, c'est cette
école que, depuis si longtemps, nous entendons fredonner
au milieu de toutes les angoisses de la patrie , et à qui ja-
mais un malheur public, jamais une bataille perdue n'a
fait manquer une partie de plaisir; gens de bon appétit,
que rien ne distrait d'aiguiser une épigramme ou de tour-
ner un couplet pour le prochain repas où ils se réuniront.
En un mot, les poètes d'Alger sont des épicuriens. Je leur
reconnais pourtant une supériorité sur les nôtres : ils n'ont
point de prétentions et ne font pas imprimer. Voici com-
ment ils composent. Dans un lieu public, dans une fête
donnée à l'occasion de quelque solennité de famille, circon-
cision ou mariage, au milieu de la fumée des pipes , dont
l'agréable odeur se mêle à la vapeur du café et à la sen-
teur pénétrante des essences , une ou plusieurs femmes
apparaissent et se livrent à des danses que vous me per-
mettrez de ne vous point décrire , car, sur ce qui m'en a
été dit, je n'ai point jugé à propos de les voir. Ces dan-
seuses ont le privilège infamant de paraître devant les
hommes à visage découvert. Elles inspirent des improvi-
sations poétiques qui restent dans la mémoire des as-
sistants lorsqu'elles ont quelque mérite, et qui, dans le
cas contraire , sont oubliées aussitôt Voilà l'origine fort
peu respectable de cette littérature assez abondante. Il
n' y est question ni des tyrans ni des infidèles ; on y célèbre
des boissons très-hétérodoxes ( 1 ), et ceux qui l'alimentent
(i) Il est rare de trouver un poêle oriental, arabe, turc ou persan , qui n'ait
pas chanté le vin. Plusieurs , et les plus célèbres . l'ont fait même avec un cer-
tain accent d'impiété. Le fameux Avicenne Abou-Ali-Sina), qui avait, comme
beaucoup d'autres savants, la manie de faire des vers médiocres, a rimé l'éloge
du vin ■ « C'est, dit-il, une liqueur aussi âpre, mais non moins salutaire que
« les conseils d'un père à son fils. L'homme de bon sens ne se fait pas scrupule
« d'en boire.- l'hypocrite seul la proscrit. La raison en autorise l'usage; la loi
>< ne la défend qu'aux sots. »
49-i LES FRANÇAIS
ou qui la conservent ne sont pas nos ennemis. M. de Tous-
tain , jeune homme très -versé dans la connaissance de la
langue arabe et des coutumes mauresques , a bien voulu
me traduire quelques-unes de ces chansons. Je vous les
envoie.
« Lève-toi, la nuit a fui... Tiens! prends cette coupe.
« Vois! c'est l'aurore. Respire les douces senteurs du matin.
« Lève-toi : les premiers feux du jour font briller la liqueur enivrante ;
« Le souffle du zéphyr fait pencher la branche de l'amandier,
« Les fleurs s'épanouissent , l'odeur du musc pénètre nos sens ,
« L'oiseau chante... Entends le rossignol dans ces bocages!
« Regarde ces limpides ruisseaux, dont les eaux fraîches s'enfuient
loin de nous :
« Le jasmin et la fleur d'oranger, la rose et le myrte s'épanouissent
sur leurs rivages.
« Bois... bois encore! au son de la quanitra.
« La brise du matin te caresse; réjouis-toi; remplis, fais déborder la
coupe,
« Et verse à la sultane qui t'aime , la sultane aux yeux noirs. »
Voici deux petites pièces qui ne me paraissent être au-
dessous d'aucune de celles qu'on trouve dans toutes les
anthologies. M. de Toustain dit qu'elles ont, en arabe ,
une grâce toute particulière. L'hôtel Rambouillet les au-
rait certainement applaudies.
« Je lui dis bonjour , alors qu'il faisait nuit. Es-tu fou , s'écrie-t-elle ,
ou pris de boisson ?
« Hélas! tel est le vif éclat de sa beauté, que j'avais pris le soir pour
le matin ! »
« Prends ton essor, ô pigeon , et vole à tire-d'aile ;
Avec l'aurore , et sur les premiers rayons du soleil ,
Pénètre dans la demeure de Zohra.
Et dis-lui : Tu es belle comme la nouvelle lune ;
Tes joues brillent de l'éclat d'une lampe.
Tes yeux m'ont ravi mon cœur. »
EN ALGERIE. 195
Il ne reste plus qu'à crier, comme Mascarille : Au
voleur ! au voleur ! au voleur !
Vous savez que la lune est l'astre des poètes orien-
taux , comme le soleil est celui des nôtres. La lune leur
envoie la fraîcheur, et le soleil nous réchauffe un peu.
Affaire de climat. On vante ce qui flatte les sens. Quand
les gourmands essaient de chanter, ils ne célèbrent que le
feu de la cuisine ou le flambeau céleste qui fait mûrir les
melons. La lune, la nuit, le printemps, le matin, voilà
les décors de la poésie orientale. Tl ne lui échappe jamais
de louer le plein soleil , ni la tempête , ni de jeter un re-
gard d'envie du côté du travail, de la fatigue et du dan-
ger ; l'esprit chrétien seul est capable de ce sentiment ,
source de la grande poésie , absolument fermée à l'isla-
misme. Il y a un proverbe alepin qui résume admirable-
ment tous les vers que l'Orient a faits et pourra faire :
Toujours printemps , toujours clair de lune , toujours
jeune. C'est le paradis de Mahomet. Quand la chanson
parle de larmes , de douleurs inconsolables , de mort , il
ne s'agit que des larmes , que des douleurs de l'amour ,
que de la mort occasionnée par l'amour. On s'en console,
et l'on en revient plus vite encore que dans les salons de
Paris ; du reste la tristesse n'y est pas moins éplorée :
« Les premiers rayons du soleil ont pénétré sur ton guerguaf (métier
;i broder).
« Que ne puis-je, comme eux, mourir à tes pieds!
« Ces beaux yeux , ces noirs sourcils se sont joués de moi :
<• Us ont amené l'amour dans mon cœur et se sont éloignés.
« Celui-là qui prétend que l'amour ne tue pas,
« Expirera bientôt sous ses coups, haletant, éperdu. »
Si vous n'êtes pas ennuyé de ces fadeurs , voici une
196 LES FRANÇAIS
autre pièce qui vous donnera une idée des métaphores que
l'on peut employer pour peindre une taille agréable.
« 0 toi, Lella Yumena , dont la taille flexible ne peut être comparée
qu'au rosier, entends mes sanglots.
« Ma douleur attendrirait les rochers, elle ferait pleurer les murailles.
« 0 toi, Lella Yumena, dont la taille flexible ressemble au bananier,
sais-tu bien que je ne songe qu'à toi ?
« Pour attirer tes regards, je mettrais mille trésors à tes pieds.
« 0 toi , Lella Yumena , dont la taille flexible est semblable au roseau,
penche-toi vers moi.
« Cette goélette qui se rend à Stamboul ne se balance pas plus co-
quettement que toi.
« 0 toi, Lella Yumena, dont la taille flexible ressemble au palmier,
tu m'as fait perdre la raison.
« Tes sourcils sont des ares, tes yeux servent de flèches et percent les
cœurs.
« 0 toi, Lella Yumena, dont la taille flexible ressemble au jasmin,
tes joues ont l'éclat de la rose.
« Je saisirai une hache , et je ferai disparaître les murs que tu as élevés
entre nous.
« 0 toi, Lella Yumena, dont la taille flexible ressemble au laurier,
de l'occident à l'orient, de Tunis à Stamboul ,
« Il n'est rien de comparable à toi. »
La pièce suivante renferme une description du costume
des femmes mauresques dans leurs maisons. On la dit fort
jolie en arabe ; elle est d'un cavalier des Beni-Khrelil , et
fut faite à la reprise des hostilités :
« Lune des colombes, je t'en supplie,
Vole auprès de celle qui a blessé mon cœur ;
Entre toutes les branches de jasmin , elle est la plus gracieuse.
« Les mécréants sont vigilants depuis la guerre ;
Ils gardent les passages , personne encor
N'a pu m'apporter de ses nouvelles.
EN ALGÉRIE. 497
« Je t'en conjure donc, ô sultane aérienne!
Pars... Déploie tes ailes... Rapide et légère,
Dépasse les ponts, ne repose qu'à Sidi Yaga-el-Djebbar.
« Sois prudente , ma belle , méfie-toi des traîtres :
Tu sais combien ils sont cupides et trompeurs.
A la pointe du jour, cherche des vrais croyants.
« Tu en trouveras qui te conduiront au café d'El-Biar,
Bientôt après au fort de l'Empereur,
Puis à la Porte-Neuve. Alors une jeune vierge,
« Au doux regard, à la démarche aisée ,
S'avancera vers toi et te dira : D'où viens-tu ?
Réponds-lui : Je suis sa messagère... Tiens, lis cette lettre.
« — Ah! dira-t-elle, il t'envoie auprès de Fatma... Sois la bienvenue,
Jolie colombe. Voilà les clefs de sa maison.
Sa maison ! séjour heureux qu'ornent le jasmin enivrant,
« L'œillet aux mille couleurs et la treille joyeuse ,
Et la rose parfumée , et le kromia grimpant ,
Et le myrte épais , et l'éclatant cassis.
« Belle entre ces fleurs , tu verras sa noire et soyeuse chevelure ,
Ses jambes ornées d'anneaux d'or ,
Les signes qui font ressortir la blancheur de son teint
« Et dont l'aspect brise les cœurs les plus durs ;
Ses joues brillantes comme l'étoile matinale ,
Ses sourcils qu'on prendrait pour le trait de plume d'un savant écrivain.
« Elle est vêtue d'une gaze de mousseline et de soie ;
Sa tête est couverte d'un mouchoir bigarré,
Fabriqué dans le pays des infidèles.
« Son sarmat est orné de perles et de pierreries ;
Les rubans qui l'enlacent flottent sur ses épaules.
Tu la verras arrosant un fel aux fruits rouges.
« Dis-lui : Son cœur souil're de l'absence ;
Son amour ne finira qu'avec sa vie ,
Sa vie avec ton amour. »
Les Maures ne se donnent pas toujours autant de peine
qu'il en faut prendre pour composer les morceaux que
198 LES FRANÇAIS
vous venez de lire. Écoutez ce qui suit , et ne vous inquié-
tez pas du sens.
« O oiseau de Nubie, — salue mon amie. — La table est couverte —
de vins et de verres.
« O oiseau du rivage , — l'amour me rend éperdu. — Guerre ! fusils ! —
Ils s'apprêtent à me tuer.
« O oiseau de mon pays, — salue l'objet de mes désirs. — La poudre
s'enflamme, — sans être allumée.
« O oiseau des forêts , — salue Bône . — Une aimable fille — s'est jouée
de moi.
« O oiseau rapide, — salue Aichounah. — Ses vêtements sont parse-
més d'or — et de sultanis.
« O oiseau de l'œillet, salue la branche de jasmin, — dont la fleur
s'épanouit , — et prend une teinte rosée.
« O oiseau de la tresse de cheveux , — je suis égaré dans l'amour , —
je veux aimer. — Je n'oublierai pas mon oncle.
« O oiseau de Douera , — salut sur le scheik Médina. — 11 est dans sa
campagne — et veille sur nous. »
Cette chanson , en grande faveur à Alger , compte en-
core beaucoup de couplets sans suite ni raison , et dont je
vous fais grâce. Son succès vient du rhythme et de l'air,
qui plaisent beaucoup aux Maures. Chacun y ajoute à sa
fantaisie : on ne demande au poëte que des rimes et de
la mesure. Ce sont des syllabes. 11 me semble que si
cette mode pouvait prendre en France , le public y ga-
gnerait.
J'ai prié M. de Toustain de me donner quelque pièce
qui exprimât d'autres sentiments, ceux d'un mari , d'une
épouse ou d'une mère. 11 n'en connaissait point ; les mu-
sulmans ne chantent point ces choses-là. Mais il connais-
sait et il a bien voulu me traduire deux pièces politiques ,
l'une sur la prise d'Alger, l'autre sur la prise de Constan-
tine. La première, composée en 183 1 par un uléma, a été
très-populaire. On la chante moins aujourd'hui. Ceux
EN ALGÉRIE. 199
qu'elle pouvait émouvoir ont quitté la ville pour aller
chez Abd-el-Kader.
« Mozghranna (1) , qui guérira tes blessures ?
Certes, à celui-là je consacrerais ma vie!
« A celui qui fermera les plaies de ton cœur,
Et chassera les chrétiens loin de tes murs.
« Tes défenseurs t'ont trahie.
Sans doute ils étaient ivres.
« Des larmes jaillissent de mes yeux ;
Mon cœur est oppressé de soupirs.
« En tous lieux de noirs soucis me suivent ,
Partout mon âme est en proie au désespoir.
« L'attente ne m'est plus possible;
Je succombe... Le sommeil a fui ma couche.
« L'homme de bien reste stupéfait, éperdu...
La ville entière est anéantie sous ses maux.
« Le Juif, au contraire, se livre à la joie.
Il rit ; son cœur ne connaît plus de peines.
« Le mien ne peut supporter tant de désastres :
0 Mozghranna! je vais quitter tes rivages...
« 0 patrie que j'abandonne ,
Vois comme je t'arrose de mes larmes!
« Tu vas appartenir à d'autres.
Qui désormais posera le pied sur ton sol?
« Certes la trahison fait changer ton sort...
Mes nuits ne sont plus suivies de jours.
« Mon cœur pourra-t-il se séparer de toi ,
Séjour qu'habitaient mes pères ?
« Ta vue seule embrase mes sens...
Les larmes ont creusé profondément mes joues. »
(1) Nom ancien et poétique d'Alger; c'est comme lorsque nous disons
Lutèce.
200 LES FRANÇAIS
« L'infidèle remplit tes rues...
Que ne puis-je rejoindre mes pères!
« Il occupe violemment tes maisons...
Mon cœur est abreuvé de fiel.
« Le désespoir déchire mes entrailles ,
C'est en vain que j'essaie à soutenir ma vie.
« 0 mes yeux ! oh ! pleurez sans cesse !
Pleurez sur la chute d'Alger.
« Ils ont pénétré dans tes forts;
Ils les ont détruits et pillés.
« Joyeux , ils ont ravi tes richesses ,
Que nous arrosions de nos pleurs.
« Us ont détruit les boutiques de tes marchés ,
Et en ont jeté les marchandises au vent.
« Ils ont rempli et fait circuler la coupe ,
Et les infâmes se sont livrés à eux.
« Le Juif a bu et s'est enivré;
Il nous a humiliés de ses dédains.
« Ils ont arraché tes arbres ,
Us ont dispersé tes habitants.
« Les hommes de cœur se sont retirés ,
Les uns par mer, les autres par terre.
« Dieu , un jour, mettra fin à tes maux ,
Car il est miséricordieux , et il est maître des deux mondes. :
La complainte sur la prise de Constantine est en même
temps une provocation à la guerre sainte adressée à tous
les princes musulmans.
« Mon cœur est consumé par une flamme ardente ,
Car les chrétiens ont pris Constantine.
« 0 feu de mon cœur, comme mon àme est triste!
Je pleure , je gémis , mes sanglots m'oppressent.
Us se sont emparés des jardins, de la ville...
Et pourtant la poudre éclatait, nos fusils se chargeaient.
EN ALGÉRIE. 201
0 l'eu de mon cœur, dévore ma vie!
Car les chrétiens ont pris Constantine.
« 0 feu de mon cœur, laisse couler mes larmes!
Alger est tombée dans leurs fers; Bône est entre leurs mains ,
Rien ne leur a résisté , leurs armes sont maîtresses...
Et pourtant la poudre éclatait, nos fusils se chargeaient.
0 feu de mon cœur, dévore , etc.
« 0 bey de Tunis , élégant, gracieux Hamouda ,
Comment peux- tu supporter l'abaissement des chérifs?
Vite ! réunis tes troupes , fais un appel aux hommes libres ,
Et que la poudre éclate , que les fusils s'emplissent !
0 feu, etc.
« 0 sultan de Fez, toi si noble, toi si saint!
Comment vois-tu d'un œil calme l'avilissement des Arabes?
Aime ton peuple; viens à nous sur les nuages,
Et qu'alors la poudre éclate , que nos fusils se chargent!
0 feu, etc.
« 0 bey d'Egypte... Méhémed Ouali!...
Applaudirais-tu à la honte du croissant !
Rassemble tes forces , qu'on dit incalculables ,
Et marche! L'heure de la guerre sainte a sonné...
0 feu , etc.
« Et toi, sultan de Stamboul, dont les sens s'énervent,
Réveille-toi , ou ton sceptre t'échappe !
Réunis tes vaisseaux , qu'ils fendent les ondes ,
Et que la poudre éclate , que les fusils se chargent.
0 feu , etc.
« 0 bey de Tripoli ! pourquoi feindre d'ignorer
Que Constantine est au pouvoir de la croix ?
Tu sais la prophétie! Viens donc à nous,...
Car la poudre éclate, les fusils se chargent...
0 feu, etc.
« 0 feu de mon cœur, ils détruisent les mosquées.
Où donc est le croyant qui vaut dix hommes, et dont le bras vengeur
Brandira la lance , ceindra l'épée ,
Fera éclater la poudre et charger nos fusils ? »
Ces provocations sont restées sans résultat, du moins
202 LES FRANÇAIS
à Alger et dans les autres villes. Ce n'est point là que sont
les hommes énergiques, la vie y est trop douce. Aucun
soulèvement, aucune tentative de soulèvement contre les
chrétiens n'ont été faits par ces chanteurs de gaudrioles ,
et ceux qui, cédant à un premier mouvement d'enthou-
siasme, sont allés rejoindre Abd-el-Kader, n'ont pas tardé
à s'en repentir. M. de ïoustain , ayant eu à remplir une
mission chez les Hadjoutes, y vit quelques-uns de ces
citadins imprudents, qui lui demandèrent avec avidité
des détails sur les cafés , sur les bains , sur les construc-
tions nouvelles. Ils l'écoutaient en poussant de profonds
soupirs, et M. deToustain prenait plaisir à leur retourner
le poignard dans le cœur en leur faisant le tableau de
l'abondance et des plaisirs dont jouissent leurs anciens
amis. Nul doute que si la paix leur permet de revenir un
jour, ceux-là ne repartiront plus. Aussi les Arabes pro-
fessent-ils pour eux un profond mépris. Le titre de cita-
din ( hadar, badaud , bavard ), déjà peu en honneur chez
ces fiers nomades, y est plus que jamais le synonyme de
femmelette et de poltron.
Je voudrais avoir des poésies purement arabes à vous
envoyer, je n'ai pu m'en procurer, et je le regrette , car
elles sont inspirées par un sentiment plusnaïf et plusmàle.
Voici seulement quelques proverbes ou dictons que j'ai
recueillis du commandant Daumas ( 1 ), qui a été consul de
France à Mascara, après le traité de la Tafna.
« La tortue aux yeux de sa mère est une gazelle.
« Mange à ta fantaisie, mais habille-toi au goût du monde.
« La montée pour aller à un ami paraît toujours une descente.
(1) Aujourd'hui lieutenant- colonel et chef du bureau arabe. Le lieutenant-
colonel Daumas , brave et intelligent militaire , continuellement en rapport avec
EN ALGÉRIE. 205
« Quand celui qui parle est insensé, celui qui l'écoute doit être sage.
« Que celui qui dit que le lion est un âne aille le museler.
« La femme se sauve du vieillard comme la brebis du chacal.
« Le son ne devient jamais farine , et l'ennemi ne devient jamais ami. »
C'est une politesse d'étendre son burnous par terre
pour faire asseoir quelqu'un , mais c'est une témérité d'ac-
cepter ; de là un proverbe qui conseille la discrétion en
toutes choses.
« Sage celui qui étend son burnous, mais fou celui qui l'accepte. »
Les proverbes suivants sont plus spécialement arabes :
« Le lit des chrétiens, la cuisine des Juifs, la société des musulmans.
« Les Juifs à la ligne , les chrétiens à la broche.
« Fais la guerre aux impies , quand même tu devrais y perdre tout.
« Baise le chien sur la bouche , jusqu'à ce que tu en aies obtenu ce que
tu désires. »
Ce dernier aphorisme est la réponse ordinaire de ceux
à qui l'on reproche d'avoir fait alliance avec les Français.
Voilà , mon cher ami , tout ce que je puis vous dire au-
jourd'hui sur la littérature actuelle des Arabes. 11 n'y en
a pas beaucoup plus long, car ils sont fort peu soucieux
de toute culture intellectuelle : on est savant lorsque l'on
sait écrire et lire , on est poète lorsqu'il plait à Dieu , et
on ne s'en montre pas plus fier. Je vous donne ce que j'ai
trouvé de mieux, et maigre est le cadeau ; mais, pour finir
par un mot du vieux général 3Iustapha : Une pierre de la
main d'un ami , c'est une pomme .
Voulez-vous maintenant du style épistolaire ? Je n'ai
point sous la main de lettre arabe à vous envoyer , mais
les Arabes depuis de longues années , les fera mieux connaître que personne
s'il veut publier les notes excellentes qu'il a recueillies.
204 LES FRANÇAIS
j'en ai lu assez pour pouvoir à peu près vous en fabriquer
une; écoutez, cest à vous, s'il vous plaît, que ce discours
s'adresse :
« Louange à Dieu , qui amis de nobles sentiments dans
l'àme humaine !
« Louis , fils de François , à notre ami en Dieu , au sei-
gneur Edmond , fleur des talebs de Frangistan : il est
brave à la guerre , il est sage dans les conseils ; sa taille
est celle du palmier, et sa parole en est le fruit très-doux.
Salut à lui , salut sur lui , mille saluts ! Que Dieu le garde
et prolonge ses jours.
« 0 notre ami ! tu n'as pas quitté le pavé de ta tribu pour
aller porter ton ennui dans tous les coins du monde, et
tu as sagement fait. Sache que celui qui s'éloigne pleure
bientôt la patrie , car il ne contemple les joies de l'étran-
ger qu'à travers l'amère solitude de son cœur. Si tu nous
demandes de nos nouvelles, voilà ce que j'ai à te dire. Je
me plais ici , mais il me semble que je serais mieux où je
ne suis pas ; ainsi nous traînons partout l'inquiétude
humaine ! Cependant , au milieu de mes peines , Dieu ,
très-bon , m'accorde encore cette petite part de joie dont
l'homme a besoin. Ma joie aujourd'hui c'est un cheval
noir, duquel je pourrais dire tout ce que le poète persan
Ahmed Ghefouri nous dit de son coursier : « Il est si
« fringant, que l'on croirait que le vif-argent coule dans
« ses veines. A la vue de ses formes élégantes, l'antilope
« baisse modestement les yeux; le belliqueux léopard
« voudrait échanger contre ses sabots les griffes redou -
« tables dont il est armé; semblable à la terre , toujours
« en équilibre dans ses mouvements ; non moins rapide
« que l'eau d'un torrent débordé , il égale le feu en ar-
« deur, et le vent en légèreté. Son front , ombragé d'une
EN ALGÉRIE. 205
< touffe que l'aurore semble avoir pris plaisir à peigner
« de sa main délicate , est le siège de la fierté : l'audace
- brille comme l'éclair dans son regard ; ses naseaux sont
« enflammés ; il a le courage du lion, la docilité du cbien,
« et la force de l'éléphant (l). >< Le chrétien qui l'a pris
dans une bataille, après avoir tué le vaillant Arabe qui le
montait, la nommé Jugurtha. Lorsqu'il me porte dans
la campagne, la poussière que ses pieds soulèvent, n'ayant
pour nous suivre que l'aile trop lente du vent, reste loin
derrière nous. L'aloès nous regarde passer, les haies de
cactus et les buissons de palmiers nains nous sont de faibles
obstacles. Oh ! que la mer étend loin son royaume d'azur !
Oh ! que le ciel est splendide! Oh ! que la terre et les mon-
tagnes sont belles ! Sur l'amandier le fruit succède à la
fleur ; le lentisque égayé les sentiers , le citronnier se charge
de fruits d'or, des étoiles d'argent étiucellent dans la som-
bre verdure de l'oranger. Qui dira combien de suaves
odeurs embaument le Sahel? Qui saura vanter la majesté
du palmier, la fraîcheur qui sommeille à l'abri du pla-
tane, la grâce touchante du saule-pleureur?
« Bientôt vont chanter les rossignols, mais bientôt aussi
va retentir le clairon de guerre. Le doux printemps est ici
la saison des combats. Loin de ces beaux chemins que je
parcours, Jugurtha me portera vers les arides plaines où
l'ange de la mort se prépare à frapper les musulmans et
les chrétiens. Tu as la boue, maintenant que j'ai le soleil
et les roses , et les fleurs de l'oranger ; mais quand fleu-
riront pour toi les lilas, j'aurai la soif des courses pou-
dreuses, les feux du jour, les rosées froides de la nuit.
Aux gens de Paris on ouvrira Versailles et Meudon , aux
i Parnasse oriental, par le baron A. Rousseau.
206 LES FRANÇAIS
soldats d'Afrique on ouvrira le désert; sous vos pas éclô-
ront les marguerites , sous les nôtres se rencontreront les
têtes coupées; on vous adressera des sourires, on nous
tirera des coups de fusil , et ainsi d'avril en mai , à notre
tour, nous subirons ces giboulées dont vous jouissez main-
tenant , qui sont de neige et de pluie pour vous , qui se-
ront pour nous de balles sifflantes et de rayons de feu.
Nos soldats sont dans l'impatience : ils veulent se compor-
ter de telle sorte que, selon l'expression de l'illustré doc-
teur Kaschefî-Hassan ben- Ali, si estimé de toi, le jardin
de V espérance publique soit embelli des fleuris de la satis-
faction .
« Tu demandes, avec ton poète, ce que je vais fairedans
cette galère, moi qui ne suis point soldat? Je vais voir
combien de pierres humaines il faut jeter dans les fonde-
ments d'un empire , à quel prix l'homme arrive au but de
ses desseins , et me convaincre un peu plus que je ne le
suis déjà, de la vanité de la gloire et de la vanité de la vie.
Sois du reste bien persuadé que je désire te revoir ; puis -
que ce n'est point mon métier de montrer le courage du
lion, je ferai en sorte d'avoir la prudence du serpent.
Rester sur un champ de bataille entre l'Ouen-Sedni et
l'Oued-Fadah, serait-ce, je te le demande, ô homme sensé,
une aventure raisonnable pour ton ami, dont le trafic est
de feuilles volantes (1) et de mots bien ou mal assemblés?
Certes il se trouve déjà très-singulier de monter un che-
val arabe.
« Voilà ce que je t'écris, moi, l'ami que tu as dans
Alger, la ville bien gardée. Je te prie de m'écrire à ton
tour, car tes lettres affectueuses et charmantes me plaisent
(i) Shakespeare.
EN ALGÉRIE. 207
comme une fraîche corbeille toute pleine des fleurs et des
fruits de la terre où je suis né. »
Maintenant, très cher ami, supposez que ce galimatias
est peint en caractères arabes; figurez- tous un cachet
portant mon nom et quelque devise tirée du Coran , que
j'ai apposé au revers du papier pour vous témoigner mon
respect et mon infériorité, ou que j'ai mis au bas, en
signe d'amitié amicale , et rien ne s'oppose à ce que vous
vous croyiez en correspondance avec un des rares natu-
rels de l'Algérie qui savent écrire. J'ai à peu près attrapé
leur style fleuri et emphatique. Quelquefois la kyrielle
des compliments , que nous nommions autrefois salama-
lecs , est beaucoup plus longue que je ne l'ai faite , et
toute propre à lasser la patience de M. Jourdain : on vous
envoie des saluts parfumés de jasmin, de rose et d'ambre,
des bénédictions interminables, des louanges à faire tour-
ner la tète, et l'on vous demande ensuite n'importe quoi ;
caries Arabes, qui écrivent beaucoup, n'écrivent jamais
que pour demander quelque chose. Ces fleurs de rhéto-
rique , ces protestations d'amitié , leur servent à tirer du
chrétien quelque cadeau, quelque somme, ou à lui tendre
des pièges. Lorsque nous administrions les tribus de la
Mitidja, tous les jours arrivaient de ces lettres aimables ,
qui brouillaient les affaires admirablement. La moindre
aventure devenait un prétexte de paperasser, dont nos
amis se servaient de manière à rendre jaloux tous les chefs
de bureau du ministère, lesquels pourtant s'y entendent.
De ce commerce résulta le style oriental des Français,
dont il faut que je vous dise un mot.
Les Arabes , soit qu'ils écrivent , soit qu'ils parlent ,
font grand usage du nom de Dieu. Toutes leurs lettres
commencent par une devise qui renferme d'ordinaire la
208 LES FRANÇAIS
profession de foi de l'islamisme , non pas dans les termes
sacramentels, mais à peu près : Louange à Dieu, l'unique;
louange à Dieu , seul adorable (paroles qui, dans l'esprit
des musulmans , sont une négation du dogme de la très-
sainte Trinité ); que la bénédiction de Dieu soit sur Maho-
met et sur ses compagnons , etc. Nos gouverneurs, ou
plutôt leurs interprètes et le peuple des bureaucrates, ont
voulu se mettre sur le même pied de foi et d'hommage en-
vers l'Être suprême , à qui jusque-là ils n'avaient guère
songé ; et c'est une chose triste et plaisante de voir la pe-
tite chancellerie algérienne se montrer aussi vigilante que
pourrait l'être une pensionnaire des Oiseaux ou du Sacré-
Cœur, à marquer tous ses messages arabes d'un dicton
pieux quelconque, pourvu, bien entendu, qu'il ne soit
pas exclusivement chrétien. On date de l'hégire, on dit
louange à Dieu : cela est bien, et il serait à désirer que
ce ne fût pas seulement une formule. On dit aussi nuliïest
adorable que Dieu , ce qui serait plus grave si l'on con-
naissait l'esprit du Coran et si l'on avait étudié l'Évan-
gile; heureusement les Arabes n'y entendent pas plus
malice que nous, et ne pensent point que les Français se
veuillent par cette formule rendre complices de l'impiété
de Mahomet ; mais il y a des interprètes et des habiles qui
vont plus loin, et qui croient préparer une fusion des deux
cultes en ajoutant : « Que Dieu bénisse ses prophètes et
ses envoyés. « Les prophètes et les envoyés sont tout sim-
plement Mahomet et Jésus -Christ qu'on se hasarde à
mettre ainsi sur un pied d'égalité , en demandant à Ma-
homet, prophète régnant, pardon de la liberté grande !
Je sais ce que ma foi pense de cet arrangement; mais
jugez-le au seul point de vue du bon sens et de la dignité
française. IN 'est- ce pas quelque chose de honteux et de
EN ALGÉRIE. 209
douloureux que cette ignorance ou cette impiété de chré-
tiens qui ne feignent un peu de religion que pour blas-
phémer horriblement contre la foi chrétienne? Les musul-
mans , lorsqu'ils sont ennemis , répondent à ces avances
en nous appelant impies et infidèles . ils ne savent pas
combien ils ont raison î Quant à eux, jamais, même sur
le pied d'amitié, même lorsqu'ils nous servent, même
lorsqu'ils nous sollicitent , ils ne commettent l'indigne
lâcheté dont nous leur donnons l'exemple. Ils parlent
quelquefois de Jésus, et toujours avec respect; mais je
n'ai vu d'eux ni lettre ni billet où ils aient consenti à
l'élever au niveau de Mahomet. Mahomet est leur pro-
phète ; ils ne lui reconnaissent point d'égal , et nous en
sommes pour notre hypocrisie.
I '.
XVI
UN RAVITAILLEMKNT. — MAUVAISE VOLONTE DES COLONS. — NUIT A L'HOPITAL.
— LE RAID EL-MAJOR.
On dit qu'il est beau de voir une grande âme aux prises
avec le malheur ; il est aussi très-beau de voir une volonté
forte aux prises avec les difficultés qui s'opposent à son
action. Depuis un mois que je suis en Afrique, j'ai ce
spectacle sous les yeux, et je n'en connais point de plus
intéressant, car il fait naître des péripéties nombreuses;
ni de plus encourageant, car il montre combien il y a peu
d'obstacles dont l'énergie d'un seul homme ne puisse
triompher. 11 fallait absolument, et en toute hâte, relever
les garnisons de Milianah et de Médeah, et introduire
dans ces deux places des approvisionnements suffisants
pour en faire les bases d'opération de la colonne qui doit
ravager les rives du Chélif et aller détruire Taza et Boghar,
tandis qu'une autre colonne ira frapper Abd-el-Kader à
Tegdempt et a Mascara. Pour aller à Médeah, qui n'est
pas à vingt-cinq lieues d'Alger, il faut une armée; pour
porter des vivres et des munitions, il faut des moyens de
transport. Le gouverneur, en regardant autour de lui,
trouva peu de troupes disponibles, et encore moins de
moyens de transport. 11 fit d'abord évacuer quelques-uns
des camps ou postes disséminés dans la plaine, entre
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 211
autres celui de Foudouk, dont j'ai vu les malheureux
soldats, noircis par le soleil , minés par la fièvre et l'en-
nui , se réjouissant de leur délivrance. Il n'est pas de fati-
gue, pas de danger qui ne leur semble préférable au
supplice qu'ils viennent d'endurer. En réponse aux cla-
meurs que ces évacuations soulevaient de toutes parts, le
gouverneur s'occupa de mettre la milice citoyenne en état
de garder elle-même les postes de la banlieue : nouvelles
réclamations, nouveaux succès. Voilà des hommes; mais
le convoi , comment le former ? Quatre cents mulets à
peu près étaient tout ce dont le gouverneur pouvait dis-
poser : ce n'était pas le quart de ce qu'il lui fallait. On
attendait d'autres mulets de France, ils n'arrivaient pas;
les bureaux de Paris n'avaient point terminé leurs petits
arrangements. Cependant le temps s'écoulait ; on allait
perdre un mois. Un mois perdu , c'est presque une année
perdue, et sans compensation , car les approvisionnements
se consomment ; si l'ennemi tue moins de monde , plus
large pâture est faite à la maladie : ce n'est pas la guerre
qui est meurtrière , c'est l'inaction. Le gouverneur n'y
tint pas. Il mit en réquisition tous les moyens de trans-
port civils de la province d'Alger, chevaux, ânes, mu-
lets, chameaux, charrettes, tout ce qu'il put trouver!
Pour le coup, on jeta les hauts cris : c'était une contri-
bution de guerre levée sur les bénéfices des propriétaires
de bêtes de somme; c'était la ruine des colons, de ces
pauvres intéressants colons ! On menaçait de s'adresser
aux tribunaux, à la presse surtout, de quitter l'Algérie.
Point de raison ! l'autorité militaire se déploya sans mi-
séricorde et continua de faire main basse sur tout ce
qui pouvait porter ou traîner un certain fardeau ; et en
définitive, après des peines inouïes, avec le secours d'une
212 LES FRANÇAIS
vigilance de tous les instants, et d'une fermeté qui eut, à
la vérité, souvent besoin d'être dure, on se trouva en
mesure de partir d'Alger le 30 mars, convenablement
pourvu. M. Bugeaud ne remportera peut-être pas, dans
toute la durée de son gouvernement, un succès qui lui
ait autant coûté que celui-là.
Ce convoi présentait bien le plus confus et le plus bi-
zarre assemblage qu'il soit possible d'imaginer. C'était
une multitude de charrettes et d'animaux conduits de tort
mauvaise humeur par des hommes appartenant à dix na-
tions différentes. On y entendait blasphémer dans toutes
les langues du monde. On arriva le soir à Douera, premier
bivouac. J'avais, fort heureusement pour moi, dans l'état-
major du gouverneur, d'excellents amis qui m'aidèrent à
passer cette première nuit militaire. M. Roches, interprète
principal, et M. Vergé, capitaine d'ordonnance, vieux
Algériens quoique jeunes tous deux, ont acquis, par une
longue expérience, l'art de se coucher par terre et de dor-
mir à la belle étoile. Je m'étais naïvement étendu au beau
milieu de l'herbe , à l'endroit où je l'avais trouvée plus
épaisse. « Que faites-vous donc? me dirent-ils; vous ne
songez pas à la rosée. On ne se couche sur l'herbe que
quand le pavé manque. » Et ils me firent place à côté
d'eux , sur une chaussée voisine, où la terre nue et battue
me paraissait plus dure que le pavé. La cérémonie de mon
coucher ne se fit pas sans toutes sortes de plaisanteries
amicales : l'un me roulait comme une momie dans mon
manteau, l'autre m'enseignait l'art de me faire un bonnet
de nuit d'un coin de couverture, et me demandait s'il ap-
pellerait maman pour border mon lit. Je me trouvais fort
bien néanmoins de leurs conseils, encore mieux de leur
amitié ; et après avoir fait une courte prière, je commen-
EN ALGÉRIE. 243
çais à m'endormir en songeant à ces vers de Théophile :
Si je couche sur le pavé,
Je n'en suis que plus tôt sur pié :
Parmi les troubles de la guerre,
Je n'ai point un repos en l'air;
Car mon lit ne saurait branler
Que par un tremblement de terre.
Tout à coup une main robuste vient nous secouer ;
nous reconnaissons un autre bon compagnon , également
officier du gouverneur, qui nous dit mystérieusement de
le suivre , et qui marche devant nous , sans autre expli-
cation. Nous entrons à sa suite dans un vaste bâtiment,
il nous ouvre une longue pièce mal éclairée par une chan-
delle fumeuse, et il nous montre... des lits ! « Je ne suis
pas de ceux, dit-il sérieusement, qui méprisent une pail-
lasse lorsqu'ils la rencontrent , ou qui la refusent parce
qu'elle est accompagnée d'une paire de draps. Couchez-
vous là , jeunes gens ; il sera temps demain de cueillir le
rhumatisme dans la prairie. » Mais la joie qu'avait pro-
duite en nous ce discours, fut grandement tempérée, pour
moi du moins , lorsque j'appris que nous étions dans la
plus belle salle et sur les meilleurs lits de l'hôpital de
Douera. Hélas! ces lits, à peine élevés de six ou huit
pouces au-dessus d'un sol humide, sont ceux de nos offi-
ciers blessés ou malades , et heureux encore ceux qui en
ont de pareils! Quant aux soldats, je laisse à deviner quels
sont les leurs ! Je pensai à la longueur de ces nuits d'hô-
pital, loin de la patrie, sans consolation, sans amis et si
souvent sans espérance. Le sommeil s'écarta longtemps
du lit qu'on m'avait offert, et des rêves pénibles fatiguè-
rent encore mon repos sur ce chevet, siège habituel du
morue désespoir et de l'agonie.
214 LES FRANÇAIS
Mais il n'est pas de mauvaise nuit dont les rayons du
soleil levant, la splendeur des campagnes et l'éblouisse-
ment des spectacles nouveaux n'effacent bientôt le sou-
venir. Nos agiles chevaux , qu'animaient le son des trom-
pettes et l'air vif du matin , nous portaient joyeusement
à travers ces collines verdies et fleuries par le précoce
printemps de l'Afrique. De tous côtés étincelaient les ar-
mes, les clairons sonnaient, de joyeux propos couraient
sur le frontdes bataillons. Dans le groupe de l'état-major,
tandis que le gouverneur, l'œil sur toute l'armée, contem-
plait avec joie la marche difficile, mais à peu près régu-
lière de son pesant convoi, les jeunes officiers s'entrete-
naient de mille choses, et particulièrement de l'espoir de
rencontrer l'ennemi. Nous arrivâmes ainsi d'assez bonne
heure à Bouffarik. « N'est-ce pas ici, dis-je à un capi-
taine de trente ans, votre ancien royaume? — Pas tout
à fait, me répondit-il; mais c était ici mou marché et
l'endroit où ma diplomatie avait besoin de multiplier ses
efforts. »
Il faut que j'interrompe en cet endroit le récit de la
campagne, pour raconter l'histoire de mon ami El Major,
kaïd des Ben-Khrélil.
Le kaïd El-Major a commencé par naître au milieu de
la Lorraine ; il fit ses classes dans un collège , comme tout
le monde , et à l'âge de vingt ans il étudiait le droit a
Paris. C'était un de ces jeunes gens que l'instinct des
armes fait palpiter au milieu des travaux tranquilles que
leur imposent leur famille et la paix. Aux premiers coups
de tambour de 1830 , il quitta ses professeurs , ses gros
livres, son officine de procureur, où il apprenait l'art de
multiplier les frais, et se rendit en Afrique. On l'incor-
pora dans les zouaves, corps formé en partie d'indigènes.
EN ALGERIE. 215
Vivant avec les Arabes, et toujours aux avant-postes, il
apprit vite la langue et la guerre du pays. On le re-
marqua , il devint bientôt sergent-major.
Sur ces entrefaites , Bouzéid-ben-Chaoua , kaïd de la
forte et turbulente tribu des Beni-Khrélil7 établie dans la
Mitidja, aux environs de Bouffarik, fut assassiné comme
ami des Français. L'anarchie se mit dans la tribu. Elle y
était plus redoutable qu'ailleurs : les Beni-Khrélil avoi-
sinant les Béni- Moussa, toujours remuants, et les Had-
jouthes, toujours insoumis, il y avait à craindre qu'ils
n'échappassent, eux aussi , à la main débile de l'admi-
nistration. Pour faire acte d'autorité, le fils du kaïd assas-
siné, Hadj-Allal-Ben-Bouzéid-Ben-Chaoua, fut nommé
a la place de son père ; mais il fallut l'installer et le faire
accepter. C'était un enfant de seize ans , faible et craintif.
Or, toute la force, toute la résolution , toute la ruse d'un
véritable Arabe n'eussent pas été de trop pour comman-
der aux esprits. Hadj-Allal n'avait pour lui que son droit
et la vénération dont on entourait depuis longtemps sa fa-
mille. A Ben-Chaoua, résidence ordinaire des kaids, était
la zaouia des marabouts de ce nom. Dans les circonstances
actuelles, ces titres ne suffisaient pas ; mais notre sergent-
major des zouaves, qui faisait des vers et lisait Racine à
ses heures de loisir, aimait beaucoup ce Joas bédouin, et
plus encore les aventures. 11 offrit d'aller tout seul, sans
autre force que celle de son bras et de son esprit, res-
taurer la dynastie de Ben-Chaoua. 11 s'était si bien montré
jusque alors, qu'on lui accorda la gloire et le danger de
cette entreprise. 11 partit avec son pupille, et, malgré
de grandes et périlleuses difficultés , mena tout à bonne
fin. Le sergent-major de vingt-trois ans sut habilement
manier les rudes fourbes à qui il avait affaire ; il flatta,
21(5 LES FRANÇAIS
menaça, promit; enfin un jour, au grand marché de
Bouffarik , la tribu reconnut pour son kaïd Hadj-Allal-
Ben-Bouzéid-Ben-Chaoua. On apporta au jeune chef les
viandes rôties, le kouscoussou , la dya (amende pour le
meurtre de son père) , et il rendit la justice à la satisfac-
tion des justiciables et même des justiciés.
Cette première révolution terminée , la tribu en vit
bientôt une autre. Au bout de quelque temps on reconnut,
du côté des Arabes et du côté des Français , que décidé-
ment le descendant des Ben-Chaoua manquait de cou-
rage et de capacité. Je ne sais qui s'en aperçut d'abord,
et j'aime à croire que le cœur du sergent - major était à
l'épreuve du sceptre. Toujours est-il que l'adolescent fut
remplacé , et que ce fut son protecteur qui le remplaça ;
mais du moins il le remplaça certainement à la satisfac -
tion générale : à cet égard il n'y a pas de meilleure preuve
que l'obéissance des sujets. Son intronisation eut lieu
dans les formes les plus solennelles ; il rendit à son tour
la justice, entouré des anciens, dont il prenait conseil,
et qui sont dépositaires de la tradition. S'il se souvint des
leçons de M. Ducaurois , je l'ignore ; il est probable qu'il
put s'en passer : la connaissance du droit romain n'est
pas nécessaire aux juges des Beni-Khrélil. On le vit, du
reste, si jeune, et quoique chrétien, s'acquitter parfai-
tement en toutes choses de sa charge , conclure la paix ,
déclarer la guerre , s'aventurer au milieu de la plaine
entre des tribus dont l'hostilité n'était pas douteuse, et
dont la bonne foi n'était rien moins que sûre , sans autre
appui que son autorité morale sur une population où il
devait rencontrer beaucoup de jaloux et de compétiteurs.
Étrange enchaînement d'aventures ! ce clerc d'avoué qui,
trois ou quatre aimées auparavant, se préparait à devenir
Ei\ ALGÉRIE. 217
avocat ou notaire dans quelque petite ville de France, qui
ne savait d'Alger rien de plus que ce que nous en savions
tous alors , se trouvait maintenant , sous le costume des
scheiks , prince de trois ou quatre mille nomades de la
Mitidja. Qu'on se figure ce qu'étaient pour nous, en 1829,
les Arabes, et les Arabes d'Alger! Notre étudiant, qui
avait certainement lu les Mille et une Nuits, vivait donc
en plein conte arabe. 11 y devait trouver quelques la-
cunes ; mais il habitait sous la tente , il avait une garde ,
des hommes d'élite attachés à sa personne ; quand il di-
sait, comme les rois de tragédie : « Holà ! gardes, à moi ! »
huit ou dix gaillards des mieux barbus se présentaient la
main sur le cimeterre; cinq cents braves cavaliers le sui-
vaient au combat, et, après avoir mis l'ennemi en fuite,
exécutaient devant lui les jeux sauvages de la victoire ,
portant au bout de leurs fusils les tètes sanglantes des
vaincus. Quel changement, quel renversement, quel bou-
leversement de toutes choses! L'avenir, les habitudes, le
costume , la langue , la patrie , tout était changé , même
le nom , ... et même la religion ! Hélas ! pourquoi faut- il
que ce dernier trait assombrisse la brillante et poétique
aventure de mon ami , et nous montre par où s'est af-
faihli le caractère français , si généreux , si intelligent et
si beau ! Ce brave soldat , le meilleur garçon du monde ,
s'est fait un jour de chrétien mahométan , sans presque y
songer, sans que cela fût le moins du monde nécessaire;
parce qu'il avait, je crois, le projet d'aller à la Mecque.
Dieu lui fasse miséricorde ; il n'a guère , je pense , me-
suré la portée de son action. Etait-il chrétien? j'en doute.
Est- il musulman? je suis sur du contraire. Il était, il
est resté ce que sont tant d'autres : une pauvre àme hors
de voie ; ce que sont les savants, les philosophes , la plu-
418 LES FRANÇAIS
part des hommes d'Etat qui gouvernent la France; ce
que sont les professeurs qui l'ont élevé ; ce que sont les
trois quarts de ses condisciples. Il a aimé son pays , il a
servi la gloire ; il ignore après cela s'il y a un Dieu a aimer
ou à servir. On ne lui en a rien dit, ou on lui a dit que
les formes du culte sont indifférentes... Et un jour, avec
son excellent cœur, avec un excellent esprit, avec une
âme incapable de la moindre bassesse, avec un sentiment
religieux même, capable, si on l'avait éclairé et cultivé,
de s'élever aux vertus les plus généreuses , il a fait une
action à laquelle n'aurait pu le décider nulle menace de
mort. Je le connais trop et je l'aime trop pour n'être pas
convaincu qu'il n'a point songé à se faire musulman en
vue de justifier à ses yeux des penchants mauvais de la
nature humaine , car il ne hait point et ne connaît point
le Dieu qu'il a quitté , il ne sait pas ce que Dieu con-
damne ; mais je ne puis regretter assez amèrement cette
ignorance, cause principale de son malheur ; je ne puis
flétrir assez énergiquement la fausse et indigne politique
d'un gouvernement qui a toléré de pareils actes, et qui
les a peut-être encouragés.
El-Major (on comprend pourquoi je continue à lui
donner ce nom , qu'il ne porte plus) resta deux ans dans
la tribu. Il y rétablit à peu près, et non sans peine, la paix
au dedans et au dehors ; il y gagna valeureusement ses
épaulettes de capitaine et la décoration. C'est un officier
d'avenir. Si j'étais gouverneur général de l'Algérie, je le
renverrais certainement en France , pour lui donner le
temps de faire oublier sa folie , qui lui nuit auprès des in-
digènes beaucoup plus quelle ne le sert, car ils se doutent
bien qu'il ne fera jamais un vrai croyant, et je lui donne-
rais ensuite à gouverner des Arabes. 11 est ferme et mo-
EN ALGÉRIE. 219
deste, du petit nombre de ceux qui ne se proposent jamais
que pour les choses difficiles , et qui se tiennent à l'écart
après avoir bien fait ce qu'ils avaient à faire, lia pris aux
musulmans leur stoïcisme sur les coups de la destinée.
L'autre jour, comme nous passions sur le territoire de
son ancienne principauté, maintenant déserte, il me ré-
cita des vers de sa façon , adressés à une tragédienne de
Paris, et de fort jolis vers.
XVII
BL1DAH. — LE GENERAL CBANGARN1ER. — LE GENERAL DUV1VIER. — YAHIA-AGHA.
Vers le milieu du jour à peu près , nous arrivâmes sur
le territoire de Blidah, ville charmante, non quant aux
édifices, il n'y en a point d'autres que des maisons assez
mesquines; mais charmante par sa situation, la plus
agréable du monde, et par la fertilité de son sol. Blidah
est bâtie à l'extrémité de la plaine , au pied des premiers
contre-forts de l'Atlas. De hautes montagnes la dominent,
des eaux vives l'arrosent, des orangers toujours verls ,
toujours en fruits , toujours en fleurs, l'entourent et pé-
nètrent jusque dans la blanche enceinte de ses maisons.
Une enivrante odeur , un air tiède et doux nous envelop-
paient, nous pénétraient et berçaient les sens de je ne
sais quelle langueur active qui nous fit comprendre l'an-
tique mauvaise renommée des mœurs blidiennes. 11 semble
que sous l'influence énervante de ces parfums , de ce so-
leil , de ces eaux murmurantes, il soit plus difficile qu'ail-
leurs de se défendre de l'oisiveté et de ses mauvais con -
seils. Blidah fut plus d'une fois renversée par des trem-
blements de terre , où les marabouts ne manquèrent pas
de voir des preuves de la colère du Ciel. A Dieu ne plaise
que je les contredise ! Cependant le premier habitant de
Blidah qui vint à nous n'avait point cédé à l'influence
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 221
du sol. C'était le brave et très-intelligent colonel Be-
deau (l), l'un des plus remarquables officiers de l'armée
d'Afrique, celui de tous peut-être que la sage fermeté de
son caractère appelle à exercer une plus salutaire action
sur les destinées de la colonie. Nous vîmes son beau ré-
giment (le 1 7e léger) bien tenu, allègre , dispos, digne en
tout de son chef et de sa renommée , et toujours prêt à
partir avec joie. Le canon qui saluait l'arrivée du gou-
verneur tonnait encore, que déjà trois bataillons avaient
reçu l'ordre de se préparer au départ et l'avaient exécuté.
Ils n'attendaient plus que le dernier ordre , et ils étaient
là , calmes et forts sous leurs armes resplendissantes. C'é-
tait le dernier jour de plusieurs de ces hommes pleins de
courage et de vie; leur vaillant chef devait lui-même, le
lendemain, voir à deux pas de lui la mort, la braver et
la vaincre pour la centième fois.
Il y avait encore à Blidah deux héros : Changarnier et
Duvivier. Le général Changarnier, officier obscur jusqu'à
cette retraite de Constantine , où son courage et son talent
militaire jetèrent un éclat si soudain , si salutaire et si
consolant , n'a point du tout l'apparence classique d'un
guerrier ; mais quel guerrier répond par son aspect à
l'idée qu'on s'en fait dans les classes ! C'est un homme
de quarante-cinq ans environ, assez grand, frêle, d'une
figure fine et spirituelle , de manières aimables et distin-
guées, peu de moustaches, une voix faible, un regard
vif, mais qui pourrait appartenir à la plume ou à la robe
aussi bien qu'à l'épée ; voilà un des plus intrépides fa-
voris de la guerre qui soient parmi ces quatre vingt mille
hommes de l'armée d'Afrique , tous disposés à faire sans
cesse leur va-tout dans ce terrible jeu qu'ils jouent sans
(i) Aujourd'hui lieutenant-général.
222 LES FRANÇAIS
relâche. On m'a dit qu'à l'époque où son nom devint cé-
lèbre, M. Changarnier, alors chef de bataillon depuis peu
de temps , dégoûté non pas du péril et de la fatigue ,
mais du service, songeait à se retirer. Son mérite n'était
point ignoré : seulement l'on trouvait qu'il en avait trop
pour un grade inférieur, et la faveur lui tournait le dos;
il la força bien de prendre garde à lui. Dès ce moment on
l'employa , et il sut remplir le théâtre qu'il s'était vigou-
reusement ouvert. L'avantage de commander fut pour lui
l'avantage de courir plus de dangers qu'un autre. Il n'y a
point d'affaire où il ne montre sa capacité et où il n'at-
trape quelque coup ; heureusement les balles le caressent
plus qu'elles ne le frappent. Son cheval est tué, il en
monte un autre; ses habits sont percés , il en change; s'il
est touché lui-même, il se fait panser pendant ou après
l'affaire, et il retourne au feu le lendemain ou sur l'heure,
selon l'occasion.
Je ne sais si quelqu'un a fait en Afrique, depuis treize
ans, un service plus dur que le général Duvivier. 11 a
commandé à Bone , à Bougie , à Blidah , à Ghelma , à
Médéah , autant de prisons où il a eu à lutter, non contre
les Arabes , ce ne serait rien , ce serait un plaisir; mais
contre la fièvre, contre la famine , contre le dénûment.
11 s'est trouvé aux affaires les plus meurtrières, et enfin ,
pour compléter cette série de souffrances, blessé dans
ses idées qui sont abondantes et dont quelques-unes sont
fort bonnes, il a parfois encouru la disgrâce des chefs su-
prêmes , ou s'est lui- même condamné à l'inactivité. Le
général Duvivier a beaucoup d'instruction, une capacité
militaire remarquable, encore plus de courage et un peu
trop d'imagination. Ses plans, appuyés plutôt sur les
qualités qu'il se reconnaît que sur la vérité des faits et sur
EN ALGÉRIE. 225
la réalité des moyens , effraient à juste titre l'expérience
et la responsabilité de ceux à qui il les propose ; on les
ajourne, on les rejette; et lui, ne pouvant remuer les
hommes en Afrique comme il le voudrait, il se retire, il
va en France remuer des idées; puis l'amour des combats
le reprend , une ambition légitime le pousse; il revient en
Afrique, sollicite quelque poste difficile , l'obtient, s'y
distingue selon l'usage, renouvelle des propositions ju-
gées inadmissibles, et voit de nouveau le chemin de la
retraite , je devrais presque dire celui de l'exil, s'ouvrir
devant lui. A travers ces vicissitudes, M. Duvivier est
parvenu , en neuf années, du rang de capitaine à celui
de maréchal de camp et de grand officier de la Légion
d'honneur. Quelques personnes ont trouvé cet avance-
ment rapide ; je ne le trouve que mérité. Tel attend vingt
ans et vingt-cinq ans des épaulettes de colonel qui ne les
a pas payées si cher. Ces fortunes de soldat actif, si ra-
pides qu'elles soient , sont les plus légitimes de toutes, et
il faut ajouter à l'honneur du général Duvivier que ses
idées, bonnes ou mauvaises, sont honorées par la con-
stance avec laquelle il les a proposées et défendues. On a
pu faire très-sagement de ne les point accepter, il s'est
montré homme de cœur en leur sacrifiant son avenir.
Personne n'a mieux senti que lui le tort que nous fait
l'absence du sentiment religieux et moral. Je crains mal-
heureusement que le Coran ne l'ait un peu séduit.
Tandis que le gouverneur s'occupait des détails de l'ex-
pédition , j'allai visiter la ville. Blidah n'a qu'une rue
commerçante; mais cette rue offre un tableau plein de
vie et d'originalité. C'est un long berceau de vigne, sous
lequel causent, fument ou trafiquent une quantité de
gens qui semblent n'avoir pas autre chose à faire en ce
224 LES FRANÇAIS
monde que se promener, boire le café et passer le temps.
En effet, tout est si essentiellement provisoire eu Afrique,
surtout la vie, que, hors le moment où ils marchent et se
battent, la plupart des gens n'y ont rien à faire, rien à
attendre; ils sont des instruments placés dans une main
qui les emploie sans leur demander conseil, et ils se fa-
çonnent aux nécessités de cette situation par une entière
insouciance des événements passés, présents et futurs.
A part les chefs militaires et quelques marchands euro-
péens , du petit nombre de ceux qui ont quelque chose
( et ceux-là n'habitent pas hors d'Alger), personnelle
s'inquiète de ce qui peut arriver; chrétiens et musulmans
ont appris de longue dale l'art de se résigner à toutes les
aventures ; et s'ils comptent sur quelque chose , c'est sur
l'imprévu.
Nous allâmes nous asseoir devant la boutique d'un
cafetier maure ; on nous donna des pipes , on nous mit
dans les mains du café plus épais que le brouet des Spar-
tiates , et un Maure que nous avions invité paya son écot
en nous racontant la mort stoïque de Yahia-Agha, digne
d'être comparée à celle de Socrate.
Sous le gouvernement du dernier dey, en 1827, Yahia
était donc aga des Arabes, c'est-à-dire à peu près géné-
ralissime de la république , avec plein pouvoir de vie et
de mort sur toute créature en dehors des murs d'Alger.
C'était un homme juste et bon , qui n'usait de son auto-
rité que pour punir les coupables et protéger les inno-
cents. Les Arabes le chérissaient ; leur amour le rendit
suspect : on l'accusa d'avoir conspiré, rien n'était plus
faux , néanmoins il tomba en disgrâce. Fort de sa con-
science , il ne daigna point se défendre, et demanda seu-
lement de pouvoir habiter Blidah aussi longtemps qu'il
EN ALGÉRIE. 223
aurait le malheur de déplaire à son maître. Ce qu'il de'si-
rait lui fut accordé, car Hussein avait assez d'amitié pour
lui, et répugnait un peu à le faire étrangler sur une dé-
nonciation que rien ne justifiait. Yahia partit; ses ennemis
le virent avec joie s'éloigner : il se mettait ainsi à leur dis-
crétion. Bientôt ces perlides allèrent trouver le dey, et lui
parlèrent de la sorte : « 0 effendy ! (titre d'honneur donné
aux Turcs) Yahia t'a demandé la grâce d'habiter Blidah ;
il y demeure, et c'est maintenant surtout qu'il est dan-
gereux. Personne n'ignore que toutes les tribus de la
plaine et toutes celles de la montagne qui entourent cette
ville, et Hadjoutes, et Beni-Salah , et Soumetah , et Mou-
zaya, et tous les autres lui sont dévoués. Que fera-t-il?
Pour se venger, il en formera une troupe avec laquelle il
viendra vous assiéger dans Alger. Il faut qu'il meure. »
Hussein les crut. Il fit venir son chaouch Hadj-Aly, qui
avait été précédemment au service de l'agha ; il lui dit :
« Prends une troupe d'hommes sûrs ; fais -toi accompa-
gner du mezouard ( officier de police faisant fonction de
bourreau) et rends-toi tout de suite à Blidah, en calcu-
lant ta marche de manière à arriver pendant la nuit. Tu
feras cerner par ta troupe la maison de Yahia, et lorsque
tu seras bien sur que personne ne peut s'échapper, tu en-
treras avec le mezouard , vous saisirez Yahia , et vous
l'étranglerez. Voici mon firman. »
Aussitôt Hadj-Aly, le mezouard et plusieurs chaouchs ,
suivis de quelques cavaliers résolus, se mettent en route.
Cependant le secret n'avait pas été si bien gardé que les
nombreux amis de l'ancien agha n'eussent pu soupçonner
quelque chose. On dit que Hadj-Aly, dont la triste conte-
nance parlait assez haut, laissa échapper à dessein cer-
taines paroles qui, sans le compromettre lui-même, révé-
15
226 LES FRANÇAIS
laient le danger de son bienfaiteur. Un homme dévoué
monta un excellent cheval qui avait été dans les écuries
de Yahia , et qui n'y avait reçu que de bons traitements ,
car Yahia , fidèle aux injonctions du Coran, était doux et
miséricordieux envers les animaux et envers les hommes.
Le cheval et le cavalier firent si bien qu'ils devancèrent la
troupe de Hadj-Aly. La funeste nouvelle est donnée. On
avertit Yahia que les bourreaux sont en route, qu'ils vont
arriver, et on le conjure de chercher son salut dans une
prompte fuite que chacun sera heureux de protéger, car
il n'est personne qui ne consente à braver, pour le servir,
la colère du pacha. Il ne lui faut qu'une heure pour ga-
gner les Beni-Salah ou les Beni-Menad. Une fois là, il
peut se mettre en défense et marcher sur Alger. Certai-
nement toute la plaine grossira son monde ; il lui sera
aisé de prendre la ville , où ses partisans feront un tu-
multe ; et en s'emparant de la première place de l'État,
il se vengera d'un maître ingrat et cruel et de tous ses
ennemis. Yahia ne répond que par un refus , disant qu'il
veut attendre les ordres de son prince , et que s'il est vrai
qu'on songe à le priver de la vie, ce n'est pas une chose à
quoi il tienne tant, et qu'il saura bien mourir. Ni les rai-
sons ni les prières ne sont épargnées pour l'amener à
changer de résolution ; tout est inutile.
Cependant la nuit est venue ; Aly, les chaouchs, le me-
zouard pénètrent dans la ville. Tandis qu'en silence ils
cernent la maison, les fidèles domestiques de l'agha, sans
consulter leur maître, s'empressent, en silence aussi, de
la barricader. Cela fait, et d'autres dispositions étant
prises, ils se présentent devant Yahia et tentent un der-
nier effort. « Seigneur, lui disent-ils , les bourreaux sont
arrivés, et ils entourent votre maison. Actuellement per-
EN ALGÉRIE. 227
sonne ne peut sortir d'ici ; mais nous avons barricadé la
porte , et personne aussi ne peut entrer. Vous ne sauriez
douter qu'on en veut à votre vie. — Je n'en doute pas,
ditYahia. — Vous n'avez, reprirent -ils, qu'un mot à
dire pour la sauver. Du haut de la terrasse nous averti-
rons un ami qui est prêt à se rendre dans les tribus ; il
leur fera connaître le danger où vous êtes , et en moins de
trois heures elles seront ici, assez fortes pour vous déli-
vrer : qu'elles puissent seulement voir un mot écrit par
vous, elles vous emmèneront a la montagne. Si vous ne
voulez pas faire la guerre au pacha , vous n'aurez qu'à
rester tranquille chez ces amis fidèles ; personne ne sera
si hardi que de vous y aller chercher. »
Yahia, sans changer de visage, leur répond tranquil-
lement : « Ici ou ailleurs, connaissez-vous dans le inonde
un lieu où je ne doive pas un jour mourir? Mais si je m'en-
fuis, je mourrai comme un lâche, puisque j'aurai craint
la mort, et comme un traître, puisque je me serai révolté.
J'aime mieux mourir innocent et fidèle. Plus tard on me
rendra justice et l'on dira ce que c'était que Yahia-Agha.»
Sans permettre qu'on ajoute une parole , sans prendre
garde aux sanglots et aux gémissements qui éclatent
autour de lui, et qu'on s'efforce d'étouffer pour ne pas
donner l'éveil aux gens du pacha,, Yahia , de cette voix à
laquelle nul ne pouvait désobéir, ordonne qu'on ouvre
immédiatement la porte de sa maison. Les bourreaux en-
trent et n'ont pas même eu la peine de frapper.
Aly s'approche de Yahia , lui baise la main et présente
ensuite le firman : « Lffendy, lui dit-il, voici l'ordre de
notre maître. — C'est bien, dit l'agha ; donnez-moi seu-
lement une heure pour écrire mon testament, embrasser
ma famille et faire mes prières. — Seigneur, répond le
228 LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE.
chaouch, je ne puis; l'ordre est formel et doit être exé-
cuté sans délai. » Yahia, toujours aussi tranquille que s'il
s'agissait d'un autre , dit de nouveau : « C'est bien. » Il
donne paisiblement l'ordre à ses serviteurs de placer une
natte dans la cour, au pied d'un bel oranger qui étendait
ses brandies chargées de fleurs sur une fontaine limpide
et murmurante ; il fait mettre sur cette natte un tapis, et,
pour ne point perdre de temps, après s'être purifié avec
l'eau de la fontaine, tout en récitant la prière, il ôte lui-
même ses vêtements. Ayant achevé, il se place sur le tapis
et dit : « Je suis prêt. » Alors le mezouard s'avance; mais
Yahia le repousse d'un geste dédaigneux : « Non , dit-il ,
que ce soit Aly. — Effendi , s'écrie Aly en pleurant, com-
ment oserai -je porter la main sur vous? Vous avez été
mon maître et vous m'avez comblé de bienfaits ! — Est-ce
toi , mon fils , lui dit Yahia , qui me fais mourir? Tu n'es
qu'un instrument comme ce lacet. Mais puisque je meurs
innocent, je ne veux point que ce soit la main de ce chien,
habituée à ne se porter que sur de vils criminels , qui me
donne la mort ; je veux une main choisie par moi, la main
d'un ami. »
Alors Aly, tout tremblant, lui passe le lacet autour du
cou ; Yahia, d'une voix ferme, dit encore : «Allah akbar,
Dieu est grand! » et meurt avec un sourire. Il était dans
la force de l'âge, de petite taille, mais agile, robuste et
majestueux. 11 portait une longue barbe noire; ses traits
aimables commandaient le respect et l'attachement. S'il
avait vécu , les Français ne seraient pas dans le pays des
Arabes, car il les en aurait chassés, ou, par ses sages con-
seils, il aurait empêché Hussein-Pacha de s'engager dans
cette funeste guerre. Yoilà ce que vous diront tous les
Arabes à qui vous parlerez de Yahia-Agha.
XVIII
LE TENIA» DE MOUZAYA. — LE BOIS DES OLIVIERS. — MËDËAH.
L'armée et le convoi quittèrent le lendemain Blidah à la
pointe du jour, la troupe joyeuse comme la veille, les con-
voyeurs d'aussi mauvaise humeur qu'ils n'avaient cessé de
l'être depuis lapremière annonce de eettecampagne forcée,
lisse vengeaient amplement du gouverneur en se refusant
absolument à marcher avec un peu d'ordre, ce à quoi il faut
dire que le terrain ne se prêtait guère. Jusqu'à Blidah on
avait eu la route ; maintenant on avançait à travers champs
et guérets. J'admirai là comment une armée fait son che-
min lorsqu'elle marche. Pour peu que le terrain ne s'y
refuse pas absolument, en un clin d'œil les sapeurs (qui
ne sont point du tout les personnages vénérables que nous
voyons défiler à la parade avec une hache sur l'épaule
et un tablier blanc, mais bien de vigoureux et alertes
gaillards , armés de pics, de pioches et de pelles), les sa-
peurs vous comblent un ravin, vous aplanissent une but te,
vous élaguent un bosquet de bois, et les trains d'artil-
lerie, les caissons, les prolonges, les voitures même pas-
sent avec une rapidité téméraire. Nous étions véritable-
ment en pays ennemi, sur le territoire des Hadjouthes,
et en pays sauvage. La terre, couverte d'une végétation
désordonnée, ne portait d'autres traces de la main de
l'homme que quelques coupures de terrain , pratiquées
230 LES FRANÇAIS
par nos sapeurs dans les expéditions précédentes et déjà
recouvertes de ronces et de hautes herbes. Naguère , tout
ce sol était habité et en partie cultivé. Maintenant il est trop
près de nous pour que l'Arabe y travaille, et trop près de
l'Arabe pour que nous y puissions semer un grain de blé.
Quant aux demeures, elles ont fui comme les habitants.
Lorsque les vedettes, qui sans cesse et partout nous
surveillent, nous voient avancer, on réunit le troupeau,
on plie la tente ; un mulet et quelquefois un àne suffit
pour emporter en un clin d'œil hors de notre atteinte la
maison et le mobilier. Les femmes, les enfants et quel-
ques cavaliers font cette besogne. Ils n'ont pas besoin
de s'éloigner beaucoup, car ils savent d'avance où nous
allons , et la route que nous devons suivre est indiquée
par la nature du sol. Nous choisirons toujours la ligne
qui offrira le moins de difficultés au passage de nos trans-
ports. Quelquefois toute une fraction de tribu est cachée
à deux portées de fusil de nos ilanqueurs , dans un pli de
terrain. Lorsque nous avons passé, les fuyards reviennent
et trouvent sur la terre que nous venons de fouler la seule
chose qu'ils lui demandent, de l'herbe pour leurs trou-
peaux. Mais malheur au soldat qui reste seulement à cent
pas de la colonne ! il est infailliblement pris et la plu-
part du temps massacré. Les Arabes savent si bien que
nous sommes forcés d'avancer et que nous ne sommes
pas libres de nos mouvements, qu'ils ne craignent pas
de venir tirailler à l'arrière-garde; et c'est presque tou-
jours ainsi que marche une armée française, insultée par
les coups de fusil de quelques centaines de Bédouins ,
quijui font éprouver plus de dommages qu'ils n'en ont
reçu. Souvent, à l'extrême limite de l'horizon, sur le som-
met u"une colline, je voyais apparaître une ou deux sil-
EN ALGÉRIE. 231
houettes étranges, qui disparaissaient bientôt : c'étaient
des cavaliers ennemis. Derrière eux, à peu de distance,
se tenait probablement une force assez considérable. Proie
tentante et impossible à saisir, mais que nous verrons de
plus près partout où elle croira pouvoir nous attaquer sans
danger (1).
Nous arrivâmes , quelques heures avant la fin du jour,
au lieu dit Haouch-Mouzaya, autrefois centre d'une grande
exploitation agricole, car haouch veut dire ferme ; mainte-
nant redoute abandonnée, où quelques centaines de Fran-
çais, avec une ou deux pièces de canon, tiendraient contre
des milliers d'Arabes; mais où les Arabes, qui, pas plus
aujourd'hui qu'au temps de Jugurtha, ne veulent jamais
se priver de la ressource de la fuite, ne consentiraient ja-
mais à s'enfermer. Les voitures ne pouvaient aller plus
loin ; on devait, le lendemain, pénétrer dans la montagne ,
et franchir avec le convoi , formé des seules bêtes de som-
me, le célèbre col ou téuiah de Mouzaya, ainsi nommé de
de la tribu belliqueuse qui en défend les abords. Le gé-
néral Bugeaud, suppléant par une nouvelle ressource aux
transports qui allaient lui manquer, fit mettre pied à terre
à sa cavalerie, dont il prévoyait n'avoir pas grand besoin ,
et chargea les nobles coursiers de grains , de biscuit , de
tout ce qu'ils pouvaient porter. Je ne sais si les chevaux
furent sensibles à l'humiliation de porter ainsi les élé-
ments de la vie au lieu des éléments de la mort, mais le
changement ne flatta pas du moins les cavaliers . On leur dit
(l) «Du haut des collinrs Jugurlha suit les généraux romains, cherche le
temps et le lieu propres au combat, infecle sur leur route le. peu de pâiurages
et de sources qu'offre le pays, se monire tantôt à Marius. tantôt à Méiellus,
harcelle l'arrière-garde , et sur-le-champ regagne les collines, menace les uns
et les autres, ne leur livre pas bataille, ne les laisse pas en repos , seulement
arrête leurs entreprises. » (Sallusle, Guerre de Jugurtha, lv.)
232 LES FRANÇAIS
qu'ils servaient mieux la patrie et leurs camarades dans
ce rôle nouveau , qu'ils ne pourraient le faire par une
charge victorieuse sur l'ennemi. Ils le crurent, et, la dis-
cipline aidant, se préparèrent d'assez bonne grâce à de-
venir piétons et convoyeurs.
En même temps que le convoi et l'armée , le général
Changarnier et le général Duvivier, chacun à la tète de
trois bataillons , étaient partis de Blidah , le premier pour
tourner le col et pour l'occuper, le second pour reconnaître
une route de Médéah que , d'après les rapports de quel-
ques Arabes, on supposait plus courte et meilleure que
celle du Téniah. Les trois colonnes devaient ainsi faire di-
version l'une en faveur de l'autre , et se faciliter récipro-
quement leurs opérations. Il n'était donc pas probable
que le passage du col offrirait le moindre danger. Le gé-
néral, considérant le grand nombre de convoyeurs civils
qui lui restaient encore , désirait vivement n'être pas atta-
qué jusqu'à Médéah. Il pensait que si , par un de ces acci-
dents de la guerre si communs dans les pays difficiles, l'en-
nemi avait pu s'approcher assez du convoi pour y faire
tomber quelques balles, le désordre se serait mis parmi
ces malheureux civils, qui, dans leur panique, n'auraient
pas manqué de jeter leurs charges pour fuir plus vite.
Grâce à la diversion du général Changarnier, rien de pa-
reil n'arriva ; mais je compris bien les craintes du gouver-
neur, lorsque nous eûmes pénétré un peu avant dans ces
redoutables gorges, dominées de toutes parts. La route,
pour arriver au col, n'est qu'une longue, étroite et si-
nueuse rampe, taillée au flanc d'un précipice. De tous côtés
des creux de rocher, de petites terrasses naturelles, d'épais-
ses broussailles entièrement inaccessibles à la cavalerie ,
permettent aux défenseurs du passage de s'embusquer et
EN ALGERIE. 233
de frapper à coups invisibles et sûrs,et, lorsqu'ils sont chas-
sés de ces positions, de s'échapper presque sans danger,
gràceàlaconnaissance qu'ils ont du terrain. Les deux pre-
mières expéditions faites à Médéah en 1830 sont célèbres
par les souffrances qu'y endurèrent nos soldats, dont beau-
coup moururent. Malgré sa constance admirable, l'armée,
attaquée par la pluie , par la neige , par le froid , encore
plus que par les Kabyles, n'aurait jamais pu passer si ces
derniers avaient eu autant d'habileté que de bravoure.
Pour nous, favorisés par le temps et n'ayant à repousser
aucune attaque, nous pûmes jouir tranquillement de l'àpre
et magnifique laideur du pays. La pesanteur d'un ciel
sombre et le souvenir du sang versé ajoutaient je ne sais
quoi de plus lugubre à l'aspect déjà si sévère de cette na-
ture souvent aride et sauvage encore jusque dans sa fécon-
dité. Un seul coup d'oeil nous en disait long sur la durée
possible de la résistance , et sur les facilités de la révolte
quand la résistance aura été une première fois domptée.
Ces montagnes, dont la température est celle de l'Europe,
et que l'hiver, en les couvrant de neige, défend encore
une partie de l'année par des torrents, sont peuplées de
Kabyles, race moins intelligente, mais plus laborieuse,
plus fanatique et peut-être plus fière que la race arabe ,
dont elle est méprisée. Comme pour montrer à quel point
ils sont sûrs de leur retraite, les Kabyles, manufacturiers
et sédentaires , ne craignent pas d'y construire des mai-
sons. Ils sont rapaces etcruels, mais sont aussi forts, agiles
et sobres, et ils détestent le joug. Armés d'un long fusil
dont ils savent user, toujours munis de poudre dont ils
ont des dépôts dans des antres secrets, à l'abri de l'hu-
midité, ils ne craignent pas au besoin d'affronter une in-
vasion qui ne peut être que de courte durée, et ils ex-
23 i LES FRANÇAIS
posent ce qu'ils possèdent pour défendre leur religion et
leur anarchique liberté.
Après quelques heures d'une marche fort lente, la tète
de la colonne arriva enfin au col. C'est une ouverture de
la largeur à peu près d'une porte cochère, de chaque côté
de laquelle s'élèvent deux pitons dont les sommets sont
couronnés d'un petit parapet en pierres sèches. Au delà
s'enfonce , à travers un pâté de mamelons , le chemin pier-
reux et boisé qui descend vers les plateaux de Médéah.
La position est vraiment formidable; les premiers Fran-
çais qui l'enlevèrent furent étonnés avec raison, malgré
leur courage et le nombre de ceux qui y périrent, d'en
avoir sitôt fini. Cette porte naturelle n'est abordable que
par l'étroit sentier dont j'ai parlé; au-dessous s'entr'ouvre
le précipice ; de chaque côté la montagne se dresse comme
un mur. Le général Changarnier nous y attendait avec
ses trois bataillons Au moyen d'une sorte de compromis
avec les Mouzaya, qui, ayant été très-foulés l'année der-
nière, se sont engagés à ne pas tirer si l'on n'incendiait
pas leurs gourbis , il était arrivé au col sans brûler une
amorce , et il y avait passé la nuit. Le général Duvivier fut
moins heureux ; il trouva un chemin détestable, et ne put
franchir la chaîne qu'avec des peines infinies; fusillé de
tous côtés par les Kabyles sans parvenir à les atteindre,
il fut attaqué parle bataillon régulier du bey de 3Iédéah,
qui tomba avec beaucoup d'audace sur deux compagnies du
1 7e de ligne formant l'arrière-garde, alors embarrassées
dans des broussailles épaisses. Le colonel Bedeau y cou-
rut le plus grand danger; mais, par un retour offensif, il
parvint à reprendre l'avantage et à repousser définitive-
ment l'ennemi. Cette marche nous coûta onze hommes
tués et cinquante-quatre blessés, dont deux officiers du 1 7e.
EN ALGÉRIE. 235
On fit halte pour donner au convoi le temps de se réunir.
En un moment tous ces mamelons s'animèrent de groupes
nombreux et variés, semés dans un désordre apparent,
mais où chacun était en réalité à sa place et prêt à se mouvoir
par divers chemins au premier son du tambour. J 'errais de
côté et d'autre , ne me lassant pas de contempler ce spec-
tacle si pittoresque , lorsqu'en descendant d'un cône très-
élevé, au sommet duquel avait bivouaqué le duc d'Aumale,
qui commandait comme lieutenant-colonel sous les ordres
du général Changarnier, j'aperçus un voltigeur étendu
par terre. Je m'approchai, le cœur saisi d'une vajïue in-
quiétude. Cet homme avait son mouchoir sur la figure ;
je ne pouvais supposer qu'il fût blessé, puisqu'on ne s'é-
tait pas battu. « Est-ce qu'il dort? demandai-je à quelques
soldats qui le regardaient. — Non, me répondit l'un d'eux;
mais la nuit a été froide! — Quoi , il est mort ! m'écriai-je.
— Ah! dame, reprit un autre, regardant d'un œil plus
indifférent que triste le cadavre de son camarade, aujour-
d'hui lui , demain moi ; on meurt aussi de misère. — Al-
lons, allons , cria d'une voix brève un officier de l'inten-
dance qui passait, enterrez-moi ça ! » On alla chercher des
pioches, on creusa une fosse et on y jeta le corps.
Que Dieu console ta mère , pauvre soldat !
Ce lugubre épisode me fit payer cher la beauté du ta-
bleau que j'avais sous les yeux.
L'arrière -garde venait d'arriver; quelques coups de
fusil retentirent. C'étaient des hommes de la tribu de
Soumata qui ne voulaient pas apparemment laisser dire
que les Français avaient franchi le col sans que les Ka-
byles eussent brûlé de la poudre. Leurs balles vinrent
siffler autour du gouverneur, qui était monté jusqu'au
haut de l'un des pitons qui se dressent à l'entrée du pas-
236 LES FRANÇAIS
sage ; elles blessèrent trois hommes. On méprisa cette
insolence et on se remit en marche. En traversant les
mines de cuivre , mélange de collines et de ravins où le
cuivre se trouve à fleur de terre , on me fit voir, à deux
toises environ du sol, une grotte dont l'entrée est sur-
montée par une croix latine profondément gravée dans
le roc. Je me signai en passant devant cette croix. Là,
sans doute, aux siècles chrétiens de l'Algérie , vécut et
pria quelque pieux anachorète. Les humbles et douces
paroles qu'il adressait à ses sauvages voisins avancèrent
la civilisation maintenant éteinte de ces contrées , mieux
que ne saurait le faire la voix tonnante de cette artillerie
que nous roulons à grand bruit au pied de sa demeure de
paix. Bientôt nous arrivâmes au bois des Oliviers, où nous
devions coucher. C'est une langue de terre entourée de
cours d'eau qui tantôt forment torrents et tantôt sont
presque à sec. Les oliviers sauvages, qui ont donné leur
nom à cet endroit, diminuent sensiblement chaque fois
que l'armée le traverse : nos soldats se donnent le plaisir
de faire bon feu . A peine étions-nous arrivés, que de toutes
parts un bruit de bùcheronnage se fit entendre ; un instant
après pétillaient cent foyers joyeux qui faisaient étinceler
les faisceaux. Quand le bivouac est choisi, quand les feux
sont allumés, quand la marmite est mise, le soldat oublie
toutes ses peines ; si le bon Dieu y ajoute un temps pas-
sable , si l'on a de quoi fumer une pipe, si l'on peut enfin
se coucher à l'abri d'un bel arbre dont le feuillage ras-
sure contre les chances de pluie, la satisfaction est au
comble, et le voisinage de l'ennemi ne fait que l'accroître,
loin d'y nuire. Notre bivouac du bois des Oliviers réunis-
sait toutes ces conditions. Le gouverneur lui-même, sûr
de déposer le lendemain son précieux convoi dans les mu-
EN ALGÉRIE. 237
railles de Médéah, oublia pour un moment les convoyeurs
civils. Le mauvais chemin était franchi , et des mouve-
ments de cavalerie, aperçus au loin, lui avaient fait
concevoir l'espérance flatteuse de combattre au retour ;
prévision que les feux du camp ennemi, apparaissant à
l'horizon , ne tardèrent pas à confirmer. La musique du
57e, qui devait relever la garnison de Médéah, se mit en
cercle et joua très-convenablement quelques ouvertures
de nos opéras modernes. La plupart de ces airs, que répé-
taient ainsi les échos de l'Atlas, étaient chantés à la même
heure dans les théâtres de Paris. Je suis sur que la plupart
de ceux qui les suivaient en fredonnant aimaient mieux
les entendre debout au bois des Oliviers que paisiblement
assis sur les banquettes d'uue salle de spectacle , puisque
l'ennemi était là, et qu'on espérait combattre bientôt.
Nos musiciens terminèrent par l'exécution vive et rapide
de l'air national des Arabes. C'est une bourrée assez
franche , qui , arrangée et civilisée par nous , ne manque
pas d'agrément. On soupa gaiement et on se coucha de
même ; la terre était sèche et douce ; on avait pour tra-
versin les racines saillantes et moussues des oliviers, pour
lampes de nuit les belles étoiles et les restes d'un bon feu.
Le gouverneur, qui, se soumettant le premier à la loi par
laquelle il avait proscrit les petits lits de sangle et les
tentes, pour ne pas charger les transports de l'armée d'un
bagage superflu , couchait , comme tout le monde , en
plein air sur la dure , eut pour cette nuit une somptueuse
cabane de branchages. Avant de s'y introduire, ou plutôt
de s'y glisser, il nous dit gaiement :
« Savez-vous pour la gloire oublier le repos
Et coucher en plein air le harnois sur le dos?
Je vous connais pour noble à ces illustres marques. »
238 LES FINANÇAIS
C'était bon signe, car ces réminiscences poétiques
n'échappent guère au vieux et illustre chef que quand
tout va pour le mieux.
En effet, le lendemain, l'armée, suivie à distance par
l'ennemi, dont elle ne voyait que les vedettes, qui lui
criaient des injures, arriva de bonne heure à Médéah. Le
colonel Cavaignac, commandant supérieur de la place,
accourut au-devant du gouverneur et l'embrassa avec la
double joie de l'homme qui reçoit un ami et la liberté.
Bien que la garnison de Médéah eût moins souffert que
ses devancières , dont l'histoire est à peu près celle des
deux premières garnisons de Milianah, elle n'était pas
dans une telle situation qu'il lui fût indifférent d'en sor-
tir. Elle ne manquait ni de pain, ni même, jusqu'à un
certain point, de santé, quoiqu'elle eut un assez grand
nombre de malades ; mais assiégée et séparée du reste
du monde, elle manquait d'air et de vie. Ces pauvres
prisonniers nous firent donc grand accueil ; ils nous ser-
virent, avec une certaine vanité, dans la plus belle
chambre de leur plus belle maison ( une véritable ma-
sure!), des œufs de leurs poules et une salade, produit
de leur jardinage. Médéah n'est qu'un amas de décombres:
les soldats abattent eux-mêmes les maisons qui restent
debout pour en tirer les poutres dont ils font du feu.
J'ai entendu des gens se récrier contre leur vandalisme.
Veut-on qu'ils se laissent mourir de froid? D'ailleurs ces
maisons ne tarderaient pas à tomber d'elles-mêmes : les
plus solides ne sont pas en état de résister trois ans au
seul effort des vents et de la pluie. Les mosquées, mieux
construites, ont été conservées. La plus solide et la plus
saine sert d'hôpital : elle était pleine ; les autres sont de-
venues des magasins.
EN ALGÉRIE. 239
J'ai vu dans une des rues de Médéata le spectacle le
plus liideux qui ait jamais frappé mes regards. Au fond
d'une de ces niches étroites et basses que les Maures ap-
pellent des boutiques, se tenait accroupie sur un mon-
ceau d'intestins horribles, arrachés du corps des animaux
égorgés, une vieille femme entièrement nue; elle dérou-
lait ces restes dégoûtants et les contemplait d'un œil stu-
pide. C'est une folle qui est la depuis l'occupation de la
ville. Après avoir en vain essayé de la retirer de son trou
infect , on l'y laisse par pitié. Elle inspire aux Arabes une
terreur superstitieuse dont tous nos soldats eux-mêmes
ne sont pas à l'abri.
Médéah , bâtie sur un mamelon escarpé dans les trois
quarts de son pourtour, et s'inclinant en pente douce
vers le sud, est à l'entrée du vaste plateau qui conduit,
presque sans accident de terrain, jusqu'au Sahara. Les
Romains avaient là une forteresse dont les traces existent
encore , et qu'ils relièrent par une route à leur ville de
Malliana(Mt7ia»a/i). Une autre route, partant de Médéah
et se dirigeant d'abord au sud, s'inclinait ensuite vers
l'est, tournait le Djurjura, les Bibans, et parvenait à
Constantine. L'élévation de Médéab est d'environ onze
cents mètres au-dessus du niveau de la mer. L'été y est
très-chaud et l'hiver très-rigoureux. L'olivier ni l'oranger
n'y croissent plus ; mais le mûrier, le poirier, le cerisier,
le peuplier, le chêne et autres espèces du climat de l'Eu-
rope. Les vignes y sont en grande abondance et produi-
sent, dit-on, un raisin excellent. Ce point serait destiné
à assurer les communications et le commerce entre le
Sahara et Alger. Mais, pour aujourd'hui, Médéah n'est
une ville que par le nom et la situation. Si nous y res-
tons, il faudra la rebâtir entièrement. Le soldat n'v tient
250 LES FRANÇAIS
que parce qu'il est forcé de s'accommoder à tout. Uue
population européenne n'y pourrait exister; rien n'y est
en rapport avec ses coutumes et ses besoins.
Mais d'abord , avant de mettre à Médéah une popula-
tion civile , il faudrait pouvoir y faire vivre une garnison
libre de ses mouvements, et c'est ce que personne au-
jourd'hui n'ose espérer. Pour que la garnison fût libre,
il faudrait qu'on la portât à cinq mille hommes. Or il est
trop évident qu'une garnison aussi considérable ne pour-
rait vivre dans un pays qui n'offre aucune ressource , et
dont les insaisissables habitants,
Défaits du seul bruit de l'armée
Jusqu'aux extrémités d'un désert sablonneux
Emportent leurs maisons errantes avec eux (1) ,
ne laissant sur le sol ni villes ni richesses qui les obligent
absolument à revenir. 11 faudrait donc, comme aujour-
d'hui, nourrir la garnison par des convois. C'est ici
qu'une insurmontable difficulté se présente : chacun de
ces convois nécessiterait un équipage de quinze cents
mulets , et prendrait , pour être organisé et rendu , un
temps qui ne pourrait être moindre de quinze jours , et il
en faudrait faire vingt ou vingt cinq en un an; et il n'y
a que cinq ou six mois dans Tannée pendant lesquels on
puisse aller d'Alger à Médéah sans péril ! Ainsi, ou il faut
trouver le moyen de faire approvisionner 31édéah par les
indigènes, c'est-à-dire contraindre les indigènes à la paix,
ou il faut se résigner à évacuer cette possession ruineuse,
ou il faut se soumettre à y garder, comme aujourd'hui ,
une garnison prisonnière , dont le temps et des efforts
(1) Lemoine, poërue de saint Louis.
EN ALGÉRIE. 241
lents et successifs parviendront seuls à améliorer un peu la
cruelle position. Tout l'avantage qu'on espère aujourd'hui
de Médéah et de Milianah , à laquelle le même raisonne-
ment s'applique, c'est, je l'ai dit, d'en faire, au moyen
des provisions qu'on y rassemble, une base temporaire
d'action qui permettra aux colonnes françaises d'aller
frapper les tribus dans leurs retraites les plus lointaines
et jusqu'à la limite du désert, de ravager les champs, de
détruire les établissements de l'émir, de prouver eufin qu'il
n'y a point d'asile à l'abri de nos coups , et que , si elles ne
se décident pas à nourrir les Français, les Français du
moins sauront se venger et les obliger à mourir de faim
comme eux. Plan gigantesque, qui n'est réalisable qu'à
force d'énergie , de volonté , de discipline , de sacrifices
de tout genre ; je dirais presque qui n'est réalisable qu'à
force de désespoir, si l'intelligence et l'indomptable acti-
vité du chef, si la bravoure et la résignation du soldat
n'étaient pas faites pour affronter les plus grands périls
et pour triompher des obstacles les plus effrayants.
lti
XIX
m PETIT COMBAT. — RETOUR A ALGER. — LETTRE D'UN SOLDAT.
Les pronostics du gouverneur se vérifièrent dès que
nous eûmes quitté Médéah. Nous n'avions pas fait une
lieue, que des cavaliers, armés de longs fusils et couverts
de burnous flottants, vinrent tirailler sur le fianc gauche
de l'armée en poussant de grands cris. Ils étaient un mil-
lier environ. On les laissa faire pendant quelques instants.
Pour arriver jusqu'à nous , ils avaient à franchir pénible-
ment un ravin qui paraissait assez profond. Il fallait leur
donner le ravin à redescendre, afin de profiter de leur
désordre pour les fusiller. Quand le moment fut venu ,
trois bataillons qui flanquaient leconvoi mirent leurs sacs
par terre et se lancèrent à la course. Les Arabes n'affron-
tèrent pas le choc ; en deux minutes ils eurent regagné le
ravin; et, pour citer encore le père Lemoine, qui, tout
jésuite et pacifique qu'il était, s'est parfaitement repré-
senté une troupe sarrasine en déroute.
Comme la peur les suit , la peur aussi les chasse ,
Et loin même des coups les frappe et les menace.
En vain leur chef s'écrie, il les rappelle en vain,
La frayeur est. sans front et sans cœur çt sans main ,
Et, sourde à la raison , aveugle à la conduite ,
N'a de vigueur qu'au pied , n'est prompte qu'à la fuite.
LES FRANÇAIS EN* ALGÉRIE. 245
Malheureusement nos bataillons s'étaient trop pressés
de tirer. Lorsqu'ils furent arrivés au bord du ravin où les
fuyards s'étaient entassés confusément, ceux-ci n'eurent
à recevoir qu'un feu peu nourri et se mirent bientôt hors
d'atteinte, laissant quelques hommes et quelques chevaux
sur le terrain. ?sous sûmes le lendemain, d'un déserteur,
qu'il y avait eu beaucoup de blessés; mais il faut observer
que les déserteurs connaissent le faible de ceux qu'ils
viennent trouver : celui ci a bien pu parler ainsi pour se
rendre agréable. 11 est sûr que les fuyards, ou d'autres,
ne tardèrent pas à se montrer de nouveau, en plus petit
nombre et à une distance plus prudente; ils nous accom-
pagnèrent de leurs vaines injures jusqu'au bois des Oli-
viers, où ils nous quittèrent pour aller se coucher comme
nous. Le gouverneur compare ces cavaliers arabes à des
guêpes, à des mouches, si l'on veut, que l'on chasse et
qui reviennent sans cesse , et qui sont au moins très-
importunes lorsqu'elles ne sont pas dangereuses. La
comparaison est parfaitement exacte.
Le lendemain, au point du jour, les guêpes reparurent,
au nombre de quinze cents à peu près, appuyées d'un
bataillon régulier, et attaquèrent avec vivacité L'arriére-
garde. On les attendait, tout était disposé pour les re-
cevoir. Les troupes, échelonnées de manière à protéger
le convoi qui remontait la pente sud de l'Atlas, empor-
tant cette fois une partie des malades transportables de
Médéah et les blessés du général Duvivier , pouvaient en
même temps faire un retour offensif vers l'arrière-garde ,
si elle avait besoin de secours. Ce secours ne fut pas né-
cessaire. Le général Changarnier, avec quelques batail-
lons , contint parfaitement les forces qui l'attaquaient , et
le reste de l'armée continuait paisiblement son chemin au
244 LES FRANÇAIS
bruit d'une fusillade assez chaude , lorsque nous vîmes
déboucher de l'ouest les deux bataillons réguliers des
kalifats de Milianah et de Sebaou , commandés par Abd-
el-Kader en personne , à ce que nous assura M. Boches,
qui le vit très-distinctement. Cette infanterie , flanquée
de nombreux Kabyles, marchait au pied de la montagne,
et se dirigeait sur la droite du général Changarnier , ma-
nœuvre qui nous avait fait éprouver des pertes l'année
dernière. Elle s'avançait avec précaution , paraissant peu
soucieuse d'avoir affaire au corps d'armée lui-même. On
devina ce sentiment à un mouvement rétrograde qu'elle
fit en voyant les deux bataillons échelonnés près de la
mine de cuivre se disposer à la joindre; et, pour ne pas
l'effrayer trop vite, un bataillon du 23e eut ordre de tour-
ner le labyrinthe de ravins au delà duquel elle se trou-
vait, tandis qu'un bataillon du 53e et une compagnie de
sapeurs déposaient leurs sacs sur un plateau élevé qu'ils
occupaient , et se précipitaient sur elle pour la prendre à
revers . Ce double mouvement se fit à la course ; en un
instant l'ennemi fut abordé et fusillé d'assez près , au son
du clairon, qui chante dans ces occasions-là un air tout
retentissant et joyeux , une espèce d'en avant deux, qui ,
joint au bruit de la fusillade , donne vraiment envie de se
mouvoir et de courir. Je voyais ceux qui, comme moi,
restaient simples spectateurs de ce petit engagement ,
impressionnés d'une manière étrange. Les uns faisaient
piétiner leurs chevaux , les autres imitaient le sifflement
des balles , les autres répétaient l'air des clairons , les au-
tres excitaient la course de nos soldats qui ne pouvaient
les entendre , ou louaient l'intelligence et la bonne exé-
cution du mouvement. Le plus beau était de voir l'ardeur
des deux bataillons français; mais cette scène émouvante
EN ALGÉRIE. 2i5
dura peu ; les réguliers d'Abd-el-Kader ne tardèrent pas
à lâcher pied : ils se dispersèrent dans les ravins , où plu -
sieurs périrent, poursuivis avec acharnement par un petit
corps de cavaliers indigènes qu'on appelle la gendarmerie
maure. On fit aussi quelques prisonniers.
En voyant la déconfiture des deux bataillons de l'ouest,
la cavalerie qui était devant le général Changarnier se
porta rapidement à leur secours ; ce mouvement permit à
notre arrière-garde de reprendre l'offensive contre le ba-
taillon d'El-Berkany , qui tenait encore. Il ne résista pas
longtemps , et se dispersa , laissant un assez bon nombre
de morts. Cet avantage faillit nous coûter cher : une des
dernières balles tirées par les fantassins arabes vint frap-
per à l'épaule le général Changarnier, et sur le premier
moment l'on crut la blessure mortelle. Il n'en était rien
par bonheur; la balle avait glissé sur l'os ; elle fut extraite,
et le brave général se remit à la tète de sa troupe, qu'il ne
voulut pas quitter. Je le revis à cheval le lendemain et
les jours suivants.
Le combat avait cessé. Peut-être aurait-on pu pour-
suivre encore l'ennemi ; mais il restait à conduire à Médéah
un second convoi aussi considérable que le premier , et il
n'y avait pas de temps à perdre ; il fallut donc abandonner
l'espoir de rendre plus complète la sévère leçon que l'en-
nemi avait reçue , et regagner le col. On y parvint sans
entendre les inj ures des Arabes ni leur tiraillement . C'était
beaucoup ; car telle est la nature du terrain, qu'il est tou-
jours possible à quelques hommes d'escorter une armée
à coups de fusil.
J'ai dit qu'on avait fait quelques prisonniers : l'un
d'eux était un Espagnol, déserteur de la légion étrangère
Ce misérable , connaissant le sort qui l'attendait , s'était
216 LES FRANÇAIS
d'abord refusé à marcher ; on l'y força ; mais à l'entrée du
chemin creux et pierreux qui remonte au col, il fit une
tentative désespérée pour s'échapper; un coup de fusil
l'étendit roide mort ; il tomba en travers du chemin ; les
soldats l'y laissèrent, étendu sur le dos, et chacun, en
passant par-dessus son corps, adressait une imprécation
au traître et au renégat; quelques-uns lui crachaient au
visage. «Chien! disait l'un, tu as renoncé ton drapeau ! —
Tu as renoncé ta religion, disait l'autre. — Tiens! tu vou-
lais manger les Français, toi! tu seras mangé par les
vautours. — Allons ! range-toi que je passe , mauricaud !
— On ne t'enterrera pas, canaille! » C'était un homme
de trente à trente-cinq ans, robuste et d'une figure mar-
tiale. On avait trouvé sur lui des proclamations revêtues
du sceau de l'émir, et qu'il était sans doute chargé de je-
ter sur le passage de l'armée, pour y exciter à la désertion.
A quelques pas de ce eadavre, un chirurgien amputait
la jambe d'un pauvre jeune soldat blessé pendant l'ac-
tion, et à demi mort. Les mêmes hommes lui adressèrent
des paroles de commisération; plusieurs détournaient la
tète en pâlissant.
Le second convoi se fit aussi heureusement que le pre-
mier ; on rencontra encore l'ennemi au retour, et plus fort
que la première fois; mais on ne put le joindre, malgré
la bonne envie qu'on en avait et la résolution avec la-
quelle il paraissait lui-même vouloir se laisser aborder.
Toutes les dispositions étaient prises : la soupe mangée,
les sacs confiés au convoi en marche pour le col ; et les
hommes , munis seulement de leurs cartouches , avaient
chacun pour deux jours de vivres en biscuit et viande
cuite. Avec ce léger bagage ils pouvaient braver les diffi-
cultés du terrain et atteindre dans sa fuite un ennemi
EN ALGÉRIE. 247
dont la fuite est la tactique la plus habile et la plus ordi-
naire. Tout à coup, au moment où, plein d'espoir, on se
mettait en marche, lorsque déjà deux bataillons régu-
liers qui avaient campé près de nous étaient débordés
d'un côté par le lieutenant -colonel Cavaignac et un ba-
taillon de zouaves ; de l'autre, gagnés de vitesse et séparés
de leur cavalerie par deux autres bataillons conduits par
le général Changarnier ; lorsque le gouverneur s'ébranlait
lui-même avec la cavalerie et la colonne du centre , un
ouragan éclate, des torrents de pluie glacée tombent, et
en un instant le sol détrempé devient impraticable. Il n'y
avait plus moyen de faire un pas sans glisser, sans chan-
celer. Il fallut renoncer à toute entreprise et gagner pé-
niblement le chemin d'Alger. On avait, il est vrai, dé-
posé quatre cent mille rations dans Médéah, et c'était un
assez grand résultat pour qu'on put se consoler par la
pensée des avantages ultérieurs que procurerait cette opé-
ration heureusement et laborieusement accomplie. Mais
la nouvelle garnison de Médéah était prisonnière comme
celle qu'elle venait de remplacer; l'ennemi, battu, était
néanmoins maître de la campagne ; on avait enterré quel-
ques morts, dépensé beaucoup d'argent; on ramenait
sur les cacolets de l'ambulance un certain nombre de
blessés et plus encore de malades : cette même pluie qui
nous empêchait de joindre les Arabes allait certainement
peupler nos hôpitaux.
Un dernier épisode, dont je fus en quelque sorte té-
moin, achèvera de donner une idée du pays et de la guerre.
La descente du col avait été rendue très difficile par la
pluie ; les chevaux , les hommes et les mulets glissaient
sur cette pente rapide, et il fallait beaucoup de précau-
tions pour empêcher les accidents. Le passage de l'ambu-
248 LES FRANÇAIS
lance surtout avait pris du temps ; il en était résulté une
solution de continuité dans la colonne. L'avant-garde,
marchant sans obstacle , s'était éloignée d'environ une
demi-lieue du gros de l'armée, précédé lui-même de l'am-
bulance, encore engagée dans l'étroit chemin qui s'al-
longe en serpentant du premier plateau de la montagne
à l'entrée du col. Je me trouvais avec un jeune lieutenant
des chasseurs d'Afrique, attaché comme officier d'ordon-
nance à la personne du gouverneur, entre l'ambulance,
qu'un détour nous avait fait perdre de vue depuis quel-
ques minutes, et l'avant-garde que nous n'apercevions
pas; le lieutenant me racontait quelques aventures de
guerre que j'écoutais avec un grand intérêt , lorsque tout
à coup je vis à peu de distance des tourbillons de fumée ;
je les fis remarquer à mon compagnon. « Ce sont, dit-il,
des gourbis que l'avant-garde a brûlés en passant , pour
punir les Soumatas d'avoir tiré sur nous : ils ne doivent
pas être de bonne humeur... Mais, ajouta-t-il en regar-
dant de tous côtés, nous sommes seuls; pressons le
pas, on pourrait nous faire un mauvais parti. — Quoi !
dis-je , au milieu de l'armée? — On a vu des exemples ,
reprit-il en souriant ; pressons le pas. » Nous nous mîmes
au trot. Au bout d'une minute ou deux nous rencon-
trâmes cinq sapeurs du génie conduisant deux chevaux.
« L'avant-garde est-elle loin? demanda le lieutenant. —
Non, répondirent ces hommes, elle vient de passer. —
Pourquoi êtes- vous restés en arrière? poursuivit sévère-
ment le lieutenant ; il est défendu de marcher ainsi par
petits groupes ; rétrogradez vers l'armée. — Mais , dirent
encore ces hommes, l'avant-garde est là. »
Nous nous remîmes au pas. « C'est que, voyez-vous,
continua le lieutenant, les Kabyles sont enragés quand
EN ALGERIE. 249
leurs maisons brûlent ; et ces gredins-là , qui tiennent si
peu devant une force régulière, sont d'une audace inima-
ginable quand il s'agit de faire un mauvais coup. Ils s'em-
busquent dans les rochers , derrière les arbres , rampent
sur l'herbe, lâchent leur coup de fusil, coupent la tète de
celui qu'ils ont tué; et puis... cours après! Ils sont déjà
loin, ou ils ont regagné leur cachette. Nous en avons
peut-être une vingtaine autour de nous , en face desquels
nous ferions vilaine figure. »
Tout en causant ainsi, nous avions perdu de vue les sa-
peurs, et nous n'apercevions toujours pas l'avant-garde.
La route que nous suivions formait une espèce d'arête
entre deux vallées remplies de hautes herbes, de brous-
sailles et de bouquets de bois. A droite et à gauche on
voyait brûler des gourbis. Je remarquai, sans rien dire,
que mon compagnon nous faisait reprendre le trot. J'en-
tendis le clairon. « Ah! m'écriai-je avec une certaine joie,
voici l'avant-garde. — Oui , répondit le lieutenant, elle
est au camp, à une petite demi-lieue de nous. Mes pis-
tolets ne sont pas chargés ; et les vôtres? — Ils sont char-
gés, mais j'ai oublié d'y mettre des capsules. — Ah !...
pressez votre cheval.. . Sauriez-vous manier votre sabre?»
Je m'étais en effet affublé d'un long sabre, je ne sais
trop pourquoi ; probablement par simplicité d'homme de
lettres.
« Mon sabre ! il ne me sert exactement qu'à me faire
trébucher quand je marche. J'ignore si je saurais même
le tirer du fourreau... Franchement, est-ce que vous
croyez qu'il y a du danger? — Tenez , dit le lieutenant ,
je ne veux pas vous effrayer, mais nous sommes dans un
mauvais pas ; nous nous défendrions peut-être mal contre
trois ou quatre fusils , ainsi faisons un temps de galop. —
250 LES FRANÇAIS
Galopons, répondis-je ; il faut se plier aux coutumes du
pays. » Mais nous n'avions pas fait ainsi quelques toises,
que je m'arrêtai court. « Eh bien! s'écria le lieutenant
tout étonné, que faites-vous donc? — Avez la bonté de
tenir un moment mon cheval, lui dis-je, il faut que je le
sangle ; la selle tourne sous moi. — Non, certes, répliqua-
t-il avec une expression très-sérieuse; je ne vous laisserai
pas descendre ; tenez-vous comme vous pourrez, et filons.
— Je vais tomber. — Empoignez les crins. Nous n'irons
qu'au trot, si vous voulez; mais, pour Dieu, ne descendez
pas ! Je suis étonné que nous n'ayons pas déjà reçu quel-
que chose : ils nous croient sans doute bien montés et bien
armés. » Disant cela, il trottait toujours; et comme je vis
que je me tenais à peu près en équilibre sur ma selle mou -
vante, je n'insistai pas. Jusque-là j'avais un peu pensé
que le lieutenant voulait se divertir; comment imaginer
qu'il poussât la plaisanterie jusqu'à risquer de me faire
rompre le cou ? Je m'affermis donc sur mes étriers , et
même je me sentis meilleur cavalier que je ne l'avais été
de toute la campagne. Le lieutenant tenait un œil sur
moi, un autre sur les deux côtés de la route. « Comment
celava-t-il? — Eh! répondis-je, me rappelant l'histoire
de cet homme qui tombait d'un cinquième étage, cela va
bien, pourvu que cela dure. — Quand nous aurons passé
ce bouquet de bois, poursuivit-il en m'indiquant un petit
fourré d'où nous approchions, je réponds de vous , et je
vous laisse sangler votre cheval. — Écoutez, lieutenant, lui
dis je à mon tour, faites- en ce que vous voudrez , mais,
pour moi , je dis un Ave Maria. — Dites-le pour deux , »
répondit il. Nous passâmes en silence et sans encombre
devant le fourré, et deux minutes après nous arrivâmes
au bivouac. Au même instant, et lorsqu'à peine on avait
EN ALGÉRIE. 251
dessellé nos chevaux, quelques coups de fusil se firent
entendre. Une vingtaine d'hommes encore en selle se pré-
cipitèrent sur le chemin : ils revinrent avec la colonne ,
rapportant les corps décapités des cinq sapeurs à qui nous
avions parlé une demi-heure auparavant, sans avoir pu
atteindre les meurtriers. J'échangeai avec le lieutenant
un regard significatif que le gouverneur intercepta et
comprit , ce qui nous attira de sa part une semonce mili-
taire, contre laquelle, malgré ma qualité de civil, je me
gardai hien de réclamer, rendant grâces à Dieu d'en être
quitte à si bon marché.
Je pense pouvoir terminer le récit du ravitaillement de
Médéah en publiant ici une lettre qui m'a paru peindre
au naturel le caractère de ces soldats qu'on vient de voir
à l'œuvre. Je n'ai pas besoin d'expliquer comment cette
lettre est tombée entre mes mains ; il suffit que je ne com-
mette nulle indiscrétion en l'imprimant. Je n'y ai rien
changé : corriger c'eût été gâter; j'ai seulement rétabli
l'orthographe pour la commodité du lecteur.
« .4 Monsieur et Madame G***, cultivateurs à
« Alger, le 25 mars 1841.
« Cher père, chère mère, chère soeur,
« C'est à vous trois aujourd'hui que j'écris ; c'est pour
vous apprendre que nous partons demain d'Alger : nous
allons à Milianah ou Médéah. Pour sur que nous ver-
rons les Bédouins en route. C'est donc lundi que nous
combattons contre l'ennemi, ou mardi, à son choix.
Quoi donc! me voilà donc bientôt au péril de ma vie !
2S2 LES FRANÇAIS
« Reviendrai-je? Je n'en sais rien. Je puis mourir comme
« je puis revivre ; vous savez que c'est comme ça dans ces
« affaires-là. Il y a plutôt le danger de périr. On ne fait
« pas d'omelette sans casser les œufs. Enfin, c'est à la
" grâce de Dieu , et attendre ce qui viendra ; voilà mon
« système. Il ne faut pas avoir peur ; il faut prendre du
« courage; l'insensibilité est à l'ordre du jour. Celui qui
« se distingue peut espérer d'être récompensé , s'il n'en
« meurt pas.
• Comme je puis mourir, et que j'ai quinze cents francs,
« je veux, mes chers parents, que l'on donne deux cents
« francs à mon oncle; c'est un pauvre vieux, ça lui fera
« du bien sur sa décadence; et je veux que l'on habille
« mon filleul, le fils de Thomas, et que l'on fasse dire
« un service en mémoire et pour le repos de mon àme.
« Bien des choses à M. le curé. Il sera fâché de ma fin
« prématurée ; mais quand on est soldat , on doit s'y at-
« tendre; on est sous le drapeau; pour lors tout est dit.
« Le reste, ma pauvre mère en fera ce qu'elle voudra. Il
« ne faut pas croire que j'ai peur, car je suis toujours
« très-gai. Cueillir des lauriers fait ma joie. Mes bons
« parents , soyez sans inquiétude que je ferai mon devoir
« jusqu'à la dernière minute de ma vie Voila ma pauvre
« sœur à la veille d'être seule. Comme on ne sait pas ce
« qui peut arriver, et que nous sommes tous mortels , je
« vous fais mes adieux. Adieu, chers parents! Quoi donc!
« il faut penser que nous ne nous reverrons peut-être
« plus. Surtout ne prenez pas de chagrin, car tout le
« monde ne meurt pas ; moi , je ne pense pas du tout à
« mourir, car je veux avant parcourir cette Afrique de
« malheur, et tâcher d'avoir la croix. Pour à présent je
« deviens sans souci. Vous pouvez croire que je ne suis
EN ALGÉRIE. 253
« pas fâché d'être soldat, car c'est là qu'un homme se
« dégourdit et qu'il apprend l'usage du monde. Celui qui
« revient raconte ce qu'il a vu. Les Arahes ne sont pas
« fantassins; ils combattent à cheval, d'après ce qu'on
« dit, enveloppés dans une couverture qui se dit bur-
« nous, lâchent leur coup et se sauvent. Bons cavaliers,
« mauvais tireurs , féroces quand ils sont les plus forts ,
« ça ne leur arrive pas tous les jours. Ce qui m'étonne,
« est que les mauricauds d'ici, que l'on nomme les Maures,
« et qui sont lesbourgeoisdel'Afrique, sont blancs comme
« vous et moi. Nous sommes sous le commandement du
« général Bugeaud, un vieux des anciens, connu pour
« être le père de la troupe , guerrier fini , n'ayant pas
« froid aux yeux. Avec lui, ce n'est pas le moment de
« s'endormir. Il a fait les guerres du grand Napoléon;
« toujours le premier au feu. Tous ses grades ont été re-
« cueillis sur le champ du carnage. Ainsi vous voyez que
« tout le monde n'en meurt pas , car c'est une tête blan-
« che et il a femme et enfants au pays , à ce que nous
•< ajoute un Limousin qui en est. Nous avons aussi avec
« nous le brave Changarnier. Pas une affaire où il n'at-
« trape une balle dans son cheval ou dans ses habits , et
« avec ça, va toujours! Ainsi il ne faut pas avoir peur;
« soyons Français. Une fois qu'on se trouve en campa -
« gne, la fusillade n'arrête pas ni le jour ni la nuit. Quand
« ça ennuie les Français, ils envoientdesbouletsàtous ces
« Bédouins, et on les voit décamper sans dire merci. Pour
« quant au Français , il ne sait pas fuir. Si les Arabes
•■ vous attrapent, quelquefois ils ne massacrent pas ce-
« lui qui veut se faire mahométan et servir avec eux.
« Mais il faut renoncer Jésus-Christ et la France: plutôt
« la mort ! 11 y en a eu qui s'y sont décidés pour se sau-
254 LES FRANÇAIS EN ALGERIE.
« ver leur vie : on les regarde comme de la canaille et des
« capons. Vous n'avez pas besoin de craindre que j'en
« fasse autant, en cas de malheur. Mais il faut espérer
« que nous serons les vainqueurs. Celui qui meurt doit
« mourir content, mourant pour la chose qu'il meurt ; et
<■ il meurt en musique, au son des clairons et des tam-
« hours. Nous emportons nos vivres avec nous; il n'y a
<< nulle auberge sur la route , et quand la nuit est venue,
« on se couche dans son pantalon , voilà le logement :
« celui qui veut un traversin met sa tète sur une pierre.
« Quelquefois on estàdéjeuner, le Bédouin arrive: ilfaut
« tout laisser pour le recevoir : on a le ventre au feu, le
« dos à la table; c'est le contraire que comme dans la
« chanson. Le caporal nous dit un tas de farces; avec lui,
-« jamais de chagrin . Allons, répondez-moi de suite : où ?
« je ne sais pas. Je vous embrasse les larmes aux yeux.
<• Votre fils pour la vie, qui sera peut-être bien courte.
Pierre G.
« P. S. Nous fumons beaucoup pour nous" distraire. Le tabac
« est bon, et à la portée du soldat; deux sous le paquet. »
XX
LA MÉDECINE CIVILISÉE.
La peste sévit à Alger en 1 8 1 G et 1817. Le gouverne-
ment turc publia d'abord une ordonnance qui défendait
de parler de la maladie. Il ordonna ensuite des prières pu-
bliques.
En 1832, le choléra fit invasion dans la colonie. Aus-
sitôt éclatèrent de tous côtés les arrêtés, les prescriptions,
les conseils ; tout cela ne pouvait faire ni bien ni mal ; mais
si c'eût été le temps de rire, un digne médecin en aurait
fourni l'occasion à tous les pestiférés. Il rédigea des avis
officiels où il indiquait un régime à suivre , dont voici les
principaux traits : « Cesser tout mouvement de onze heu-
res à trois, et dormir encore pendant la plus forte chaleur;
— se tenir l'esprit en repos , — vivre sans crainte au mi -
lieu de l'épidémie, voilà la condition la plus favorable
pour ne pas en être attaqué. — Il faut conserver le calme
de l'âme, éloigner les occasions de se mettre en colère.
— Les affections tristes troublent les digestions, agitent
l'àme pendant le sommeil, irritent continuellement le
système nerveux. » Enfin il en revenait à l'ordonnance
turque : « Il faut détourner son esprit de l'idée du cbo-
léra. •• Il conseillait de plus la sobriété, la chasteté, beau-
coup d'autres vertus; non comme vertus, mais comme
256 LES FRANÇAIS
remèdes. De Dieu, pas un mot. Les deys étaient-ils les
plus sauvages?
Ce n'est pas la première ni la dernière fois que la mé-
decine a pris la parole dans les affaires générales de la co-
lonie, et il faut lui rendre la justice de dire qu'elle a,
en général, fortement recommandé la pratique de cer-
taines vertus. On étonnerait beaucoup nos esculapes si
on leur montrait combien ils sont souvent d'accord avec
ce catéchisme , qu'ils méprisent d'ailleurs , pour la plu-
part, si souverainement. J'en connais devant qui j'hési-
terais à faire une telle démonstration : par conviction phi-
losophique, ils en viendraient peut-être à conseiller la
débauche ou l'ivrognerie. Quelle pitié de voir des gens de
mérite recommander des vertus dont leur science leur
fait reconnaître les bienfaits, et se montrer en même
temps pleins d'animosité contre les doctrines et les mi-
nistres d'une religion qui seule a le pouvoir d'implanter
et de faire vivre au cœur de l'homme ces salutaires ver-
tus ! 11 en est ainsi pourtant : le docteur qui vous or-
donne le calme de l'àme au milieu des désastres publics,
et jusque sur le cercueil de vos parents et de vos amis les
plus chers ; qui défend les affections tristes, parce qu'elles
troublent les digestions, et la colère, parce qu'elle irrite
le système nerveux, traitera d'insensibilité sauvage,
d'imbécillité fanatique la résignation chrétienne, ou
l'attribuera toute à la construction particulière de la
boite osseuse de votre cerveau. Soyez sobre, chaste , pa-
tientpar crainte delamaladie : vousdevenez à ses yeux un
homme sage , vous êtes maitre de vos passions, vous avez
un cerveau bien conformé. Pratiquez ces vertus parce
que vous craignez l'enfer et parce que vous aimez Dieu ,
vous devenez un maniaque chez qui la bosse de la reli-
EN ALGÉRIE. 2o7
giosité est par trop proéminente. Ce sage médecin per-
dra lui-même toute patience, il s'irritera, il s'abandon-
nera, même en temps de peste, à la colère la plus violente ,
s'il voit un peu trop souvent dans l'hôpital qu'il gou-
verne , paraître le prêtre , qu'il ne peut pas en chasser
absolument , et qui ne fait autre chose cependant que cal-
mer les imaginations et raffermir les cœurs.
En revenant de l'hôpital du Dey, où il y a quinze cents
hommes, soit malades, soit employés, et pas une chapelle,
je causais avec un jeune chirurgien. ■ Voyons, disai-je,
est-ce Dieu qui a fait l'homme? — J'incline à le croire,
me répondit-il. —Pensez-vous que l'homme ait été créé
seulement pour la vie misérable que nous le voyons me-
ner ici-bas? — Il serait un peu hardi de l'affirmer, et la
preuve en est difficile . >'aitre, faire ses dents, recevoir
des férules à l'école, être battu et prisonnier au collège,
porter la chaîne dans une caserne, et finalement venir
mourir dans un hôpital d'Afrique , c'est une pauvre
destinée pour un être fabriqué avec tant de soin et qui
semble appelé à de si grandes œuvres Tl est donc pro-
bable que quelque chose commence quand tout nous pa-
raît être fini;.... mais je n'en sais rien. — Vous savez
du moins que ce que nous appelons vertu est utile et
même indispensable à la durée, à la solidité, à l'activité
de la machine corporelle? — Pour cela, j'en suis sûr.
Lorsque la machine fonctionne sans vertu, ce n'est
qu'une exception. — Eh bien! pourquoi les conditions
de la bonne vie future ne seraient-elles pas les mêmes que
celles de la bonne vie présente? Pourquoi l'âme n'aurait-
elle pas besoin d'un régime comme le corps? Dieu , qui a
fait le corps et l'âme , et qui marque toutes ses œuvres du
visible cachet d'une puissante unité, ne vous met-il pas
17
258 LES FRANÇAIS
par là sur la voie de comprendre que ces excès , dont vous
voyez les funestes résultats sur la matière, sont plus fu-
nestes encore à l'âme qui lui est momentanément unie?
IN 'en faut-il pas conclure que , réciproquement, ce qui
est un bien pour l'âme est un bien pour le corps; que la
prière est un véritable remède , plus efficace souvent que
tous les vôtres ; que la pensée qui domine l'âme fait sur
le corps des cures que vous ne sauriez jamais opérer?
— Je ne conteste rien , je n'affirme rien , me dit le jeune
homme, je cherche, je doute, j'attends... Mais, ajouta-
t-il, j'attends comme un homme qui, sans savoir si la
religion est divine , sait du moins qu'elle est utile et con-
solante , et sent dans sa conscience une obligation pres-
sante de la respecter. Oui, la religion , par l'action qu'elle
exerce sur l'âme , est plus puissante que tous nos remèdes.
>Tous ne pouvons rien contre les passions , elle peut tout.
>Ti dans la trousse du chirurgien , ni dans les fioles de
l'apothicaire , ni dans le savoir du médecin en chef, il n'y
a la moindre ressource contre l'amour effréné du vin ,
contre la débauche , contre la nostalgie , trois causes de
destruction plus puissantes que le feu de l'Arabe et la
dévorante ardeur du climat. Quiconque a un peu vécu
avec le soldat sait que le moral d'un homme religieux est
plus solide qu'un autre. Est-ce un effet de l'imagination?
est-ce le résultat d'une cause supérieure? voilà mon doute;
quant au fait, il est sur. Je l'ai observé cent fois, et vous
pouvez croire que je ne suis pas de ceux qui voient avec
horreur autour de nos malades des prêtres et des sœurs
de charité. S'il dépendait de moi que toute l'armée fût
chrétienne et que tous les hôpitaux fussent desservis par
des infirmiers voués à Dieu , je n'hésiterais guère ; je suis
persuadé que la France y gagnerait deux ou trois milliers
EN ALGÉRIE. 2S9
d'hommes tous les ans sur la seule armée d'Afrique. Nous
aurions infiniment moins de malades , et ces malades se-
raient infiniment mieux traités. Le plus grand service que
l'on put rendre à nos malheureux soldats serait , je crois ,
de chasser de nos hôpitaux la race hideuse des infirmiers.
Je ne sais pas si l'on en trouverait trois sur cent qui pour
dix sous ne consentissent à tuer un homme, en lui vendant
du vin, des liqueurs fortes , des comestibles infects, dont
ils font, en dépit de nos défenses et de notre surveillance,
un commerce assassin. Quel dévouement attendre d'ail-
leurs de ces grossiers mercenaires? Us voient avec plaisir
expirer le malade sous le chevet duquel ils espèrent trou-
ver quelques pièces de monnaie, et leur avidité le dépouille
souvent sans même attendre que l'infortuné ait rendu le
dernier soupir ! »
Par malheur les sentiments que me manifestait ce jeune
chirurgien sont loin d'être partagés par le plus grand
nombre de ses confrères. 11 est aussi vrai qu'incroyable
que beaucoup de médecins militaires ne peuvent pas sup-
porter la présence ni l'action d'un prêtre, et que la plu-
part du temps l'administration , qui devrait lutter contre
leurs préjugés, les seconde. Il a fallu, dans l'origine, que
l'évêque et ses prêtres se missent à genoux , suppliassent
cent fois le gouverneur pour obtenir la faveur d'aller se
briser aux fatigues de la visite des hôpitaux , et cette
honne œuvre est pour ceux qui réussissent à l'entre-
prendre la cause de mille avanies. Dès que le prêtre se
présente, il y a une nuée d'officiers de santé , de portiers 7
d'administrateurs qui se liguent contre lui et lui barrent
le malade. On croirait que ce prêtre vient leur dérober
quelque chose : ils s'épouvantent de la confession comme
s'il s'agissait de les y faire passer; ils voudraient que l'u-
260 LES FRANÇAIS
sage en fût aboli. Pour dégoûter le prêtre et la religieuse,
il n'est sorte de ruse qu'on n'imagine : le manqued'égards,
les tracasseries de tout genre , les grossièretés même sont
prodiguées. Ce n'est pas assez, on a recours à la calomnie ;
on essaie de faire intervenir le commissaire de police et le
gendarme. J 'ai tenu en mes mains, j'ai copié, et je pourrais
produire un rapport où l'on demande enfin au gouverne-
ment de protéger les malades contre le zèle fanatique du
prêtre qui les tue(l). Cette honteuse pièce, où l'ortho-
graphe et le français ne sont pas moins outragés que le
bon sens , n'a pas été méprisée par l'autorité supérieure :
elle a motivé envers d'honorables et pieux ecclésiastiques
un rappel à des règlements sauvages qu'ils n'avaient pas
violés. La moindre contravention contre une règle igno-
rée , absurde et souvent faite de la veille , contre une con-
signe de soldat , est exploitée par ces prètrophorbes avec
une intelligence bête qu'on s'étonne de trouver en eux :
cela grossit, cela monte, cela devient une affaire, on écrit,
on fait écrire , le gouverneur en est importuné , on porte
la question à Paris , d'où les bureaux envoient , selon
l'usage, quelques fetfas imbéciles ; tout s'envenime, et
quelquefois le service religieux est suspendu. Pendant ce
temps-là un malade demande le prêtre. « 11 n'y a point de
prêtre. — Mais je voudrais me confesser. — Attends; dans
quelques jours peut-être on permettra au prêtre de reve-
nir. — Mais je sens que je meurs. — Eh bien! crève, est-ce
(O Les officiers généraux, quoique moins durs que les médecins, disent
aussi quelquefois qu'il ne faut pas tourmenter les malades, et que la présence
d'un prêtre les tourmente toujours. Or, ces hommes si scrupuleux ordonnent
sans hésiter des évacuations d'hôpital en gros, prenant toute une file comme
un boulet, sans s'inquiéter des mourants ni des autres; et l'on en voit rarement
qui se donnent beaucoup de peine pour trouver une. planche afin d'abriter ceux
qui n'ont pas d'abri; une pierre à mettre auprès de la paille sur laquelle ils
couchent, pour qu'ils ne soient pas obligés de poser leurs tisanes à t»rre pêle-
mêle avec les cuvettes . les vases de nuit , etc.
EN ALGÉRIE. "2(31
que tu ne peux pas mourir sans te confesser? Je m'en
passe bien , moi ! »
Dans une pompeuse énumération des avantages faits en
Algérie à la religion catholique , le ministère nous dit
entre autres choses : Les militaires admis dans les hôpi-
taux peuvent aussi réclamer les consolations du prêtre.
( Tableau de la situation des établissements français dans
l'Algérie, 1840.) Sans doute ils peuvent réclamer ses con-
solations , pourvu que ce ne soit ni à Médéah , ni à Mas-
cara, nia Milianah, ni à Tlemcen , ni dans une quantité
d'autres camps où il n'y a point de prêtre; pourvu que
ce ne soit pas à Alger dans les moments où le prêtre est
exclus de l'hôpital, ni dans les moments de grandes ma-
ladies , où le prêtre ne peut suffire aux besoins d'un mi-
nistère limité par l'avarice du budget. Voyons comme il
les obtient, là où il lui est permis de les obtenir, à Oran ,
par exemple.
Oran compte deux vastes hôpitaux , séparés l'un de
l'autre par une assez longue distance : il y a là , en temps
ordinaire , huit cents malades, souvent mille et plus; on
y en a compté dix- huit cents , en proie à toutes les souf-
frances corporelles et morales , avides surtout de ces con-
solations du cœur que la religion seule peut leur donner.
Pour suffire à de tels besoins , un prêtre est-il spéciale-
ment attaché à l'hôpital? Non! Existe-t-il au moins dans
l'hôpital une chapelle où le prêtre venu du dehors puisse
dire quelquefois la messe à tous ces exilés mourants? Non!
A-t-on seulement réservé un lieu où le prêtre puisse en-
tendre une confession , déposer son surplis, les objets qui
lui sont nécessaires pour l'administration des sacrements?
Non! Le curé d'Oran et son vicaire, chargés d'une pa-
roisse de huit mille âmes , peuvent entrer dans l'hôpital à
262 LES FRANÇAIS
titre d'étrangers, c'est toute la faveur qu'ils ont pu obte-
nir, et ils ne l'ont pas obtenue sans prières, sans combats
même. Il a fallu que leur cœur, troublé par ces gémisse-
ments de l'agonie , leur inspirât des efforts suprêmes , et
qu'on les accueillit par lassitude de les chasser toujours.
Ils entrent donc, parcourent les salles à leur gré , causent
avec qui bon leur semble , se retirent quand il leur plait ,
voilà leurs franchises. 3Iais s'agit-il d'entendre la confes-
sion d'un malade, d'administrer un mourant, alors le
prêtre , sans assistant , sans aucune des choses accoutu-
mées en pareille circonstance, n'avant pas un siège pour
s'asseoir, pas une table pour y déposer les saintes huiles
ou le saint viatique , pas un flambeau , pas même une ai-
guière pour les ablutions après la cérémonie , plus dénué
au milieu de ces vastes salles qu'il ne le serait dans la plus
pauvre cabane, le prêtre appelle à son secours les indus-
tries du missionnaire qui évangélise, au péril de sa vie, les
contrées païennes ou sauvages. 11 se penche péniblement
sur le lit du moribond, il l'entend et se fait entendre
comme il peut ; puis , la confession achevée, il se relève,
tire d'un petit sac qu'il porte sous le bras son surplis,
son élole, son rituel, le vase des saintes huiles ; fait seul,
sur le lit du malade, les dispositifs préliminaires les plus
indispensables, et commence et termine les prières saintes,
les bénédictions sacrées qu'il a le droit sublime de ré-
pandre sur ce jeune chrétien, consolé de les recevoir,
même dans cet humble et pauvre appareil. Quel spectacle !
Il y a cent ans , sous le gouvernement sauvage des Turcs,
le prêtre et l'esclave étaient plus libres dans l'hôpital
chrétien d'Alger ! Et pourtant cet homme qui meurt ,
meurt parmi ses frères, meurt en quelque sorte dans sa
patrie ! Ses sueurs et son sang ont rendu française la terre
EN ALGÉRIE. 265
où il expire; ses ossements, qu'on y va déposer, seront
une de ces puissantes attaches que la politique et la peur
elles-mêmes ne peuvent rompre , et qui nous épargnent
peut-être la honte d'un lâche ahandon. La France lui a
demandé sa vie, il la lui a donnée ; en retour il demande
des bénédictions qui le rassurent aux portes de l'éternité,
une mort qui sauve son àme et qui console sa mère ; — et
sans la charité obstinée d'un pauvre prêtre , ce bien qu'il
a si chèrement acheté, ce bien auquel il a des droits im-
prescriptibles, l'infortuné ne l'obtiendrait pas! On le
laisserait mourir dans l'inexprimable angoisse de ne pou-
voir se réconcilier avec le Dieu de son enfance, Dieu ter-
rible oublié jusque -la, et qu'hier, peut-être encore,
jeune et comptant sur la vie, il n'a pas craint d'offenser,
mais dont il se souvient à cette heure, et dont l'absence
serait le plus insupportable de ses maux. Hommes sans
entrailles ! que vous en coùterait-il donc pour épargner
à ces malheureux de telles douleurs , pour les épargner à
leurs parents, qui , les voyant partir, les ont déjà pleures !
On vous abandonne les corps, on ne vous en demande pas
compte ; quel besoin avez- vous de torturer et de perdre
aussi les âmes! Vingt ou trente mille francs suffiraient
pour entretenir un prêtre dans chacun des hôpitaux de
l'Algérie ; et ces vingt ou trente mille francs n'ont pas pu
se trouver encore sur les millions qu'on dépense chaque
année ! Et chaque année aussi des enfants de la France,
après avoir bien servi leurs drapeaux , meurent par mil-
liers , désolés ou réprouvés ! . . .
Car la charité d'un seul homme a beau faire et se
multiplier, elle n'y suffit pas. Quand la cérémonie que
nous venons de décrire est achevée , le prêtre quitte son
surplis, ramasse et serre son étole, son livre, les huiles
264 LES FRANÇAIS
saintes , les espèces divines , et poursuit sa visite de salle
en salle, jusqu'à ce que d'autres malades réclament les
secours qu'il vient d'administrer tout à l'heure ; cette vi-
site a lieu chaque jour, chaque jour ces cérémonies se
répètent deux, trois, six et dix fois; mais, malgré l'in-
fatigable sollicitude des deux prêtres de la paroisse, un
certain nombre de malades échappent encore aux faibles
bras qui s'ouvrent vainement à leur multitude. Ils meu-
rent donc ayant pu en effet réclamer les consolations du
prêtre , mais n'ayant pu les recevoir. Voilà ce que fait le
prêtre,... lorsqu'il y en a un, lorsqu'on souffre qu'il se
montre (1)!...
Oh ! qu'il faut que la charité du prêtre soit grande, et
profonde, et vraiment divine, pour résister à tout ce
qu'on lui fait subir ! Nous autres citoyens qui savons ,
armés des droits que la loi nous donne , faire plier les au-
torités les plus hautes, mettons-nous à la place de cet
homme de bien qui se présente pour consoler ses frères
souffrants, et qu'on renvoie avec des paroles insolentes,
comme un vil intrigant , presque comme un malfaiteur :
il insiste , on le chasse ; force lui est de s'éloigner. S'éloi-
gne-t-il pour toujours? Non , il reviendra demain ; il fera
encore , l'été sous le soleil , l'hiver dans la boue , cette
longue route qu'il a déjà faite inutilement; il reviendra
braver ces mépris, frapper à cette porte qu'on refusera
peut-être encore de lui ouvrir. Que veut-il? de l'argent,
de l'avancement , des honneurs? Non , il ne veut que con-
soler ces pauvres inconnus qui sont la, gisants sur une
paille malsaine, sans amis, sans secours; et que lui im-
(J) En 1843 cet étal de choses était encore tel à Oian que nous venons de le
dépeindre ; nous douions qu'il se soit amélioré. Quelques localités qui n'avaient
pas de prêtre en ont reçu.
EN ALGEKIE. 265
porte l'animosité de ceux qui se portent bien , les affronts
qu'ils s'apprêtent à lui prodiguer, pourvu que celui qui
souffre éprouve, après l'avoir entendu , un peu de soula-
gement, pourvu qu'il soit sauvé ! Continuez votre œuvre,
prêtres du Dieu vivant , apôtres saints ! acceptez ces mé-
pris qui seront un jour votre gloire; ne vous lassez pas
de recevoir ces affronts qui vous rendent chers au divin
crucifié ! Par là vous triompherez , et vos paroles seront
bénies; et le jour viendra où le Tout - Puissant amol-
lira les cœurs si durs qui prennent plaisir à vous per-
sécuter.
Et vous , hommes saints qui , parmi les dégoûts que la
France actuelle impose au sacerdoce , rêvez de plus durs
travaux, venez ici. Vous fuyez l'éclat : vous n'aurez pas
même l'éclat du sacrifice. Enfermez-vous dans un de ces
hôpitaux , dans un de ces villages , vous y apprendrez à
mourir tous les jours. Vous réhabiliterez un ménage d'ou-
vriers à demi barbares, vous élèverez un pauvre enfant,
vous administrerez un pauvre soldat à sa dernière heure;
et, comme cet obscur soldat, vous succomberez inconnus ;
mais vous aurez part au prix des âmes, et je ne sais s'il
est un lieu dans le monde où l'on en puisse faire une plus
large moisson.
XXI
ABD-EL-KADER.
Un homme résume en lui toutes les forces que l'Algérie
nous oppose; il centuple les difficultés du sol et du cli-
mat, l'énergie des individus, la force agonisante du fa-
natisme religieux; s'élève enfin tellement au-dessus de
ses compatriotes , que nous ne pourrons rien tant que ce
seul homme ne sera pas abattu, et que, lui abattu et les
autres soumis, nous ne serons sûrs de rien, s'il n'est
mort. Cet homme est Abd-el-kader-Oulid-si-Mahhi-ed-
Din (1), marabout et petit gentilhomme de la puissante
tribu des Hachems, dans la province d'Oran. On dit que
la France, qui rencontre en lui un digne adversaire, l'a
créé. Sans doute, tout envahisseur crée, dans le pays qu'il
veut conquérir, un homme en qui se personnifie, pour
ainsi dire , le sol envahi. Mais on ne crée de cette façon
que ce qui est déjà susceptihle d'être , et d'être très-
grand : Abd-el-Kader ne nous a laissé qu'une faible part
dans l'œuvre de sa grandeur. Lorsque nous avons , pour
la première fois, traité avec lui, il avait mérité cet hon-
neur par des preuves de courage et d'habileté. Vingt chets
orgueilleux , vingt tribus remuantes s'étaient , de gré ou
(l) Abd-el-Kadir signifie serviteur uu Tout-Puissaut; Oulid, fils; Mahhi-ed
Din, celui qui vivifie la religion.
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 267
de force, soumises à l'autorité de celui qui, deux au-
nées auparavant, n'était, pour nous servir de son expres-
sion, qu'un des fils de son père. Le fils de Mahhi-ed-Din,
à peine âgé de vingt- trois ans, reçut, à la tète d'une petite
armée, les plénipotentiaires que lui envoya, en 1833 , le
général Desmichels. Ainsi nous ne l'avons pas pris dans
la poussière pour le couronner; il vint à nous comme le
principal, on pourrait dire comme l'unique représentant
de la nationalité arabe. Dans le court exposé que je vais
tracer de l'origine et des développements du pouvoir
d'Abd-el-Kader, reconnu par nous émir, ou prince des
Arabes , et salué par les Arabes eux-mêmes sultan , c'est-
à-dire empereur, je me servirai de renseignements puisés
dans les documents officiels, inédits ou publiés , que j'ai
pu compléter, pour le temps où il n'y avait pas de rela-
tions entre Abd-el-Kader et nous, en questionnant plu-
sieurs personnages qui l'ont approché , particulièrement
Hadj-Mohammet-ben-Schà , iman de la mosquée d'Oran.
Cet Arabe , de la tribu des Douairs , un peu marabout ,
a toujours connu Abd-el-Kader; il a fait avec lui, lors-
que ce dernier était encore enfant , le pèlerinage de la
Mecque , et plus tard , avant de se soumettre à nous , il a
combattu sous les drapeaux de l'émir, qui voulut enfin le
faire tuer comme traître à la patrie et à la religion.
L'établissement des Français à Oran , dont leur auto-
rité ne dépassait pas les murs , fut dans toute la province
le signal d'une effroyable anarchie. Chaque tribu un peu
puissante, aspirant pour son compte à la domination,
se mit en hostilité contre ses rivales, et entreprit de con-
traindre les tribus plus faibles à embrasser son parti.
De la des guerres intestines , amèrement déplorées par
quelques hommes clairvoyants, sincèrement attachés à la
268 LES FRANÇAIS
cause de la religion et de la patrie , et qui devinèrent que
cette désunion finirait par tourner au profit des chré-
tiens. Malihi-ed-Din , déjà avancé en âge , mais encore vi-
goureux de corps et d'esprit, conjura les Arabes de faire
trêve à leurs inimitiés et de tourner leurs forces contre
l'ennemi commun. Chasser les chrétiens d'Orau ne devait
pas paraître alors une œuvre impossible. Les belliqueuses
populations de cette contrée n'avaient pas encore senti le
poids de nos armes ; ils se souvenaient d'avoir affamé les
Espagnols ; enfin il existait dans ce conflit d'ambitions ,
surtout parmi le menu peuple, beaucoup de sentiments
religieux et patriotiques. Mahhi-ed-Din était d'ailleurs un
marabout considéré , un homme de cœur et de ressource ,
qui avait longuement réfléchi sur la situation de ses com-
patriotes , et étudié, durant son voyage à la Mecque,
l'organisation donnée à l'Egypte par Méhémet-Ali. Son
appel fut entendu ; les Arabes accoururent par milliers de
toutes les parties de la province , et se ruèrent sur les
remparts d'Oran , après avoir sommé le général Boyer de
leur en ouvrir les portes. Repoussés, ils ne comprirent
que mieux la nécessité de se réunir et d'avoir un chef. Us
offrirent à Mahhi-ed-Din de prendre d'une manière défi-
nitive l'autorité qu'il exerçait temporairement. Soit qu'il
se sentit trop vieux et trop fatigué pour un pareil rôle,
soit qu'il voulût assurer une plus longue durée à son
œuvre en la remettant à de plus jeunes mains, Mahhi-
ed-Din refusa le pouvoir et désigna , comme plus capable
de l'exercer, son jeune fils Abd-el-Kader, déjà signalé par
sa science et sa piété, orateur éloquent , cavalier parfait ,
et qui venait de montrer une bravoure audacieuse.
Trois tribus consentirent à recevoir les ordres de ce
jeune homme : les Hachems, voisins de Mascara, parmi
EN ALGÉRIE. 269
lesquels il était né, les Gharabas et les Beni-Ammer. Bien
entendu qu'il n'était pas question de se donner un dey,
encore moins un sultan ; c'était un chef militaire qui
devait conduire les croyants à la guerre sainte, et dont
le pouvoir, essentiellement temporaire, finirait avec la
nécessité.
Même ainsi limitée, l'autorité naissante d'Abd-el-Kader
rencontra des rebelles. Plusieurs tribus protestèrent,
entre autres celles des Douairs et des Smelas , dont le ter-
ritoire touchait aux murs d'Oran , et qui , aussi haie que
puissante, avait été en toute occasion, sous le gouverne-
ment turc, l'auxiliaire des beys, qu'elle accompagnait
dans les expéditions entreprises pour lever l'impôt, pres-
que toujours acquitté de mauvaise grâce. La situation des
Douairs et des Smelas était difficile : ils voulaient bien en-
trer dans une coalition dont ils auraient eu la conduite;
mais, outre que leur orgueil répugnait à obéir à l'un de ces
scheiks qu'ils avaient si longtemps fait trembler, ils ne
se dissimulaient pas que les propriétés qu'ils possédaient
dans Oran seraient perdues, et que leur territoire, placé
sous la portée du canon chrétien, deviendrait inhabitable.
Nul moyen pour eux de se porter plus loin dans l'inté-
rieur. Ces vastes espaces , incultes , arides , dépouillés ,
ne contiennent pas un pouce de terrain qui n'ait un
maître , disposé à le défendre avec toute l'énergie du be-
soin. La plupart des guerres que se font les tribus sont
des guerres de territoire : elles se battent pour se ravir un
pâturage, un champ de blé ou d'orge : chacune d'elles se
trouve à l'étroit dans le cercle où elle promène ses trou-
peaux et ses tentes. Les Douairs , sous le coup de ces inté-
rêts qui étaient vraiment pour eux l'intérêt de la vie, ne
pouvaient faire la guerre que pour arriver à la paix, si
270 LES FRANÇAIS
les premiers efforts des Arabes ne parvenaient pas à chas-
ser les Français. Cette seule considération aurait suffi pour
empêcher les autres tribus de leur donner la conduite des
affaires, malgré les avantages que pouvaient d'ailleurs
procurer leurs armes , leur courage , et l'expérience mili-
taire de leur agha Mustapha-ben-Ismaèl (devenu depuis
notre allié). A cette occasion de vives inimitiés se réveil-
lèrent entre les Douairs et les Gharabas , pillards , insou-
mis, souvent châtiés par les Douairs. Abd-el Kader, élevé
par les Gharabas, prit naturellement parti contre les
Douairs ; mais il temporisa , et n'étant pas encore en me-
sure de s'attaquer à de tels ennemis , il entreprit d'éta-
blir son autorité par d'autres moyens. Sur ces entre-
faites, Mahhi-ed-Din,s'étant retiré à Tlemcen, y mourut.
On accusa lekaïd de cette ville, Ben-Nouna, de l'avoir
empoisonné. Le fait est douteux; car Abd-el-Kader, qui
chérissait son père, a toujours traité Ben-INouna avec con-
sidération et faveur, et ce ne peut être par crainte : il
s'est défait d'ennemis plus puissants.
Le jeune chef, à peine élevé sur le pavois, forma, dans
les trois tribus qui l'avaient élu , une assez forte troupe
de cavaliers, à la tète de laquelle il se rendit à Mascara.
Il se présenta devant cette ville en ami, et sa première de-
mande fut humble; il ne réclama qu'un logement, qui
fut donné de bonne grâce au vaillant soldat de la guerre
sainte. Il se mit immédiatement à prêcher l'union entre
les musulmans, la haine aux chrétiens, la fidélité aux
préceptes et aux pratiques de la religion, toutes choses
qui devaient être et qui furent écoutées avec plaisir. Au
bout de quelques jours , il fit comprendre qu'il convenait
que son logement fût meublé. Il avait déjà des partisans :
ou lui apporta donc nattes et tapis, et le peu d'objets
EN ALGERIE, 271
qu'il faut pour composer un mobilier arabe. Il convoqua
ensuite les chefs et les marabouts, afin de s'occuper avec
eux des affaires du pays. Mus par le patriotisme , par la
curiosité, quelques-uns, peut-être, déjà poussés par la
jalousie, ces notables se rendirent en grand nombre à sa
demeure. Il les reçut, sou chapelet à la main, modeste-
ment accroupi sur une des nattes qu'on lui avait données,
sans aucun insigne de commandement, de richesse ou de
puissance, et leur parla longuement de la nécessité de
faire la guerre aux chrétiens, appuyant, selon l'usage,
son discours par de nombreuses citations du Coran. Tou-
chant ensuite à sa position personnelle , il déclara que ,
puisqu'on l'avait élu chef, il ne le serait que pour se mon-
trer le plus dévoué des défenseurs de la religion ; qu'il ne
voulait rien pour lui, se défendant d'imiter les Turcs,
dont Dieu les avait délivrés ; qu'il ne prétendait enfin
commander que pour faire la guerre, la finir et assurer
la liberté du pays.
Cette harangue fut bien accueillie. Cependant, pour
s'assurer plus particulièrement le concours désirable des
personnages saints , Miloud-ben-Arach et quelques autres
affidés prirent à parties marabouts. « Voyez-vous, leur
dirent-ils, tout ceci est fort heureux pour la religion.
Laissez faire Abd-el-Kader ; les marabouts régleront tout
avec lui , et feront refleurir parmi le peuple la sainte loi
de notre seigneur Mahomet. » Les marabouts entendirent
par là, selon la pente de leur esprit et la vivacité de leur
foi , tout ce qu'ils voulurent ; les uns, qu'en effet ils ver-
raient, par leurs soins, la religion refleurir; les autres,
et ce fut le plus grand nombre , qu'Àbd el-Kader se pro-
posait d'établir une sorte de gouvernement théocratique,
et qu'ils allaient agir en maîtres absolus. Ce qu'il y a de
272 LES FRANÇAIS
bien certain, c'est qu'ils y furent tous pris. Mohammed-
ben-Schà lui-même , personnage d'une grande finesse ,
de qui je tiens ces détails et qui faisait partie de l'assem-
blée, en crut bonnement Ben-Arrach et me l'avoua. Abd-
el-Kader, d'ailleurs, outre l'importance réelle que lui
donnait l'élection des trois tribus, outre la protection des
souvenirs et des travaux de son père , et l'estime que l'é-
clat de son courage inspirait aux guerriers, était accré-
dité auprès des marabouts, par son intelligence qui plaisait
aux ambitieux, par son savoir qui cliarmait les savants,
par son zèle musulman et par l'irréprochable pureté de
ses mœurs qui exaltaient les plus pieux , lesquels étaient
aussi les plus influents. Sur ce chapitre des mœurs , Mo-
hammed-ben-Schà m'a dit encore qu'avant ces événe-
ments, lorsque l'émir n'était qu'un jeune et joli cavalier,
à qui rien ne présageait la hauteur de ses destinées pro-
chaines , lui ayant « quelquefois parlé de choses dont , à
la vérité , il aurait mieux fait de ne pas l'entretenir,» ce
dernier, baissant les yeux , avait toujours répondu qu'il
convenait de laisser de pareils discours, et que Dieu leur
offrait d'autres sujets de conversation.» Était-ce, ajoutait
Ben-Schà , assez incrédule aux vertus des marabouts ,
quoique marabout lui-même, était-ce pour me tromper
dès lors? ne se donnait-il pas carrière en secret? c'est ce
que je ne puis vous apprendre. On sait bien ce que dit
Abd-el-Kader ; mais (posant le doigt sur son front et se-
couant la tète) ce qu'il pense,... magache! personne que
lui ne le sait. »
Le jour même de l'entrevue , lorsque les chefs se dis-
persaient , les uns dans la plaine , les autres dans la mon-
tagne, pour en porter partout la grande nouvelle, des
crieurs se répandirent par la ville, répétant partout à
EN ALGÉRIE. 273
haute voix : « Dieu est grand ! Dieu est grand ! Arabes ,
sachez que le hadj Abd-el-Kader, fils du seigneur Mahhi-
ed-Din, est notre iman pour la guerre sainte {Djehad
contre les chrétiens maudits. Tl n'imitera point les Turcs,
il ne lèvera point de contributions pour lui ; il est votre
frère, Arabe comme vous. C'est notre iman pour la guerre
sainte. Dieu est grand ! Dieu est grand ! Amen! Amen ! »
Et tous les Arabes, tant ceux de la ville qui entendaient
les crieurs , que ceux de la campagne, à qui les cavaliers
portaient des lettres conçues dans les mêmes termes, con-
naissant déjà, pour la plupart, le jeune marabout, ré-
pondaient : « Louange à Dieu ! Amen ! »
C'est ainsi qu'Abd el-Kader fut proclamé.
Chez les Arabes la légende pousse vite sur l'histoire.
C'était une chose merveilleuse et qui flattait singulière-
ment l'amour-propre du menu peuple de voir un Arabe
à la tète des Arabes et par l'élection des Arabes. Rien de
pareil n'avait eu lieu depuis l'avènement des Turcs. Abd-
el-Kader et ses familiers virent combien ces sentiments
favorisaient le nouveau pouvoir, et ils ne négligèrent au-
cun moyen de les fortifier. On se mit donc à publier mille
histoires étranges , mille prophéties, mille récits de per-
sonnages saints qui avaient entouré le berceau et l'ado-
lescence du jeune chef, et prédit ses hautes destinées. Ces
fables, accueillies et répétées avec une crédulité parfaite,
contribuèrent puissamment au prestige qui entoura pres-
que aussitôt l'émir, et qui lui permit d'étendre ses entre-
prises.
Bien que les Douairs et les Smélas se tinssent éloignés,
Abd-el-Kader avait aussi parmi eux ses partisans; les
Smélas surtout étaient assez disposés à le suivre, et quel-
ques-uns de leurs chefs obéirent presque immédiatement
18
274 LES FRANÇAIS
à son appel; le reste hésitait entre les avantages que leur
offrait l'alliance des Français et l'horreur que leur inspi-
rait le nom chrétien ; tantôt voulant traiter avec le gou-
verneur d'Oran pour conserver leurs propriétés et les
profits du commerce, tantôt voulant tout sacrifier, tout
abandonner pour obéir aux préceptes de la religion ; mais
d'une part Abd-el-Kader était bien faible et bien nou-
veau, de l'autre le pouvoir des chrétiens était bien pré-
caire; tout était incertitude et danger. Sur ces entre-
faites, Abd-el-Kader, comme chef de la guerre sainte,
ayant une autorité de droit sur tous les musulmans, leur
intima de ne plus envoyer ni hommes, ni chevaux, ni vi-
vres aux marchés des chrétiens. C'était le point délicat de
la question. On délibéra, mais, au milieu de ce conseil
agité de doutes si graves, un cri se fit entendre : « Voici
les mécréants!» En effet, le général Desmichels, qui
avait succédé au général Boyer, averti, Dieu sait par qui
et comment, qu'une tribu se trouvait à sa portée, était
sorti d'Oran et investissait les Arabes avec une force im-
posante. « On se battit , me dit Mohammed , et j'étais là.
Les Français tuèrent des Arabes , les Arabes tuèrent des
Français, et, quand ce fut fini, il n'y avait plus à délibé-
rer ; il y avait la guerre et des morts à venger. » Les Smé-
las grossirent donc les forces d'Abd-el-Kader. Cependant
celui-ci ne crut point à la sincérité de leur concours, et
jugeant d'un ferme coup d'oeil l'avenir par le passé, crai-
gnant aussi d'avoir en eux des alliés peu dociles, il les tint
en suspicion , ne cessant de dire que les Smélas et les
Douairs finiraient par aller aux Français.
Depuis le jour où il était entré à Mascara, y sollicitant
un logement comme par charité, Abd-el-Kader n'avait
pas laissé passer une heure sans s'occuper d'augmenter
EN ALGERIE. 27o
son pouvoir, et à force d'accroissements imperceptibles ,
ce pouvoir était devenu très grand. Il travaillait surtout
à s'attacher le peuple ; nous avons vu comment il avait
su s'y faire aider par les grands et par les marabouts;
comment ses familiers lui attiraient les hommages d'une
vénération superstitieuse. Connaissant mieux que per-
sonne la fibre populaire, il la caressa avec autant d'assi-
duité que de succès et d'adresse. ]\e perdant aucune occa-
sion de prêcher, soit à la mosquée, soit en public, il rap-
pelait les musulmans à la sévère observation de la doc-
trine, et ne manquait jamais, surtout, de commenter les
nombreux passages du Coran qui recommandent de faire
la guerre aux infidèles ; il écrivait aux tribus , il allait les
visiter, toujours environné de livres et ne quittant les
livres que pour dire son chapelet ; particulièrement exact
à prier en public aux heures consacrées. Séduit par cet
extérieur de dévotion, les Arabes venaient de tous côtés
baiser sa main , et l'on ne savait déjà plus si l'honneur
était rendu au marabout ou au sultan. Peu à peu Abd-el-
Kader s'entendit donner cederniertitre,iln'enajamaiseu
d'autre. En effet, c'étaient les kalifes du sultan des chrétiens
qui venaient gouverner la côte ; le défenseur du pays pou-
vait-il être moins que le sultan des Arabes? Dans ces prédi-
cations, si Abd-el-Kader faisait intervenir le nom et l'auto-
rité de l'empereur du Maroc, Mulev-Abd-er-Ahman, chef
spirituel des musulmans malékis; s'ilfaisait la prière en son
nom , il avait soin de dire pourtant , hors de la mosquée,
qu'en ce qui concernait le gouvernement du pays il n'y
avait point d'autre empereur que le fils de Mahhi-ed-
Din. Ce titre flattait plus la vanité nationale qu'il ne
blessait le goût de l'indépendance. Le sultan ne négligeait
pas d'ailleurs de répéter aux moindres paysans qu'il était
27fi LES FRANÇAIS
leur frère , pauvre comme eux et le plus pauvre d'entre
eux, n'acceptant rien pour lui-même que leurs aumônes,
dont le modique secours suffisait à ses modestes besoins,
faisant tout le reste pour la chose publique. Son costume
restait celui des pauvres , jamais il ne portait de burnous
brodé; on savait qu'il avait repris un de ses proches pa-
rents sur un manteau orné de franges d'or, et que ces fu-
tilités, dont on pouvait faire des ressources pour la guerre
sainte , étaient sévèrement condamnées par lui. Il se mon-
trait accessible à tout le monde, se prêtait de bonne grâce
à juger les différends qui lui étaient soumis. Ceux qui le
voyaient tirer du livre précieux ses équitables sentences,
émerveillés de sa sagesse , de sa piété , de son zèle , se di-
saient : « Certes, celui-là est bien un envoyé de Dieu, »
et tous les cœurs étaient à lui.
Cepenjfent il avait levé des contributions; les mara •
bouts s'apercevaient qu'ils n'étaient pas tous du conseil ,
les grands remarquaient que ce sultan des pauvres , qui
proscrivait le luxe et se contentait d'avoir un bon cheval
et de bonnes armes , ne rendait pas toujours compte de sa
pensée lorsqu'il commandait , mais voulait toujours être
obéi, même des plus puissants et des plus fiers. Réflexions
dangereuses, car déjà personne n'était plus assez fort pour
désobéir. Il y eut néanmoins quelques murmures, quel-
ques pourparlers de gens qui cherchaient à s'entendre et
à se liguer. Abd-el-Kader le sut; il jeta au milieu de ces
trames ébauchées le yatagan de son bourreau. Les hautes
tètes qui tombèrent apprirent à tous qu'il y avait un maî-
tre. Ceux des grands qui s'étaient trop compromis cher-
chèrent leur salut dans la fuite , les autres acceptèrent le
joug. Abd-el-Kader avait bien été proclamé chef, mais eu
usant du bourreau il semblait qu'il se fût sacré.
EN ALGÉRIE. 277
Nous allons le voir maintenant marcher en prince ,
châtier les tribus, exiger les impôts, faire la paix, faire
la guerre , organiser ses réguliers à pied et à cheval , et
s'agrandir par tous les moyens. Les préparatifs de cette
puissance, aujourd'hui certaine, lui avaient coûté un an
de soins et de dissimulation.
Les tribus avaient fait le vide autour d'Oran , et la gar-
nison française, mal approvisionnée, y languissait, trop
faible pour aller à vingt ou trente lieues détruire la puis-
sance naissante qui déjà l'affamait, et en tout cas paraly-
sait son action. Nos sorties n'avaient d'autre résultat que
de faire tuer quelques hommes et de fatiguer les autres,
qui venaient au retour encombrer les salles , les corridors
et jusqu'aux cours des hôpitaux. On commençait à par-
ler d'Abd-el-Kader comme du maître du pays. Le gé-
néral Desmichels, tenté par des Juifs qui espéraient de
grands profits , et désirant surtout se faire rendre quel-
ques prisonniers français, résolut de traiter avec le jeune
chef, qu'on appelait alors chez nous le bey de Mascara.
11 fit les premiers pas. Une lettre, où il n'était question
que du rachat des prisonniers, fut écrite à Abd-el-Kader,
qui se montra tout d'abord fin politique en recevant mal
une ouverture si flatteuse pour lui. 11 répondit, mais pour
nous reprocher le sang répandu , les femmes , les enfants
victimes de nos surprises , et tous les malheurs de la
guerre. Sa lettre ne satisfit pas le général Desmichels ,
mais elle le séduisit : nous n'étions pas alors familiarisés
avec les grands sentiments de la diplomatie arabe. Une
seconde dépèche , plus explicite que la première , partit
d'Oran : elle commençait à disserter sur les avantages et
les douceurs de la paix. Abd-el-Kader ne se montra pas
plus empressé. Sans s'expliquer catégoriquement au sujet
278 LES FRANÇAIS
des prisonniers , il laissa percer dans sa réponse, long-
temps attendue, l'intention de les rendre. Le général
crut avoir affaire à Malek-Adel ; il poussa la négociation
avec une ardeur visible. La paix était certainement dési-
rable , et nous ne nous trouvions guère en état de faire
autre chose; néanmoins les Juifs qui entouraient le gé-
néral français, profitant d'une inexpérience trop natu-
relle pour qu'on ait besoin de l'excuser, lui firent com-
mettre quelques fautes de conduite assez graves , en
exagérant à ses veux et la force d'Abd-el-Kader, qu'ils
avaient fini par mettre à la tète de dix-sept cent mille
hommes, et la difficulté de traiter avec un pareil potentat.
Abd-el-Kader, encore mal assis, sans autorité sur les
riches tribus du Chélif , inquiété par Mustapha et ses
Douairs, avait grand besoin dune trêve ; les Juifs en sa-
vaient là-dessus plus long qu'ils n'en dirent au général
Desmichels, homme intègre et brave officier, mais diplo-
mate novice. Enfin l'Arabe voulut bien s'expliquer en
termes plus clairs ; il demanda qu'on lui soumit les
termes d'une convention , et chargea de ses pouvoirs ce
même Miloud-ben-Arrach dont nous avons déjà parlé,
que nos généraux et nos ministres ont depuis vu plus
d'une fois à l'œuvre, et qui cache sous des dehors ordi-
naires beaucoup de ruse et de sagacité. Comme les Arabes
naissent cavaliers, on dirait qu'ils naissent diplomates.
Quelques articles furent rédigés en hâte, et cinq Français
allèrent sans escorte les porter à Miloud, qui était resté
à deux lieues de la ville avec cent cavaliers gharabas. Nos
Français se fiaient complètement à la loyauté des Arabes ;
à force de bravoure leur démarche avait de la dignité.
Deux Juifs influents se joignirent en qualité d'interprètes
à ces coureurs d'aventures. Us flairaient des bénéfices ;
EN ALGÉRIE. 279
la paix leur en procura véritablement d'assez gros , sans
compter ceux qu'ils tirèrent de la négociation.
Deux jours après , Miloud se rendit lui-même à Oran.
11 éleva très-haut les prétentions de son maître , deman-
dant qu'on lui remit Arzevv d'abord , et ensuite Mosta-
ganem. Le général Desmichels ne pouvait pas et ne vou-
lait pas y consentir; cette demande fut écartée. On sait
quels autres avantages il fit à l'émir : l'alliance de la
France contre ses ennemis , les fournitures d'armes et de
munitions de guerre, le monopole de l'exportation des
grains par le port d' Arzevv, etc. Abd-el-Kader reçut ce
traité sur le bord de l'Habra , où il s'était tenu pendant
la négociation.
La première entrevue du général Desmichels avec Mi-
loud fut signalée par une conversation qui fit voir que
les Arabes connaissaient dès lors parfaitement la limite
de nos efforts. « Ma résolution était bien arrêtée, dit le
général; je demandais des renforts pour avoir dix mille
hommes; avec ces forces je serais sorti et j'aurais tenu la
campagne pendant un mois. IN 'êtes- vous pas convaincu ,
Miloud, qu'Abd-el-Kader devait être alors nécessaire-
ment anéanti? » Miloud hocha la tète; et, après quelques
instants de silence, il répondit avec une certaine dignité :
« Je conviens que nous n'étions pas en état de vous tenir
tète ; aussi n'aurions-nous pas engagé une lutte inégale.
Nous aurions reculé, s'il l'avait fallu, jusqu'au désert,
en y poussant nos femmes et nos troupeaux ; sans cesse
nous vous aurions harcelés sans vous combattre; et en-
suite, quand le mois se serait écoulé, quand vous n'au-
riez plus eu de vivres, qu'auriez- vous fait à votre tour,
général? C'est alors que nous vous eussions attaqués de
tous côtés. »
280 LES FRANÇAIS
L'exécution du traité, particulièrement dans sa partie
commerciale, devint la source de difficultés inextricables :
elle lésait les intérêts des négociants français et ceux des
Arabes. Quand les Arabes se plaignaient , les gens d'Abd-
el-Kader leur donnaient des coups de bâton ; quand les
plaintes venaient des Français, il fallait bien les entendre,
mais on ne pouvait y faire droit sans se brouiller avec
l'émir : de là un malaise et des réclamations continuelles.
On put dès lors prévoir que la paix ne serait pas de lon-
gue durée. On eut recours à quelques ruses pour détruire
le monopole imprudemment créé en faveur de l'émir ; il
fut plus rusé et plus hardi pour le maintenir en effet.
Aux termes du traité , Abd-el-kader pouvait envoyer
et envoya un consul à Oran. Lorsqu'il lui a fallu des
agents pour traiter directement avec l'autorité française,
il a choisi des Arabes civilisés , des diplomates capables
de se conduire habilement et poliment, comme Miloud;
lorsqu'il a dû se faire représenter parmi les populations,
dans nos villes, il a pris des fanatiques , qui, sans jamais
vouloir rien concéder à nos usages, se sont appliqués à
manifester au contraire leur haine et leur mépris pour
nous. Le consul d'Oran fut un marabout d'ordre secon-
daire, ignorant, emporté, mais pèlerin de la Mecque et
zélé pour l'islamisme, Hadj-Habib. Les Juifs le circon-
vinrent et firent son éducation consulaire : dans les mains
d'un Juif, un Arabe, si grossier qu'il soit, fait toujours
des progrès rapides. Habib s'empara de plusieurs attri-
butions dont il pouvait abuser, et ses prétentions n'eu-
rent plus de limites. Abd-el-Kader lui avait enjoint, ainsi
qu'à ses autres agents , d'empêcher le retour à Oran et à
Mostaganem des musulmans émigrés, dont le nombre,
pour Oran seulement , s'élevait à plus de dix mille. Hadj-
EN ALGÉRIE. 281
Habib ne négligea pas ce devoir. >'on content de s'opposer
à la rentrée des émigrés , il travailla fort activement à
faire partir le peu d'ouvriers maures qui s'étaient fixés
chez nous : Abd-el-Kader projetait de grands travaux
pour lesquels il avait besoin d'eux. La mairie d'Oran re-
fusant de prêter son concours aux vexations qu'imaginait
le consul, on vit alors une chose bien étrange. Cet homme,
contrairement à nos lois de police, mais surtout contrai-
rement à la loi de notre honneur, reçut directement de
l'autorité militaire le pouvoir de faire écrouer les Arabes
a la prison civile, sans autre forme que le bâton de quatre
nègres à son service , qui allaient par les rues et les mai-
sons arrêter ceux qu'il leur avait désignés. Ainsi Abd-el-
Kader n'était pas sultan uniquement dans les tribus, il
l'était bel et bien chez nous. On conçoit quelles idées les
indigènes qui voyaient tous ces événements devaient
se faire du pouvoir de l'émir et de la faiblesse de la
France.
Pendant que ces choses se passaient à Oran , une petite
légation française, à la tète de laquelle se trouvait un
chrétien de Syrie nommé Abdallah, ancien mameluk de-
venu chef de bataillon , arrivait à Mascara sous le titre un
peu trop pompeux d'ambassade. Le rapport des faits et
gestes de cette ambassade, rédigé en forme de journal
avec une extrême naïveté, fait voir que l'engouement du
général Desmichels pour Abd-el-Kader était généralement
partagé. Aussitôt qu'elle eut mis pied à terre, l'ambas-
sade alla visiter l'émir, qui la reçut dans la salle du Irône,
où se trouvaient rangés les fusils français dont on avait
fait présent à Abd-el-Kader lors de la conclusion du traité.
Assurément le fils de Mahhi-ed-Din lui-même ne se dou-
tait pas du nom dont on baptisait la chambre blanchie à
282 LES FRANÇAIS
la chaux où, accroupi sur une natte, il daignait accueillir
poliment l'hommage de ses vainqueurs.
Les fonctions du commandant Abdallah étaient loin
d'être aussi étendues que celles de Hadj-Habih. On lui
faisait des visites, on lui en rendait, et il était témoin de
l'activité d'Abd-el-Kader sans en prendre le moindre om-
brage; au contraire, il y applaudissait : c'était le vœu de
ceux qui l'avaient envoyé de voir toutes les tribus fran-
çaises soumises à l'autorité du sultan. On croyait encore
avoir fait une paix avantageuse, tant l'homme s'abuse ai-
sément sur la portée de ses œuvres el répugne à connaître
qu'il s'est trompé.
Un mouvement extraordinaire régnait à Mascara. Tous
les jours quelques grands personnages arrivaient ou par-
taient pour divers points de la province. Les uns allaient
surveiller, prêcher, combattre des tribus encore insou-
mises; les autres, apaiser les discussions qui s'élevaient
entre celles qui s'étaient attachées au parti de l'émir. Les
envoyés de l'empereur du Maroc apportèrent des présents
(30 mars 1834), et eu remportèrent d'autres, probable-
ment ceux qu'Abd-el-Kader avait reçus de nous , objets
de luxe peu nécessaires sous la tente. Ils emmenèrent
aussi des déserteurs espagnols de la légion étrangère,
dont Abd-el-Kader fit cadeau à son auguste allié , sans
se mettre en peine de la présence de notre ambassadeur,
qui était justement là pour faire rendre les déserteurs, et
qui ferma les yeux.
Au milieu des soins de la politiqueet du gouvernement,
la justice de l'émir fonctionnait avec régularité. Le jour-
nal de l'ambassade note , à la date du 6 avril, l'exécution
d'un Arabe pendu à la porte du marché pour avoir volé.
Lorsque la corde, attachée à une pièce de canon qui dépas-
EN ALGÉRIE. 285
sait le mur, fut attachée au cou du condamné, les bour-
reaux lui firent faire la prière, puis le poussèrent au bas
du rempart. Le cadavre resta exposé pendant trois jours.
C'était surtout dans l'accomplissement des devoirs re-
ligieux qu'Abd-el Kader se montrait exact. Tous les ven-
dredis il sortait du palais pour se rendre solennellement à
la mosquée. Huit cbaouchs l'escortaient, un kaïd mar-
chait devant lui. Le peuple ne manquait jamais de l'atten-
dre à sa porte et de le suivre respectueusement jusqu'au
temple, où , après avoir prié comme fidèle, il enseignait
comme prêtre, traitant des affaires publiques dans le
sens qui convenait aux nécessités du moment. Aucun cri
n'était jeté sur son passage ; mais la dignité de son main-
tien , la simplicité de son costume charmaient toute cette
foule. Un jour, comme la sécheresse désolait les champs,
il sortit tète et pieds nus pour aller faire des prières, afin
d'obtenir qu'il tombât de l'eau ; et il ordonna que les Juifs,
précédés de leur rabbin , joignissent leurs supplications
à celles des musulmans. Au retour de la mosquée, ayant
reçu la visite de l'ambassade, il se montra plus familier
qu'il ne l'était d'ordinaire. 11 interrogea le commandant
Abdallah sur la religion chrétienne, se faisant expliquer,
dit le journal, dans le moindre détail et ses bases et ses
coutumes. Dieu sait comment le digne commandant se
tira de l'entretien. « Abd-el-Kader lui demanda s'il avait
vu Dieu , et de quelle couleur il était ; comment il se pou-
vait qu'il fût partout et qu'il vit tout. Le commandant le
lui expliqua, et il parut fort étonné, ajoutant une foule
de questions auxquelles le commandant ne put répondre,
autant pour conserver sa dignité que par respect pour
l'autorité du sultan. » Je croirais volontiers, d'après ce
passage, qu'Abd-el-Kader a tout simplement voulu se
284 LES FRANÇAIS
moquer de l'ignorance de l'ambassadeur. 11 est probable
que le vendredi suivant les réponses de ce dernier auront
servi de thème , en pleine mosquée , aux railleries et aux
imprécations du marabout contre l'idolâtrie et l'impiété
des chrétiens.
Mais le commandaut avait d'autres connaissances dont
l'émir tirait meilleur parti : il l'employait à la formation
et à l'instruction du premier noyau de ses troupes régu-
lières, composées alors de quelques centaines d'hommes,
infanterie et cavalerie. L'idée même de posséder une force
permanente lui venait de nous : c'étaient des déserteurs
de la légion étrangère qui apprenaient aux Arabes le ma-
niement du fusil , et l'ambassadeur les faisait manœuvrer
pour occuper ses loisirs. Le général Desmichels, à qui Ion
rendait compte de tout , écrivait à Abd-el-Kader pour le
féliciter des heureuses dispositions de ses sujets , et lui
promettait de lui donner, lorsqu'il le verrait et qu'il au-
rait pu apprécier les dispositions de ses troupes , des con-
seils qui pourraient leur convenir, et qui seraient dictés
par une longue expérience de la guerre : cette incompa-
rable bonne foi décourage le blâme. Abd-el-Kader en riait
sans doute, et ne négligeait pas d'en profiter. Le com-
mandant Abdallah trouvait en lui un élève remarquable-
ment apte à profiter de ses leçons.
Deux ennemis sérieux luttaient encore contre Abd el-
Kader dans l'intérieur du pays : les Douairs avec une
fraction des Smélas, commandés par Mustapha; et les tri-
bus du Chélif , ayant à leur tète Sidi-Lareby, personnage
influent, jaloux de la puissance nouvelle, et résolu à la
renverser. Le 10 avril, Abd-el-Kader partit de Mascara
pour détruire ces rebelles. Sa sortie fut brillante. Il mon-
tait un superbe cheval ; à sa gauche, un officier portait le
EN ALGÉRIE. 285
parasol, emblème de la dignité souveraine; à sa droite
se tenait l'agita ou généralissime, Abi-Boualem. Plusieurs
étendards de diverses couleurs, au milieu desquels se
déployait l'étendard vert de l'islamisme, l'entouraient; il
était accompagné de sa musique, autre attribut de com-
mandement ; à sa suite marchait une cavalerie nombreuse.
11 rencontra d'abord les Douairs, les mit en fuite et se
dirigea sur Tlemcen , dont il voulait enlever la forteresse
occupée par des Turcs et des Coulouglis ; mais, enflé de
sa victoire, il campa sans précaution sur un terrain peu
susceptible de défense ; il s'y endormit vainqueur et se
réveilla vaincu. Au milieu de la nuit, Mustapha, qui avait
eu le temps de réunir tous ses alliés, tomba sur le camp
sans défense et le mit en déroute : il s'en fallut de peu que
cette nuit ne terminât les deslins de l'émir. Malgré le
courage héroïque avec lequel il combattit , il ne put ral-
lier son monde, et tous les cavaliers d'une tribu impor-
tante l'abandonnèrent. Ceux qui étaient restés à côté de
lui, voyant le danger, le pressaient de se retirer; il les
traita de lâches et continua de se battre : on crut un mo-
ment que, désespéré, il voulait mourir sur le champ de
bataille. Enfin, son cheval ayant été tué , il prit la fuite,
abandonnant ses bagages , ses trésors , ses armes et une
pièce d'artillerie. Le lendemain , il revint à Mascara, et,
bravant la fortune contraire , il voulut que son entrée fût
aussi brillante que l'avait été sa sortie. Le canon du fort
le salua comme s'il avait triomphé. En effet, déjà Musta-
pha , n'espérant rien du côté des Français , qui avaient
naguère repoussé toutes ses avances, et attendant moins
de secours encore des tribus, avait demandé pardon de sa
victoire. Il offrait à l'émir de lui rendre tout ce qu'il lui
avait enlevé , et d'y ajouter un cadeau de trente mille
286 LES FRANÇAIS
boudjoux. Abd-el-Kader ne daigna pas même entendre les
envoyés qui venaient, protégés par le drapeau d'un mara-
bout, le solliciter d'agréer les excuses et d'accepter les
offrandes du rebelle ; mais il poussa avec activité les pré-
paratifs d'une nouvelle expédition. Au bout d'un mois il
reprit la campagne , à la tête d'une nombreuse cavalerie
que de nouveaux contingents ne cessèrent d'accroître
pendant sa marche ; s'attaquant d'abord au parti de Sidy-
Lareby, il prit la petite forteresse d'El-Bordj , s'empara
de la ville de Kalaah, et ruina, par plusieurs autres avan-
tages et par la mort de plusieurs chefs , les espérances
de son compétiteur. Toutes ses mesures furent bien prises
et hardies , toutes ses marches rapides ; des tribus impor-
tantes , restées neulres jusque-là , se réunirent sous son
commandement et lui jurèrent fidélité. De son camp,
devenu si nombreux qu'il était obligé de le diviser en
cinq parties , il envoyait à la légation française, restée à
Mascara , le bulletin de ses succès. De nouveaux ambas-
sadeurs de Muley-Abd-er-Ahman étaient venus le re-
joindre et l'accompagnaient partout. Ils admiraient son
courage, ses talents, sa piété, et peut-être que les dé-
pêches où ils racontaient tant de triomphes étaient com-
mentées avec plus de soucis dans les murs du Maroc que
dans ceux d'Alger et d'Oran , où l'on se réjouissait naïve-
ment de voir Abd-el-Kader « consolider son pouvoir,
étendre son influence et affermir une paix qui nous per-
mettrait de multiplier nos relations avec les Arabes et de
les amener graduellement à la civilisation. » Certainement
le moindre chef-d'œuvre de la diplomatie du jeune émir
n'est pas d'avoir fait concourir à la formation et à l'ac-
croissement de sa puissance deux empires qui devaient
également la redouter , et entre lesquels , à ne considérer
EN ALGÉRIE. 287
que le caractère des peuples et la marche naturelle des
choses, il occasionnera un jour des querelles que l'un et
l'autre ont le plus grand intérêt à éviter.
Mustapha n'était pas encore vaincu , mais il était seul ;
l'empereur du 3Iaroc lui ordonnait, comme pontife, de se
soumettre, et il reculait devant Ahd-el-Kader, en renou-
velant chaque jour la demande d'un pardon que celui ci
ne voulait pas accorder. Enfin l'émir l'atteignit, le mit
en déroute, et lui pardonna alors. Néanmoins Mustapha
ne se fia pas à cette clémence. Battu , blessé , pillé après sa
défaite par le plus grand nombre des siens qui l'aban-
donnèrent aussitôt et passèrent à l'ennemi, il se jeta en
toute hâte dans la citadelle de Tlemcen , et fit bien.
Vingt et un coups de canon annoncèrent à Mascara ce
dernier succès. Le peuple, convoqué par les crieurs pu-
blics, se rassembla sur la place, où vingt tètes de Douairs
étaient exposées. Hommes, femmes, enfants, vieillards se
pressaient pour considérer de plus près, pour toucher ces
dégoûtants trophées qu'ils chargeaient d'imprécations ,
maudissant à la fois les instruments de la tyrannie an-
cienne et les adversaires du maître nouveau. Le cadi vint
ensuite, et lut à haute voix une lettre d'Abd-el-Kader,
qui rendait compte lui-même du triomphe de ses armes.
La foule écouta dans un silence profond : mais, chaque fois
que le lecteur faisait une pause, toutes les voix, s'élevant
ensemble , répétaient avec enthousiasme le même cri , le
même vœu : Amdullah ! Que Dieu lui donne la vic-
toire !
Tels furent les commencements d'Abd-el-Kader. Ce
serait faire une histoire de la domination française en
Algérie que de le suivre plus longtemps dans le détail de
ses continuelles entreprises. Nous en avons dit assez pour
288 LES FRANÇAIS
montrer qu'il n'est pas un ennemi vulgaire. Son système
à l'égard des tribus fut de réduire par la force celles qui
hésitaient à le reconnaître , et plus tard à le servir; et de
les punir, après les avoir vaincues, par de lourds impôts.
Il employa contre elles, il emploie toujours les armes et la
ruse; mais la persuasion et le sentiment religieux l'ont
encore mieux aidé. Qui forçait tant de Maures, tant d'Ara-
bes, à l'abri de ses coups dans nos villes (j'en excepte celle
d'Oran, où tout pouvoir semblait être laissé à son consul),
d'abandonner leurs familles, leurs biens, à quoi ils sont si
attachés , pour aller le retrouver , soit pendant la paix ,
soit pendant la gnerre? Lorsqu'en 1834 le choléra eut
dépeuplé Mascara, Abd-el-Kader enjoignit aux habitants
de Mazagran de venir s'établir dans sa capitale : tous obéi-
rent. On l'a regardé comme un saint; là fut, et sera tant
qu'il aura vie, le principal élément de son pouvoir. Au-
cun de ses chefs ne l'a trahi ; parmi ces populations, dont
beaucoup sont lasses de la guerre, et qu'il oblige à com-
battre toujours, il y a des révoltes, il ne s'est pas trouvé
un assassin. Abd-el-Kader, au milieu de ces Barbares
pour lesquels sa gloire est devenue un fléau , et dont il
a fait périr, sur le champ de bataille ou par la main de
ses bourreaux, les amis, les frères et les enfants, est plus
en sûreté que le roi des Français dans les rues de Paris :
il est vraiment sacré.
Aussi ce levier de la foi religieuse , dont il connaît la
puissance , est-il sans cesse entre ses mains. On peut dire
que chez lui tout se fait au nom de Dieu. Le règlement
qu'il a donné à ses troupes régulières est presque un
catéchisme, tant le Coran y est invoqué. Chaque cha-
pitre est précédé d'un préambule théologique , ou ter-
miné par une prière; une profession de foi est gravée
EN ALGÉRIE. 289
sur sa monnaie ( 1) ; chaque jour il prêche dans son camp ;
ses lettres aux tribus ne parlent , n'avertissent , ne com-
mandent qu'en s'appuyant sur un texte sacré. Dans les
traités qu'il a faits avec nous, jamais il n'a manqué de
stipuler pour la religion.
Ses mœurs sont conformes à sa croyance , ou , pour
mieux dire, meilleures que sa croyance. Il est fidèle
époux , exact observateur de toutes les pratiques ; il a su
même se montrer ennemi généreux. La plupart des Fran-
çais qui ont été ses prisonniers se sont loués de lui. Peu
à peu il a renoncé à les convertir par la force, et, chose
étrange, on l'a vu contraindre ses agents à leur laisser
observer le repos du dimanche , qui est violé chez nous.
Ces qualités réelles ont fait de l'émir le prophète , on
pourrait dire l'idole de tous les musulmans. La vénéra-
tion qu'il leur inspire ne va pas chez tous jusqu'à se sa-
crifier pour lui, mais elle a jusqu'à présent suffi à nous
tenir en échec. Si nous parvenons à détruire Abd-el-
Kader, on pourra dire non-seulement que nos armes ont
fait un grand prodige , mais aussi que la foi musulmane
s'est immensément affaiblie , et que ce peuple, fanatique
encore , ne l'est plus assez pour fermer ses yeux et son
oreille aux lumières et aux accents de la vérité. Puissions-
nous le comprendre et ne pas laisser retourner de nou-
veau ces populations à leur faux culte , moins par estime
pour lui que par besoin de croire et par mépris de notre
incrédulité.
(il Abd-el-Kader a fail faire une misérable monnaie de cuivre, grossière-
ment frappée . dont la valeur est nulle. Sur les ftls on lit : La religion aimée
de Dieu eut l'islamisme ; sur les mouzounas : Je remets tout à Dieu, car il est
le meilleur des oukils (chargés d'affaires).
19
XXI
L'ÉYÈip ET LE CLERGÉ.
Monsieur Duplch avait été destiné par sa famille à la
magistrature. Ses études achevées , on le laissa à Paris
pour faire son droit. Il employa saintement sa jeunesse,
uni à des amis de son âge qu'animait un zèle admirable ,
et dont plusieurs sont entrés depuis dans les ordres sa-
crés et sont devenus évêques, entre autres Mgrl'évèque
actuel de Langres, Mgr de Blanquart archevêque deRouen,
etc. Tous s'occupaient gaiement de bonnes œuvres. Ils
priaient en commun, allaient en commun visiter les ma-
lades , exhorter les prisonniers , faisaient ensemble des
pèlerinages, l'hiver, à pied, surtout pendant le carnaval.
Au nombre de cent et plus , le chapelet à la main , ils se
rendaient jusqu'au mont Valérien, où ils priaient pour
Paris plongé dans ses saturnales. Après avoir passé une
partie de la journée devant l'autel , ils faisaient un mo-
deste repas composé des provisions emportées dans les
poches. Au milieu de tout cela un geste, un motprovo-
quaientdes rires sansfîn,et en vérité quelle raison avaient
ces âmes innocentes d'être tristes ! la gaieté allait parfois
jusqu'à l'espièglerie. Les réunions se tenaient chez de
bons missionnaires qu'on s'amusait à réveiller en se pen-
dant à la clochette du monastère , ou à effrayer en des-
cendant du cénacle à cheval sur la rampe de l'escalier.
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. -291
Ces beaux coups se faisaient le lendemain du jour où l'on
avait été entendre deux ou trois prédicateurs, et quel-
quefois le jour même : ce qui n'empêchait pas qu'on ne
fut chaste, sobre, dévoué, et qu'on ne donnât aux pau-
vres la plus grande partie de la petite rente que la famille
accordait pour les menus plaisirs et même pour les stric-
tes nécessités.
Dès ce temps-là le jeune Dupuch se sentit une commi-
sération infinie pour les pauvres enfants abandonnés,
particulièrement pour les petits Savoyards, en faveur des-
quels il fit depuis de si belles œuvres. Il les recueillait ,
formait des associations pour venir à leur aide , s'enga-
geait à tout, acceptait tout, et ne savait plus comment
sortir des embarras qu'il s'était créés. Mais l'aspect d'un
de ces malheureux enfants était plus fort sur lui que tous
les conseils de la raison , et, déjà chargé outre mesure , il
prenait encore celui-là , et celui qui venait ensuite.
Cette tendresse pour les Savo} ards lui inspira le désir
d'aller vénérer à Annecy les reliques de saint François de
Sales. Tl voulait en même temps , par l'intercession de ce
grand saint, obtenir quelques lumières sur sa vocation en-
core obscure. Son dessein était bien d'entrer dans les or-
dres, mais tantôt il le désirait plus, tantôt il le désirait
moins. Sa famille lui demaudait de rester dans le monde.
Arrivé à Genève , toujours si solitaire pour le voya-
geur et l'étranger, il s'y enferma pour réfléchir plus sé-
rieusement sur l'emploi qu'il ferait de sa vie. Ainsi ce fut
dans une chambre d'auberge , au milieu de la ville de Cal-
vin , que le jeune homme qui devait être plus tard et bien-
tôt même évêque d'Alger qui pouvait alors penser qu'Al-
ger allait avoir un évêque ! commença à regarder en face
les redoutables obligations du ministère sacerdotal.
292 LES FRANÇAIS
Après quelques jours donnés à ces méditations , diri-
gées par les conseils de l'illustre curé de Genève, M. l'abbé
Vuarin, instrument d'une résurrection plus difficile peut-
être que celle de l'Algérie, le jeune voyageur se rendit à
Annecy. Par je ne sais quelle erreur, assez justifiée alors,
la police sarde le prit pour un commis voyageur chargé
de répandre les idées libérales. A peine arrivé, il reçut
l'ordre de partir, s'il ne voulait être reconduit à la fron-
tière par la gendarmerie. Il y avait dans cette rigueur de
quoi faire peur à un bon et naïf jeune homme. M. Du-
puch ne manqua pas de s'effrayer, il promit de s'en aller
sur l'heure. Pourtant il lui paraissait bien dur de ne pas
voir le tombeau du saint : il courut remettre au curé d'An-
necy des lettres de recommandation dont il était chargé.
Nouvel embarras : ce curé, par une méprise plus étrange
que celle de la police , le prit à son tour pour un aventu-
rier, le reçut fort mal , et finalement , refusant de l'écou-
ter, le mit à la porte. Le pauvre jeune pèlerin , le cœur
gros, comme on pense, se hasarda néanmoins jusqu'à
franchir le seuil de l'église , et, n'osant plus parler à per-
sonne, chercha tout seul le tombeau de saint François.
Hélas ! il ne le put trouver ! Alors il perdit patience , et ,
voyant qu'il faudrait s'enfuir non-seulement sans avoir
entendu la sainte messe comme il se l'était proposé, mais
encore sanspouvoir se prosterner devant les reliques bien-
heureuses qu'il était venu voir de si loin , il se laissa tom-
ber à genoux dans un coin obscur de l'église , fondant
en larmes. En ce moment passa un prêtre qui lui demanda
ce qu'il avait à pleurer ainsi. M. Dupuch conta son aven-
ture. Touché du chagrin qu'il laissait voir, ce prêtre le
conduisit aux reliques de saint François , et le laissa les
vénérer tout à son aise. Après quoi , le cœur bien remis,
EN ALGÉRIE. 293
notre pèlerin reprit en hâte le chemin de Genève, croyant
avoir à ses trousses le corps entier de la gendarmerie sarde.
Cependant les doutes de M. Dupuch n'étaient pas dis-
sipés, ou du moins il ne sentait pas qu'ils le fussent. Il
avait besoin , pour se décider, de l'autorité du prêtre qui
gouvernait sa conscience. C'était feu M. Borderies, depuis
évèque de Versailles. Il alla le trouver à la veille d'une
grande fête, et l'entretint plus longtemps encore que de
coutume de ses anciens désirs. M. Borderies le renvoya à
un an. Ce long terme assigné à la décision d'un point si
important désola le fervent jeune homme. Sa vocation , si
incertaine encore la veille, se manifestait maintenant de
manière à ne plus lui laisser de repos. Il alla , pour se cal-
mer, entendre à Saint-Étienne-du-Mont un pieux et il-
lustre missionnaire, M. Bozan. Au moment où M. Du-
puch entrait dans l'église, le prédicateur prononçait ces
mots : « Lorsque les saints arriveront au ciel , ils pous-
« seront un cri d'étonnement , d'admiration et d'ivresse,
« et ce sera toujours ainsi ! » Il n'écouta pas davantage ;
il revint troublé de regrets , de désirs et d'attente ; il crai-
gnait que dans l'intervalle d'un an ses parents ne lui fis-
sent faire vers le monde un pas qui lui serait décisif. Il
passa la nuit dans ces angoisses , et ne retrouva que le
lendemain , à la sainte table , un peu de calme , qui fut
de courte durée, car, étant allé ensuite à la grand'messe
à Saint-Sulpice, une émotion si vive le saisit, que, s'age-
nouillant à l'entrée de l'église, sous l'orgue , il fut obligé
de couvrir son visage de ses deux mains pour cacher ses
larmes et contenir ses sanglots. Oubliant tout au monde
dans cette effusion d'amour , il ne s'aperçut que l'office
était fini que quand la plus grande partie du jour fut
écoulée. 0 grâce de la prière, et des larmes ! là où la force
294 LES FRANÇAIS
de l'homme s'épuise, grandit la force de l'amour. Le jeune
chrétien alla retrouver son confesseur : « Non, lui dit-il,
mon père, je ne dois pas attendre une année encore ! »
Et, tout ému de son espérance, tout baigné de ses iné-
puisables larmes , il fit une vive peinture de ce qui se
passait en lui. M. Borderies le regarda un moment en
silence ; puis tout à coup : « A genoux , mon fils , lui dit-
il , et souviens-toi ! L'autre jour je t'ai renvoyé , je devais
le faire alors. Maintenant je ne t'arrête plus. Va où Dieu
t'appelle; va en paix. » Le surlendemain M. Dupuch en-
tra au séminaire d'issy. 11 y retrouva ses confrères, ses
camarades de l'école de droit et des réunions de charité :
l'un d'eux était M. de Ravignan. C'était en 1822, un
mois après le voyage d'Annecy.
Un jour, dans une de ces récréations du séminaire qui
sont si franches et si gaies, on se renvoyait mutuellement
des accusations bouffonnes. «Dupuch, dit quelqu'un,
veut être pape. — Non, répondit-il, évêque d'Alger. >•
C'est qu'en effet il voulait être missionnaire, et quelle est
la terre si funeste , si meurtrière et si bien défendue où le
missionnaire ne puisse être appelé à souffrir et à mourir !
La vie sacerdotale de l'abbé Dupuch fut celle d'un bon
prêtre, c'est assez dire. Missionnaire, il apprit ce que
Dieu peut faire, et veut faire, et fait souvent pour sauver
les hommes. Si l'impiété savait (mais que sait-elle?) ce
qu'est la vie d'un missionnaire, elle ne s'étonnerait plus
d'en voir toujours, d'en voir partout, malgré les fatigues
qu'ils s'imposent, malgré les déboires dont on les abreuve,
malgré les supplices par où l'on veut les épouvanter et les
détruire. Des événements miraculeux les entourent; le*
coups multipliés de la grâce frappent autour d'eux la mul-
titude des âmes ; ils sont habitués à voir les pécheurs les
EN ALGÉRIE. 29.S
plus endurcis sortir de leur endurcissement, et les popu-
lations les plus féroces s'adoucir sous leur main qui bé-
nit. Ils bravent les difficultés pour les avoir toujours vues
disparaître , car c'est les faire disparaître que d'en triom-
pher ; ils bravent les menaces, parce qu'ils ne craignent
point la mort, ou la désirent comme un succès. Ainsi s'en-
tretient et s'anime en eux cette foi qui transporte les mon-
tagnes.
Ce fut par une lettre de Mgr Garibaldi , internonce du
saint-siége, que Mgr Dupuch apprit à Bordeaux son élec-
tion; bien étonné surtout du siège où on l'appelait, car
il n'avait pas encore été question d'un évèché à Alger. On
le pressait d'accepter ; il se hâta de consulter son arche-
vêque , Mgr Donnet , et le surlendemain , à la nuit , dans
une pauvre maison de campagne où il s'était réfugié pen-
dant un orage, en proie à des émotions écrasantes, il
écrivit, à genoux, au saint-père, qu'il obéissait. A peine
était -il de retour à Bordeaux, qu'une dépèche télégraphi-
que le demande sur-le-champ à Paris. Il part, arrive
chez l'internonce , qui le conduit aussitôt à M. Mole, pré-
sident du conseil, à M. Barthe, ministre des cultes ; lui
fait ensuite chercher des témoins pour ses informations,
écrire la profession de foi , prêter serment à l'Église , et
ne le laisse partir qu'après laccomplissemeut de ces for-
malités. Les informations furent promptement adressées
a Borne, un consistoire tenu, Mgr Dupuch préconisé, et
les bulles expédiées de Borne à Paris avec la même célé-
rité (1).
(l) Voici un passage de la bulle d'institution canonique adressée à l'évèque
d'Alger. Les enfants de l'Église entendront avec joie la douce majesté de son
langage.
«Grégoire, évèque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre cher fils
Antoine-Adolphe Dupuch , élu évèque de l'Église de Julia-Césarèe ou d'Alger,
salut et bénédiction apostolique.
29G LES FRANÇAIS
Lorsque ce nouvel évèque de l'Afrique, ce premier
évèque de l'Algérie , ayant reçu à Rome les plus amples
bénédictions du père commun des fidèles , qui le chargea
de pieux présents, aperçut de loin les minarets de sa ville
épiscopale; lorsque au bruit du canon (l'église d'Alger
n'avait pas de cloches encore) il toucha le sol de son dio-
cèse ; lorsque entouré des flots de ce peuple étrange , qui
était son peuple, il franchit le seuil de la mosquée où l'on
adorait Jésus-Christ, quels impétueux mouvements
d'amour, de crainte, de foi, d'espérance, durent enva-
hir son àme ! Il me disait tout à l'heure , causant avec
moi sur la terrasse de son palais, dans le frais silence d'une
« Après avoir attentivement délibéré avec nos vénérables frères les car-
dinaux de la sainte Eglise romaine , sur les moyens de préposer à celle Église
de Julia-Césarée ou d'Alger une personne ulile et capable de produire des
fruits de salut, nous avons enfin tourné les yeux de noire âme vers vous. Né
dans la ville de Bordeaux de parents catholiques et honorables, parvenu à la
trente -neuvième année de votre âge, depuis longtemps prèlre et vicaire
général au spirituel de notre vénérable frère l'archevêque de Bordeaux, vous
avez ouvertement professé la foi catholique, conformément aux articles de-
puis longtemps définis par le siège apostolique ; Louis-Philippe, roi , vous a
présenté à nous par ses lettres pour occuper ce siège, et des témoignages
dignes de foi nous ont fail connaître votre gravité, votre prudence , voire
science, vos habitudes vertueuses et votre expérience éclairée des fonctions
ecclésiastiques.
« Toutes ces choses étant pesées avec l'attention qu'elles méritaient, nous
vous avons agrée . nous et nos frères les cardinaux de la sainte Eglise romaine ,
à cause de voire mérite , qui nous en faisait un devoir; et, d'après le conseil
de ces mêmes frères, par notre autorité apostolique, nous pourvoyons à
l'Eglise de Julia-Césarèe ou d'Alger, nous vous proposons à elle comme évèque
et pasteur, et nous vous remettons pleinement le soin , le gouvernement et
l'administration de celle Église de Julia-Césarée ou d'Alger, tant au spirituel
qu'au temporel. Nous confiant en celui qui donne la grâce et accorde la
récompense, nous espérons que, le Seigneur dirigeant vos actes, l'Église de
Julia-Césarée ou d'Alger sera utilement conduite sous votre heureux gouver-
nement, et que, dirigée avec bonheur, elle prendra d'heureux accroissements
au spirituel et au temporel
« Recevez donc avec une dévotion empressée le joug du Seigneur qui est
mis sur vos épaules, et efforcez-vous de vous acquitter de celle administration
et de ce gouvernement avec tant de sollicitude, de fidélité et de prudence, que
l'Église de Julia-Césarée ou d'Alger puisse se réjouir de la prévoyance de sou
chef et de son administration féconde en heureux résultats, et que vous-même
vous méritiez de plus en plus, outre l'éternelle récompense, notre bénédic-
tion, notre bienveillance, et la reconnaissance de votre Église.»
EN ALGÉRIE. 297
de ces belles soirées d'Afrique, en face de cette mer sou-
mise à la France , en face de cette même église dont le mi-
naret, maintenant surmonté d'une croix, se montrait à
nos yeux à la lueur des étoiles ; il me disait qu'il avait
pensé à tout cela avec un mélange de sentiments inexpri-
mables : qu'il était à Alger, qu'il y était dans sa cathé-
drale, qu'il succédait à saint Augustin; que le premier,
comme évèque, il revenait sur cette terre après quatorze
siècles ; et que , répétant cette parole du psaume : Qui
habitare facit sterilem in domo , malrem filiorum lœlan-
tem , il avait béni Dieu et pleuré de tout son cœur. Hélas !
que d'autres larmes il a dû verser î
Évêque sans clergé, au milieu d'un peuple infidèle ou
incrédule, un des premiers actes de son autorité épisco-
pale dut être d'interdire deux des rares prêtres dont il
pouvait disposer. Appuyé par les autorités les plus hautes,
à Paris , par le roi , par la reine , par le ministre ; à Alger,
par le gouverneur général ; mais ayant contre lui une
bureaucratie intraitable, qui, soit à Alger, soit à Paris,
est la même partout ; repoussé par l'indifférence des ri-
ches ; trop pauvre , malgré les dons nombreux des fidèles
de France , pour pouvoir assister tant de pauvres qui ve-
naient frapper à sa porte; soigneusement tenu en dehors
de tout conseil administratif, et n'étant lui-même que le
plus tracassé des administrés ; séparé des soldats , comme
nous l'avons vu ; bientôt suspect de nuire à nos progrès
auprès des musulmans, à qui l'on veut absolument que
sa mission fasse ombrage , il ne tarda pas à s'apercevoir
que l'évèque d'Alger n'était que le curé d'une de ces pa-
roisses de France où le conseil municipal , regardant le
culte comme une charge inutile du budget, ne veut jamais
ni rebâtir le presbytère, ni réparer l'église, ni surtout per-
298 LES FRANÇAIS
mettre que le pasteur paraisse hors de la sacristie, dans
laquelle on se réserve d'aller le tourmentera plaisir.
Cependant M. le maréchal Yalée avait compris que la
religion était appelée à faire quelque chose en Afrique ,
et que là où la France planterait une croix , elle resterait
plus longtemps que la où elle porterait seulement un
drapeau. C'est lui qui a fait mettre des croix sur la cathé-
drale ; c'est lui qui a donné l'église de Blidah , et qui l'a
fait surmonter d'une croix : saus lui le croissant domine-
rait peut-être encore ces édifices (1;. M. le général Bu-
geaud , gouverneur actuel , semhle vouloir entrer dans
la même voie : il ne s'est pas opposé à ce que l'on élevât
une croix sur la petite église de la Casbah , et il a permis
que des prêtres suivissent nos colonnes expéditionnaires,
ce qui n'avait pas encore été autorisé jusque ici. Mais que
peuvent l'intelligence et la bonne volonté du chef, occupé
de tant d'autres soins plus importants à ses veux , contre
les étroites passions des sous - ordres et les rébellions
(l) Le 4 novembre 1840, M. le maréchal comle Yalée écrivit, de Blidah, à
Mgr l'évêque d'Alger la lettre suivante , qui a été rendue publique :
« Monseigneur,
>• Je me suis empressé à mon retour de Médeah de m'occuper de la nouvelle
« colonie de Blidah. J'ai pensé, comme je le devais, à donner à ses habitanis
« les moyens généralement désirés à<- pouvoir remplir les devoirs de leur reli-
•< gion , et j'ai affecté au culte catholique une mosquée , la plus belle de la ville
• et heureusement placée dans la limite de la ville française. Celte mosquée,
>• employée en ce moment comme magasin , a reçu sa nouvelle destination,
« a la grande satisfaction des indigènes.
« Je donne des ordres pour que le minaret soit immédiatement surmonté
« d'une croix, qui, annonçant le règne de la religion chrétienne, constatera
« mieux que toute autre chose l'occupation définitive.
« Vous aurez, Monseigneur, à désigner un ecclésiastique pour desservir
« cette nouvelle église, et à pourvoir aux objets nécessaires à l'exercice du
« culte.
« Un petit bâtiment faisant partie de la mosquée sera un logement commode
« pour le cure, et un autre bâtiment également dépendant et aliénant sera
« affecté à une école d'enfants.
.< Quartier général , Blidah , i novembre 1840.
« Valee. >>
EN ALGÉRIE. 299
sourdes de la bureaucratie? Après deux ans, et malgré
des fonds accordés dans ce but, l'évèque n'a pu obtenir
encore qu'on agrandit sa cathédrale , ni qu'on lui donnât
une autre église. Vainement la population européenne et
catholique augmente tous les jours, vainement la popu-
lation musulmane va décroissant ; il faut , le dimanche et
les jours de fête , prêcher en cinq langues différentes ,
multiplier les catéchismes en ces diverses langues , faire
tout ensemble offices de paroisse et de cathédrale , offices
publics et particuliers dans un édifice beaucoup trop
étroit. Les réclamations de l'évèque n'y servent de rien,
pas plus que les fonds alloués , pas plus que la volonté
royale ou ministérielle. J'ai déjà dit qu'il n'est d'aucune
mission , ni pour les prisons ni pour les hôpitaux. 11 avait
soumis des plans pour certaines œuvres de charité que la
générosité des fidèles l'aurait mis à même d'accomplir
presque sans frais : on ne l'a pas honoré d'une réponse ;
mais en même temps qu'on l'éloigné de la sorte , toute
son administration à lui, toutes ses actions ecclésiastiques
sont sévèrement contrôlées, et souvent bouleversées : l'in-
specteur de l'Université vient compter les enfants de la
maîtrise, et l'accuse d'ouvrir illégalement une école. De-
mande-t-il au ministre de la guerre , duquel il relève ,
quelque chose pour le bas-chœur, en lui expliquant ce que
c'est, le ministre lui répond gravement qu'il se trompe,
et qu'il faut par bas-chœur entendre telle chose : discus-
sion où l'évèque, pour en finir, se résigne à avoir le des-
sous. Quelquefois on lui a tracé le texte de ses sermons,
indiqué à quels saints il devait dédier des églises en
projet, etc. On nomme des desservants pour descures dont
le curé est déjà en fonctions ; et puis, la où il n'y a pas de
curé, on nomme un vicaire. A Blidah , le sacristain est
500 LES FRANÇAIS
reconnu, il exerce, on pave les menus frais du culte, il
y a une église : le curé seul n'est pas agréé. Cherchell a
un curé nommé par le gouvernement, et pas d'église.
Pendant longtemps le curé de Philippeville n'a rien reçu
du gouvernement, ni traitement, ni vivres. Arrivé dans
la cure le 15 octobre 1839, sept mois après le digne gé-
néral Galbois le recommandait à la charité du gouver-
neur, sollicitant pour lui au moins une ration de vivres.
Ce curé pavait de sa poche cent francs par mois pour le
loyer de la baraque qui lui servait d'église, et trente
francs par mois pour le galetas où il se réfugiait. Tous les
habitants le voyaient faire , sans se plaindre , son unique
repas d'un morceau de pain. Pendant ce temps on pro-
jetait de construire à Philippeville, où il n'y a pas un
Maure, une mosquée, et d'y appeler un iman. Il est à
croire que la mosquée sera bâtie avant l'église, dont on
a posé la première pierre, et dont il n'est plus question.
Dans une autre ville, le commissaire civil exigea qu'un
frère des écoles, envoyé par l'évèque pour aider le curé
et instruire des enfants pauvres, abandonnés dans les
rues comme des pourceaux , fût porteur d'un certificat de
moralité : c'était probablement le premier habitant de la
colonie à qui l'on eût demandé une pièce de ce genre. 11
faut subir ces avanies et bien d'autres! Faites donc com-
prendre les plus simples exigences du culte à des gens
qui ne le connaissent point et qui ne le veulent point con-
naître! Certain fonctionnaire élevé, entendant dire qu'on
allait confirmer une petite fille dont il venait d'être le
parrain , demanda ce que c'était que la confirmation : il
s'était toujours contenté de croire qu'il savait à peu près
ce que c'est que le haptème.
Aux tracasseries des bureaux se joignent les tracas-
EN ALGÉRIE. 301
séries de la loi, mais d'une façon particulière. Quand
l'évèque invoque quelque droit, la loi n'existe pas; s'il
demande une faveur, la loi s'y oppose. En vertu de la loi
de germinal, on prétend viser ses mandements ; en vertu
de la loi de germinal, il réclame alors un grand et un petit
séminaire : la loi de germinal est abrogée. Veut-il faire
une procession , la loi de germinal reparaît et défend la
procession. Le jour de la Saint-Philippe, on avait fait
dire une messe en plein air; il semblait donc que le jour
de la Fête-Dieu le saint Sacrement pût sortir : on fit quel-
ques pas bors de l'église, le ministère s'en alarma ; on
craignit que cette cérémonie n'eût blessé les musulmans,
les juifs , les Turcs. . . Eh ! si vous craignez tant de blesser
les musulmans, retirez votre drapeau, votre flotte, votre
armée, et allez-vous-en , car c'est la ce qui les blesse. Dans
le fait, les musulmans avaient seulement trouvé la céré-
monie fort belle , fort touchante , et y avaient applaudi .
Qui donc s'en était blessé? quelques malheureux esprits
qui , n'ayant point de Dieu , voudraient qu'il n'y en eût
pas. Un commis important s'était mis en tète d'établir à
Paris un collège arabe, et d'y avoir une quinzaine de
jeunes gens des principales familles de Constantine et
d'Oran. — Le projet le plus impolitique, pour le dire en
passant, la dépense la plus folle qu'on pût imaginer. —
On répandit des annonces qui semèrent partout l'inquié-
tude : elles étaient mal faites, en mauvais arabe bon pour
l'Egypte , disaient les indigènes , et qu'on n'entendait pas
bien Les familles crurent qu'on voulait enlever leurs
enfants pour les garder en otage ; enfin le projet tomba
complètement. Pas un mot, dans les correspondances de
Constantine et de Bone , seuls arrondissements où l'on
pût se procurer des élèves pour le collège arabe, pas un
302 LES FRANÇAIS
mot qui fasse mention de l'évèque, et attribue à des
craintes pour la foi musulmane la panique occasionnée par
ces ridicules annonces. N'importe, on trouva commode de
mettre cet échec sur le compte des prédications et du zèle
exagéré de l'évèque, et on l'avertit d'être plus réservé.
Nous avons cru en France que la religion catholique ,
depuis la nomination d'un évèque, était entourée d'hon-
neurs par les Français, qu'on aidait cet évèque, qu'on
lui rendait sa mission facile. C'est tout le contraire ; et la
vérité à cet égard est d'autant plus navrante, qu'on voit
le bien qui pourrait se faire et qui ne se fait pas. L'évè-
que a été accueilli par les indigènes avec une véritable
tendresse. Les riches lui ont ouvert leurs maisons , les
pauvres ont bientôt connu le chemin de la sienne ; les
muftis , les imans , les rabbins sont avec lui dans d'excel -
lents rapports ; Abd-el-Kader et ses kalifats lui ont donné
des témoignages de respect; tout ce qui a le cœur brisé,
tout ce qui souffre, tout ce qui n'a plus d'espérance vient
à cette main épiscopale, toujours ouverte, toujours vide,
et qui trouve moyen de donner toujours. Mais quelques
employés français ont eu peur de sa mission, et nous n'en
retirons pas les fruits !
S'il était vrai, ce qui n'est pas, que la prépondérance de
la religion catholique offusquât les Maures, quel meilleur
moyen aurait-elle de se faire pardonner cette prépondé-
rance nécessaire, qu'en répandant parmi les Maures beau-
coup de bienfaits? Quoi! ils lui reprocheraient de recueil-
lir les orphelins, de soigner les pauvres, de protéger les
opprimés, et de leur dire à eux vaincus, dans leur langue,
qu'ils sont comme nous les enfants de Dieu ! . . .
Au milieu des épines de sa situation, Mgr Dupuch garde
le silence, ou se loue de tout le monde; et, reconnais-
EN ALGÉRIE. Ô03
sant du peu de bien qu'on lui permet de faire , il attend
qu'on lui permette d'en faire davantage. Il a raison : que
lui servirait de se plaindre ! Il faudra bien qu'on s'aper-
çoive à la fin que la religion est une force dont il n'est
pas possible de se passer, à moins qu'on ne veuille lais-
ser toujours l'Afrique aussi barbare qu'on l'a trouvée. Au
sein de cette population mêlée , que d'hommes il faudra
donner au prêtre , si on ne veut les donner au bourreau !
Les événements seront plus forts que les paperassiers :
tout passe, l'Église et la vertu demeurent. L'évèque ,
puisqu'on le regarde comme un fonctionnaire, est au
moins le seul fonctionnaire de l'Algérie qu'on ne puisse
arracher de son siège. Il y restera, il mourra, et il y sera
remplacé par un autre qui priera, qui agira comme lui.
On peut donc retarder son œuvre , on ne peut l'étouffer ;
on n'empêchera pas, si c'est à quoi l'on vise, que les mu-
sulmans ne finissent par savoir ce que c'est qu'un évèque ;
déjà ils savent et disent de celui-ci qu'il est vraiment un
homme de Dieu , parce que sa charité est sans bornes, et
que , suivant le proverbe arabe , le morceau même qu'il
a dans la bouche n'est pas à lui. Quelques-uns ajoutent à
la vérité : « Comment peut-il être chrétien! » Ils en di-
ront autant de son successeur, et déjà ils s'étonneront
moins d'apprendre qu'il est des vertus chrétiennes.
L'évèque a autour de lui quelques prêtres excellents.
J'ai entendu souvent louer les talents et le zèle de M. Mon-
tera, de M. Daidou, de M. Grozat, curé d'Oran, de
M. le curé de Bone. Je connais plus particulièrement ceux
qui demeurent auprès du pieux pontife: 31. Pelletan,
doyen du chapitre, prêtre de Bordeaux , venu en Algérie
avec Monseigneur et que j'ai vu pour la première fois
s'occupant de recherches sur l'antiquité chrétienne de
304 LES FRANÇAIS
l'Afrique, dans une petite chambre de ce palais qui était,
il y a dix ans, le palais des beys; M. (i'Stalter est ac-
couru du fond de l'Alsace pourévangéliser les Allemands
qui abondent dans la colonie , et qui souffrent extrême-
ment , dans les villes un peu éloignées , de la privation
des secours religieux (I). M. Suchet, le premier curé de
Constantine, est un de ces dignes missionnaires qui unis-
sent la charité du prêtre au courage du soldat (2).
Avant de quitter Bordeaux et la France, Mgr Dupuch
alla faire un pèlerinage à Notre-Dame de Verdelais. Après
avoir prié devant la vénérable image, il demanda au curé,
en plaisantant, s'il ne pourrait pas lui donner cette pré-
cieuse statue. « Non, répondit celui-ci, mais je puis vous
donner le curé. - Mgr Dupuch accepta, et l'excellent
M. Dagret, faisant ses adieux à ses ouailles, à ses enfants
dont il était chéri, partit aussitôt. Eamus et nos! Il est
aujourd'hui vicaire général d'Alger, et travaille au grand
catéchisme du diocèse, que, par une inspiration de piété
filiale envers l'illustre patron de l'Afrique régénérée, il
a voulu tirer tout entier des œuvres de saint Augustin.
C'est la chère occupation de ses journées. Je vais le voir,
dans ce même palais des beys , réservé à de si étranges
hôtes, et je le trouve plongé dans les in-folios du saint
docteur, qu'il compulse et traduit avec amour. Il veut
bien m'en lire quelques passages , et nous admirons en-
semble cette profonde sagesse qui sait si bien appliquer à
(1) M. G'Staller est un jeune homme plein de courage, qui, dans la cam-
pagne de Tagdempt et de Mascara, se tint toujours à l'arrière -garde.
(2) Les lecteurs de la bibliothèque éditée par MM Marne connaissent les
Lettres édifiantes et curieuses sur l'Algrrie publiées par M. Suchet, et savent
avec quelle intrépidité ce bon prêtre, accompagné de M. de Toustain , qui
avait bien voulu se joindre à lui comme interprète, s'est rendu pendant la
guerre au camp de l'émir pour réclamer les prisonniers français.
EN ALGERIE. 305
la conduite de l'àmc humaine la science de Dieu. Ce sera
un beau livre, plein de solutious, surtout pour ce temps-
ci , car Augustin vivait au milieu d'une époque agitée
comme la nôtre ; toutes les erreurs que la foi rencontre
maintenant à combattre , il les a combattues et vaincues.
Puisse le catéchisme d'Alger être lu du peuple flottant qui
vient lutter et souffrir sur cette terre ensanglantée! Dans
ces pages inspirées par une foi sublime, nos braves offi-
ciers apprendraient à connaître un héroïsme plus grand
et plus vivifiant que le leur, et au lieu de souhaiter
d'éteindre leur raison, comme la fatigue et l'ennui les y
poussent quelquefois, ils élèveraient leur àme à la hau-
teur de tous les sacrifices qu'on exige d'eux (1).
Peu de jours après mon arrivée, je vis à levêché un
prêtre que je ne connaissais pas ; mais dans son air, dans
son langage, je croyais saisir ce je ne sais quoi de plus
doux, de plus patient , de plus recueilli, qui distingue le
religieux parmi les prêtres. Nuance imperceptible que
l'œil chrétien s'habitue à deviner, et qui est comme la
marque du cloître , le pli mieux marqué de l'obéissance
et du renoncement. « Cet abbé, dis-je, lorsqu'il fut sorti,
ressemble à un jésuite. — On se ressemblerait de plus
loin, me répondit l'un des grands vicaires; c'est un jé-
suite en personne. — Quoi ! m'écriai-je, il y a des jésuites
à Alger? — Où voudriez- vous, me dit-on, qu'il y en eût?
C'est ici la terre du travail et du sacrifice. — Mais, ajou-
tai-je en souriant, si quelque jour on sait cela, le clergé
algérien y perdra sa popularité. — Le clergé algérien ,
(1) Le Catéchisme du diocèse d'Alger, expliqué par saint Augustin, a paru.
Il forme trois volumes in-8°- C'est un des meilleurs livres de religion et de
philosophie qu'on ait mis depuis longtemps entre les mains des simples fidèles.
Il serait à souhaiter qu'il fût plus connu.
20
306 LES FRANÇAIS
poursuivit mou interlocuteur, voudrait faire beaucoup de
bien, et n'a pas autant de mains et de cœurs que de dé-
sirs. Ce qu'on dira de lui n'importe guère, pourvu que
quelques bons ouvriers de plus l'aident à remplir sa tàcbe
immense. Il y a ici trois jésuites; nous voyons combien
de malades ils visitent et consolent chaque jour; à com-
bien d'oeuvres on peut les appliquer sans que leur cou-
rageet leur dévouement s'épuisent, sans que leur vertu,
qui se fortifie dans le labeur, faiblisse un seul instant...
Du reste, les Pères ménagent la délicatesse publique; ils
n'affichent point un nom odieux, et nous-mêmes nous
n'écrivons pas sur nos chapeaux que nous employons
des jésuites; personne, par conséquent, n'est blessé de
tant d'audace. Les malades eux-mêmes, à qui l'on ouvre
le ciel au moment de la mort, apprennent seulement,
lorsqu'ils sont là-haut, qu'un jésuite les y a fait entrer.
Je ne pense pas qu'ils s'en offensent, et demandent à re-
descendre. »
Je m'informai de l'adresse des jésuites , et je ne tardai
point aies aller voir. La rue éalluste, où ils demeurent, est
un de ces innombrables corridors percés dans 1 immense
pâté de bâtiments qui formait l'ancien Alger, dont la
physionomie commence à changer. Leur maison, tout à
fait mauresque, offre, par conséquent, la véritable image
d'un cloître, moins la chapelle et le jardin. Les Pères ont
pourvu à la chapelle, je vous dirai comment; quant au jar-
din, il n'en est point question. L'homme qui m'ouvrit la
porte me regarda d'un œil étonné. Jereconnus qu'il n'était
pas accoutumé à recevoir beaucoup de visiteurs laïques;
mais moi, je ne pouvais me tromper; à la simple inspection
de sa personne : ces vieux habits si râpés et si propres, son
air de déférence, mêlé de fermeté, caractère qui accom-
EN ALGÉRIE. 507
pagne l'homme de devoir dans les actions les plus com-
munes de la vie , me révélaient assez qu'à cet humble
poste je voyais un religieux, c'est-à-dire un homme à qui
je devais le respect comme étant attaché de beaucoup
plus près que moi au service de mon souverain Maître
et Seigneur. « Mon bon frère, lui dis-je, je suis un ami ;
je viens visiter nos Pères, peuvent-ils me recevoir? » Il
me conduisit avec empressement au petit parloir disposé
dans une des salles du rez-de-chaussée. Un humble cru-
cifix de cuivre en faisait le plus riche ornement. Les
autres chambres qu'on me fit ensuite visiter sont encore
moins parées : un pauvre lit , deux pauvres chaises , qui
seraient quelquefois bien embarrassées de montrer leurs
huit pieds, une table boiteuse forment le mobilier des cel-
lules ; mais partout règne l'image de CELUI qui naquit
dans une étable , et n'eut pas une pierre où reposer sa
tète. Je félicitai le supérieur de cette pauvreté. « Oh ! me
dit-il, nous avons ce qu'il faut. D'ailleurs nous n'habitons
guère nos chambres. » En effet, les dignes religieux ne
s'épargnent pas, et on ne les épargne pas. Lorsqu'ils ont
par hasard un instant de loisir, l'étude le remplit.
La maison se termine , comme toutes les maisons d'Al-
ger , par une terrasse entourée de parapets. Les femmes
qui habitaient jadis cette demeure y venaient prendre le
frais et se récréer. Les hommes n'y montaient jamais qu'à
la nuit close : c'était une loi que les mœurs et les cou-
tumes du pays rendaient nécessaire. Les Européens l'en-
freignent, mais beaucoup de Maures la respectent encore
scrupuleusement. Grâce à la terrasse , les pauvres femmes
pouvaient respirer le grand air sans conserver leur voile.
Elles s'appelaient et causaient d'une maison à l'autre et
se faisaient des signes. Celles qui attendaient le retour
508 LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE.
d'un mari livré aux hasards de la mer, doublement dan-
gereuse pour un Algérien , puisqu'il y bravait les hommes
elles flots, cherchaient à deviner si le petit bâtiment
qu'elles apercevaient au loin, luttant contre les ondes ,
était celui qu'appelaient leurs vœux. L'aspect de ce vaste
escalier de terrasses, orné çà et là de myrtes et de jasmin ,
animé par toutes ces femmes vêtues de couleurs écla-
tantes, égayé par tous ces babils, était fort pittoresque
et présentait une ressource importante contre l'ennui de
la vie de prison à laquelle les musulmanes sont condam-
nées, sans savoir se distraire par la prière ou par le tra-
vail. Aujourd'hui les terrasses, beaucoup moins nom-
breuses, sont aussi beaucoup moins animées à cause de
l'indiscrétion des Européens logés dans le cœur de la
ville. Quant à nos jésuites, ils ne gênent personne. L'an-
cien propriétaire du couvent, plus jaloux peut-être que
les autres , avait élevé les murs de sa terrasse à une telle
hauteur, qu'ils empêchent absolument de voir et d'être vu .
C'est un cloître extérieur ajouté au cloître intérieur. Seu-
lement quelques larges trous percés dans cette muraille
permettaient de regarder chez le voisin et sur la mer. On
les a bouchés, et la terrasse est devenue un cabitfet pour
lire le bréviaire.
J ai vu aussi la chapelle , tout nouvellement bénite. Un
iconoclaste en serait content: il n'y a pas la moindre pein-
ture. C'est un corridor qui peut bien tenir trois ou quatre
personnes, outre le prêtre et son clerc. J'ai admiré le
bénitier, formé d'un verre posé sur une planche,... et
c'est tout ce qui mérite d'être décrit dans ce temple où ,
parmi les sectateurs vaincus de Mahomet , quelques prê-
tres à demi proscrits adorent presque en secret le Dieu
des vainqueurs.
XXII
CULTE PROTESTANT.
On lit dans les documents publiés en 1840 par le mi-
nistre de la guerre, que l'organisation du culte protestant,
en Algérie, était depuis longtemps l'objet de la sollicitude
du gouvernement, lorsque enfin « le département de la
« guerre a arrêté, de concert avec celui de la justice, les
« bases de cette organisation , qui devait suivre celle du
« cultecatholique,et qui répond à des besoins qu'il était
« également important de satisfaire. » Les documents pu-
blient en même temps l'ordonnance suivante, qui est ,
disent-ils , en pleine voie d'exécution :
ORDONNANCE ROYALE DU 30 OCTOBRE 1859 SUR L'ORGANISATION
DU CULTE PROTESTANT DANS L'ALGÉRIE.
Article premier. Il y aura a Alger une église consistoriale pour
le culte protestant. Le consistoire sera composé d'un pasteur et de
douze anciens. Le pasteur présidera le consistoire.
Art. 2. Les anciens seront nommés , pour la première fois , par le
gouverneur général , et choisis parmi les notables protestants do-
miciliés à Alger.
Dans la suite, ils seront nommés et renouvelés conformémenl à
la loi du 18 germinal an x.
Art. 3. Il pourra êtreétabli parordonnances royalesdesoraloires
du culte protestant sur les différents points de l'Algérie où lanéces-
310 LES FRANÇAIS
site s'en ferait sentir: des pasteurs auxiliaires du consistoire d'Alger
seront attachés à ces oratoires.
Art. 4. Le traitement du pasteur d'Alger est fixé à trois mille
francs. Celui des pasteurs auxiliaires sera de quinze cents francs.
Ces traitements seront payés sur les fonds du département de la
guerre.
Art. 5. Le pasteur d'Alger et les pasteurs auxiliaires seront élus
dans les formes ordinaires par le consistoire, et leur élection
confirmée par nous , s'il y a lieu , sur la proposition de notre garde
des sceaux, ministre secrétaire d'État de la justice el des cultes,
qui devra se concerter préalablement avec notre ministre secrétaire
d'État de la guerre.
Art. 6. Notre ministre secrétaire d'État de la guerre et notre garde
des sceaux, ministre de la justice el des cultes, sont chargés, chacun
en ce qui le concerne , de l'exécution de la présente ordonnance.
Nous ignorons si le protestantisme , à Alger, est lu-
thérien , calviniste , anglican , socinien, ou s'il n'est rien
de tout cela , ou s'il est à la fois tout cela. L'avis suivant,
publié dans les journaux , semble indiquer que le clergé
protestant éprouve quelque peine à se recruter.
A M. le Rédacteur du journal /'Espérance.
Alger, le il avril 1844.
« Monsieur le Rédacteur,
« Veuillez , je vous prie , avoir la bonté d'annoncer,
« dans votre plus prochain numéro , qu'il doit être
« pourvu , dans l'église consistoriale de l'Algérie , à deux
« places de pasteurs pour les oratoires d'Oran et de Phi-
« lippeville ; la première vacante par la rentrée en France
« de M. le pasteur Hoffmann , et la seconde créée par or-
« donnance royale à la date du 10 février dernier.
EN ALGÉRIE. 311
« Les émoluments sont de deux mille francs ; l'indem-
nité de logement pour le pasteur d'Oran est de six cents
francs ; celle du pasteur de Philippeville n'est pas en-
core réglée ; elle sera probablement fixée à la même
somme. Peut-être quelques hectares de terre leur se-
ront-ils accordés à l'un et à l'autre, comme ils ont été
accordés au pasteur de Delv-Lbrahim ; mais le consis-
toire ne garantit rien à cet égard.
« Les fonctions du ministère ne seront ni très-multi-
pliées ni très- pénibles, la population protestante étant
renfermée dans l'enceinte de ces deux villes, et n'étant
pas encore considérable; mais des villages projetés dans
le voisinage de l'une et l'autre localité appelleront plus
tard des efforts plus soutenus et des visites fréquentes
dans les campagnes Le séjour d'Oran est agréable , le
climat en est très sain. Quoiqu'elle ne renferme dans
ses murs que quelques milliers d'habitants, cette ville
peut offrir au pasteur tous les avantages d'une cité con-
sidérable. Philippeville est une création tout euro-
péenne, qui a six ans d'existence et une population de
quatre mille âmes ; le climat , sans être aussi sain que
celui d'Oran, n'est point mauvais; d'ailleurs il s'amé-
liore tous les jours dune manière très -sensible, et
l'on n'aura bientôt plus rien à redouter de la fièvre ,
qui , dans les deux premières années , avait fait d'assez
grands ravages.
« Il est à désirer que les candidats qui se présenteront
soient jeunes, mariés depuis peu, ou du moins qu'ils
n'aient pas une famille nombreuse, qu'ils ne soient
pas étrangers aux fonctions de l'enseignement, et
qu'ils connaissent la langue allemande , les Alsaciens
et les Wurtembourgeois étant en assez grand nombre
51-2 LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE.
« dans ces deux Églises : toutefois le consistoire n'en
« fait point une condition.
« Toutes les lettres de présentation doivent être affran-
« chies et adressées à M. le pasteur Sautter, président
« du consistoire général.
« Agréez, M. le rédacteur, mes sentiments de haute
« considération.
« Le président du consistoire, pour le consistoire et en son nom,
« S. Sautter. »
XXIV
FIGURES HOMERIQUES.
Un kaïd des plus braves avait une femme spirituelle et
jolie nommée Mouna, et de cette femme un fils, le plus
charmant enfant du monde, gracieux, intelligent, déjà
brave, et l'un des meilleurs écoliers du curé de Constan-
tine. C'était une famille heureuse. Mais , toute charmante
qu'était Mouna , elle se trouva un jour avoir huit ou neuf
ans de mariage , et le kaïd , sans cesser de l'aimer, épousa
une autre femme, Loulou (qui veut dire perle), riche
et de bonne famille, plus jeune que Mouna, sinon plus
belle.
C'est l'usage à Constantiue qu'un homme , lorsqu'il est
marié à plusieurs femmes, fasse demeurer chacune d'elles
dans une maison séparée ; le ménage autrement ne serait
pas tenable. Les femmes, en créant cette nécessité, ont
ainsi élevé un petit obstacle aux débordements de la poly-
gamie. Mouna n'eut donc pas le chagrin de voir sa rivale,
mais elle ne tarda pas à connaître qu'il ne lui restait plus
qu'une faible partie du cœur qu'elle avait possédé en
entier. Un noir chagrin s'empara d'elle ; sans se plaindre
à l'ingrat, la pauvre créature, un jour (elle ne l'avait
point vu de tout ce jour-là), fit un nœud à son écharpe de
soie, et se pendit. Les négresses qui la servaient se mirent
31 1 LES FRANÇAIS
à percer l'air de leurs cris, ne songeant point du reste à
détacher leur maîtresse , déjà sans mouvement. Par bon-
heur, le soldat qui était de faction à la porte les entendit.
Il appela ses camarades , et , bien qu'il soit défendu d'en-
trer dans les maisons musulmanes, ces hommes pénétrè-
rent courageusement chez le kaid, forçant les portes qu'on
n'ouvrait pas. Ils commencèrent par couper l'écharpe,
d'autres coururent au médecin, qui arriva bientôt ac-
compagné d'une sœur. On vit que Mouna respirait en-
core , et à force de soins on la fit revenir : le kaid parut
sur ces entrefaites.
Un peu surpris de voir sa maison pleine de soldats, de
médecins, de religieuses , il s'informa d'où venait ce dés-
ordre; on le lui dit, et il ne trouva point mauvais qu'on
eût empêché sa femme de mourir.
L'événement avait produit dans la ville une grande
rumeur. Quelque chose en vint jusqu'aux oreilles du
lieutenant général, qui, le soir même, vovantle kaid ,
le questionna. «Bah! répondit celui-ci , un rien! Lue
de mes femmes s'était pendue par jalousie; le faction-
naire a entendu crier, il est entré chez moi et il a dé-
croché ma femme : je vous prie de ne le point punir. »
Le curé, ami de la maison , alla voir Mouna et lui offrit
des consolations qu'elle reçut avec reconnaissance; elle
parut heureuse surtout de se confier à la religieuse qui
l'avait secourue, et qui, parlant arabe, pouvait entendre
au plus long le récit de ses douleurs. Elle déplorait amè-
rement le cruel usage qui permet au mari d'abandonner
la mère de ses enfants pour former de nouveaux nœuds ;
elle enviait aux femmes chrétiennes leur liberté, leurs
droits, leur sécurité. « Je ne puis être chrétienne, ajoutâ-
t-elle, mais je veux au moins que l'enfant que je porte
EN ALGERIE, 313
(elle était enceinte"), si c'est une fille, soit plus heureuse
que sa mère ; et si c'est un garçon , ne soit pas accusé un
jour par des pleurs semblables à ceux que son père fait
couler . il faut que cet enfant soit chrétien. »
Elle exprima ce désir à son mari. « Mais, répondit le
kaid, qu'à cela ne tienne ! » Il alla trouver le curé. « Kh
bien ! l'enfant de Mouna sera chrétien ; elle le désire, et je
le veux. Nous lui donnerons ton nom si c'est un garçon ;
si c'est une fille, on lui donnera le nom de la religieuse.
Tu as fait du bien à ma femme en lui parlant de Dieu ;
j'en suis content , je t'en remercie. »
En effet, quand la Mouna fut délivrée, on porta l'en-
fant au curé de Constantine pour qu'il lui administrât le
baptême. Le curé ne trouva point que tout cela fût assez
sérieux ; il craignit de hasarder le sacrement sur la ga-
rantie d'une pareille démarche , et engagea les parents à
réfléchir de nouveau. Le kaid ne se crut point délié de sa
promesse; en attendant qu'on baptise son enfant, il l'a
nommé Yacoub , le curé se nommant Jacques. Puisse le
baptême promis à cette innocente créature lui être donné
un jour, et puissent avec le baptême descendre sur elle
toutes les bénédictions du Ciel ! Quant à la Mouna, tou-
jours délaissée, toujours triste, elle s'est résignée à vivre.
Quelle mère voudrait mourir lorsque la faible main d'un
enfant qui vient de naître la retient captive au bord de
son berceau?
Voici d'autres histoires du même. Nommé chef ( un
peu in partibus) d'une tribu mal soumise, il fit sur cette
tribu, pour la décider à payer l'impôt , une première ex-
pédition qui ne réussit pas. Tandis qu'on en préparait
une seconde, le kaid reçut du roi un magnifique yata-
ghan. 11 en baisa la poignée et jura qu'il ne s'en servi-
516 LES FRANÇAIS
rait que pour la France. La seconde expédition partit;
les insoumis, fiers de leur premier succès, attendirent de
pied ferme les collecteurs. Mais nous avions un échec à
venger, et le kaïd voulait tout à la fois entrer en posses-
sion de sa charge et faire honneur au yataghan du roi.
Il se précipita sur l'ennemi comme un héros et comme
un fou, accompagné de son jeune enfant, qui le suit tou-
jours à la guerre. Les rebelles ne purent résister; bien-
tôt défaits, ils Lâchèrent pied; on les poursuivit quelque
temps , on leur prit du butin , ils demandèrent grâce ,
se montrant disposés à payer. Le kaïd voulait toujours
frapper ; mais , Dieu merci , nous ne savons pas frapper
l'ennemi qui se met à genoux, fussions -nous cent fois
assurés de son parjure. Forcé d'être clément, le kaïd en-
voya aux chefs amnistiés un de ses hommes pour recevoir
l'impôt. Ce cavalier ne tarda pas à revenir mécontent,
disant que les vaincus y mettaient de la mauvaise grâce,
et que ceux qui versaient la contribution en blé ne fai-
saient pas bonne mesure. Le kaïd s'élance à cheval ,
fond sur le groupe qu'on lui dénonçait, et, sans prendre
aucune information, sans regarder où portent ses coups,
il en tue trois. Les autres alors reconnurent leur faute
et protestèrent qu'ils mesureraient mieux. Parmi les trois
tués se trouvait un scheik ; le kaïd le remplaça, et le
payement se fit sans murmure.
Tout n'était pas fini cependant. Des parents et des amis
du scheik tué avaient résolu de le venger. Ils pénètrent la
nuit dans la tente de son remplaçant , et lui coupent le
cou. La nouvelle en fut bientôt connue à Constantine;
le kaïd la reçut dans le salon même du général. 11 com-
mença par pleurer de rage ; puis, tirant son sabre , il lui
fit serment de ne le point remettre au fourreau avant
EN ALGÉRIE. 7A1
d'avoir obtenu par lui justice et vengeance de cet affront.
Il part sur-le-champ, emmène ce qu'il rencontre de cava-
liers , et se lance avec cette faible escorte au milieu des
rebelles. Deux jours après il revint : trois tètes étaient
pendues à la selle de ses cavaliers.
Comment se trouve-t-il de l'humanité dans un pareil
caractère? et cependant il y en a. Un jour d'hiver, mar-
chant avec une colonne française qui avait à franchir un
torrent grossi par la pluie et fort dangereux, l'implacable
chef passa successivement sur son cheval plus de trente
fantassins des plus faibles et des plus fatigués, exposant
en une heure plus de trente fois sa vie. D'Aceilly disait
en son temps :
Je ne connais qui que ce soit ,
De ceux qui maintenant suivent Mars et Bellone ,
Qui (s'il ne ràvâgeoit, voloit, tuoit, brûloit)
Ne fût assez bonne personne.
Ces traits s'appliquent assez aux zouaves, corps formé
à l'origine d'indigènes et de Français, mais où les
Français sont aujourd'hui en majorité : il n'y a point de
meilleure troupe: terrible au feu, patiente dans les gar-
nisons , bonne à tout , et , à ce que me disait un de ses offi-
ciers , douce comme une brebis. Ayant toujours été em-
ployés aux choses les plus difficiles , les zouaves sont
presque aussi admirables par leur industrie que par leur
courage. Il faut voir, par exemple, à combien d'usages
ils savent employer la légère pièce d'étoffe verte qui ,
roulée autour d'une calotte rouge , leur forme un turban :
premièrement, dans les haltes au soleil, étendue sur quel-
ques baïonnettes habilement disposées, ou accrochée par
un bout aux épines d'un buisson, et fixée, de l'autre, à
518 LES FRANÇAIS
terre par une pierre ou par la crosse d'un fusil, elle sert
d'ombrage : c'est l'affaire d'un clin d'oeil. A peine la halte
est sonnée : vous regardez où sont les zouaves ; mais, sui-
vant l'expression d'un tambour de zéphyrs : éclipse de ces
messieurs ! ils sont sous leur verdure : vous n'en voyez plus
que les extrémités. Cependant le zouave se livre aux dou-
ceurs de la sieste, et, grâce à l'abri qui le préserve de
l'accablement, suite ordinaire d'un somme fait au soleil , il
est toujours alerte et dispos. Au milieu de la marche on
rencontre une citerne : un peu d'eau fraîche y brille ,
éclat plus séduisant que celui de l'or ! Il ne s'agit que d'at-
teindre à cette onde de délices. Mais, hélas ! la saison est
brûlante , l'eau a baissé dans cette citerne profonde. Le
pauvre fantassin regarde et passe en soupirant. Arrive
le zouave , et l'utile turban devient corde à puits ! Le
soir, campe-t-on près d'une rivière, on voit (merveille
de l'industrie et de la nécessité! ) des soldats pêcher à la
ligne avec leurs fusils : des crins , dérobés à l'ondoyante
queue d'un cheval arabe, sont attachés à la baïonnette ;
une épingle, précieusement conservée, forme l'hameçon ;
on appâte par quelque procédé inventé sur l'heure, et le
poisson est si ingénu, qu'il se laisse prendre. Le zouave ,
lui, pèche en grand : de son turban il fait un filet, et sa
marmite est encore la mieux garnie. Dans une razia , le
turban devient licol pour mener le petit bétail : vous
voyez chaque zouave tenir en laisse , comme un berger
de Gessner , ou sa chèvre ou son mouton ; après le com-
bat , c'est eucore une chose très-parfaite pour lier les
prisonniers. Lorsque l'on prévoit un bivouac sans bois,
rien n'est meilleur pour emporter de petits fagots d'épines,
destinés à faire bouillir le pot. Un pauvre petit enfant,
malade et nu , fut trouvé sur la paille d'une gourbi aban-
EN ALGÉRIE. 319
donnée de la veille : un zouave le roula dans son turban
comme une momie , et le porta ainsi au quartier du gé-
néral Mustapha. On est très-convaincu que, si un zouave
pouvait se pendre, il se pendrait avec son turban. Enfin
ce turban , qui sert à tant d'usages et à mille autres, sert
aussi de turban : coquettement disposé autour de la ca-
lotte rouge, il sied à la physionomie du soldat; il peut
préserver le visage d'un coup de soleil , et la tête d'un
coup deyataghan.
Ce serait une longue besogne, à quoi je renonce, de
décrire la cuisine du zouave : il mange et boit de tout.
Nul n'assaisonne mieux l'artichaut sauvage , qui croît en
abondance dans le pays de Mascara ; il fait un plat agréable
d'un peu de blé vert, il se régale de tortues , de limaçons ;
il n'attendrait pas d'être pris par la famine , pour se ser-
vir, comme le fit la garnison de Lille, un chat flanqué
de douze rats et de pareil nombre desouris ; je ne sais s'il
s'accommode du chacal, mais j'ose affirmer qu'il en a goû-
té; quant au cheval, il l'estime autant que cavalier qui soit
dans le monde ; s'il voit
glisser sur la verdure
Comme sur un tapis tissu par la nature,
Sans fiel et sans venin, des serpents écaillés,
De couleur, de vernis, de dorure émaillés,
Qui , différents de forme et de lustre superbes ,
Semblent des veines d'or qui rampent sur les herbes ,
il ne s'amuse pas à les admirer , mais bien à les saisir et
encore plus à les manger. Enfin que dirai-je? On vit un
jour deux zouaves en discussion pour savoir à quelle sauce
ils pourraient mettre un nid decloportes qui se remuaient
à leurs pieds. Voilà pourtant comment se nourrissent les
héros.
5-20 LES FRANÇAIS
Je reviens à nos alliés arabes : voici un trait d'Ismayl ,
neveu du général Mustapha , qui fait voir qu'on sait se
battre aussi bien dans la province d'Oran que dans celle
de Constantine.
A la fin d'une longue journée de marche et de combat,
Ismayl aperçut au loin, presque à perte de vue, trois
Arabes ennemis. Calculant la force de son cheval et la
faiblesse des leurs, sans rien dire à personne, il fondit
sur eux avec la rapidité de l'éclair. On pensait si peu qu'il
fût possible de les atteindre , et c'était une si inconce-
vable témérité d'aller seul les attaquer, que personne au
premier moment ne devina ce que voulait faire Ismayl.
Lorsqu'il ne fut plus possible de douter, il n'y eut qu'une
voix contre sa folie. On disait qu'il allait bien gratuite-
ment se faire couper le cou. Toutefois quelques Douairs ,
des moins fatigués , se lancèrent sur ses traces.
Les Arabes poursuivis ne s'éloignaient pas, soit qu'ils
pensassent qu'on ne pourrait les joindre à la distance où
ils étaient, soit qu'ils se crussent en force. Ismayl , cepen-
dant , se trouva près d'eux , et , presque au même instant ,
deux coups de feu partirent, un homme tomba. De loin ,
l'armée suivait avec anxiété ce combat inégal , ne sachant
si c'était Ismayl ou un autre qui venait de tomber. Les
Douairs labouraient les flancs de leurs chevaux qui vo-
laient, et ils les excitaient encore par des cris ; mais Ismayl,
s'il n'était pas mort , pouvait mourir cent fois avant qu'ils
fussent arrivés. Le vieux Mustapha, achevai, sa lorgnette
à la main , demeurait impassible. On vit les trois hommes
disparaître. Les Douairs s'avançaient toujours ; les uns
pensaient qu'ils voulaient au moins rapporter le cadavre
d'Ismayl; les autres, qu'on l'emmenait prisonnier, et
qu'ils voulaient tenter de le délivrer.
EN ALGÉRIE. 321
Les hommes poursuivis étaient des Douairs déserteurs.
Us avaient tiré sur l'assaillant sans l'atteindre ; plus heu-
reux, [smayl abattit d'un coup de pistolet celui qui venait
de le viser. Voyant un des leurs hors de combat, et saisis
de crainte à l'aspect du terrible chef . les deux autres vou-
lurent fuir; mais, ainsi qu'Israayl lavait bien prévu, leurs
chevaux épuisés ne purent gagner de vitesse. Les cavaliers
approchaient, toute résistance était impossible. Quoique
sachant bien ce qui les attendait , ils se rendirent ; on
les vit tous reparaître à l'horizon, et bientôt Ismayl re-
mit sa prise à Mustapha. Ce fut le commencement d'un
autre drame.
Mustapha avait déjà reconnu les déserteurs. Il prit en
silence son fusil , et tira sur l'un d'eux , qui tomba percé
de balles. C'est la justice de l'agha. Le second allait su-
bir le même sort; mais un jeune officier qui se trouvait
là, cédant à la pitié, sans calculer autre chose, le prit
dans ses bras , le mit sur son cheval , et , s'enfuyant ac-
compagné des imprécations du vieux chef , il alla se jeter
aux pieds du général Lamoricière. Aussitôt que lui, arriva
un cavalier hors d'haleine, qui dit que l'agha, regar-
dant l'enlèvement de ce prisonnier comme une offense ,
se livrait à une fureur qui faisait trembler tout le monde.
Il prétendait que personne n'avait le droit de soustraire
un de ses hommes à ses châtiments , et il exigeait qu'on
lui rendît le captif, pour qu'il le mit à mort. M. de Lamo-
ricière n'avait rien à opposer à ces réclamations ; néan-
moins il ne pouvait se décider à renvoyer l'Arabe. On
aurait fusillé un Français , mais avant de le fusiller on
l'aurait jugé. La justice musulmane déconcerte notre sé-
vérité judiciaire, et, lorsqu'elle frappe, elle semble assas-
siner. M. de Lamoricière députa vers l'agha , pour l'en-
522 LES FRANÇAIS
gager à se calmer, lui promettant qu'il ferait juger et pu-
nir le déserteur. Mustapha ne voulut rien entendre, et sa
colère s'accrut. Il jura qu'il ne laisserait point méconnaî-
tre son autorité, qu'il ne bougerait avant que le coupable
fût entre ses mains , qu'il ne rentrerait jamais dans Oran,
et s'en irait plutôt à l'ennemi. De nouvelles démarches
furent inutiles. Mustapha était homme à tenir ses mena-
ces, il fallut bien céder. On lui conduisit donc lentement
le déserteur, en lui disant que le général le recomman-
dait à sa clémence. C'était tout ce que l'on pouvait faire,
au point où les choses en étaient venues. Mustapha ne
voulut rien promettre. Quand l'homme parut, il prit des
mains d'un de ses moukalia son fusil , qu'il avait fait re-
charger; le cadavre de l'autre était encore là. Tout le
monde était dans la stupeur et gardait le silence : en ce
moment Ismayl intervint. 11 se plaça devant son oncle,
mais en lui tournant le dos; et, sans s'adressera l'agha,
comme s'il n'eût point songé à ce qui se passait , il se mit
à flatter le cou du magnifique cheval que montait le vieux
chef. « Oh ! lui dit-il à demi-voix , en l'appelant par son
nom, tu es un noble animal, et tu appartiens à un noble
maître. Tu aimes l'odeur de la poudre et le bruit des fu-
sils , mais ton maître s'y complaît davantage , et combien
n'en a-t-il pas fatigué de plus robustes que toi? Tu sais
combien il est terrible, tu ne sais pas combien il est gé-
néreux. »
Le déserteur n'était plus qu'à deux pas. Contre l'at-
tente générale , Mustapha , au lieu de tirer sur lui , le
regarda en silence, avec des yeux foudroyants. Ismayl,
s'adressant toujours au cheval, sans regarder son oncle,
continua :
« Le maître que tu portes au-devant de la mort , et qui
EN ALGERIE. 523
l'a bravée quatre-vingts ans, a fait trembler tous ses en-
nemis ; dans tout le Maghreb tu n'en pouvais trouver un
plus redoutable ni plus respecté. Ceux qui ont vu d'autres
hommes proclament qu'il n'y en a point d'aussi vaillant
que Mustapha...
— Chien , dit le vieux chef au déserteur, pâle et trem-
blant, d'où viens-tu? que t'a donné Ben-Mahiddin? Com-
ment t'a récompensé le fils de Zohra la danseuse (1)? qu'il
vienne maintenant te tirer d'ici. »
Le déserteur n'eut garde de répondre. Mustapha con-
tinua d'attacher sur lui ses terribles regards . lsmay 1 pour-
suivit :
<> Quel homme sur la terre pourrait sauver un autre
homme de la colère de ton maître, ô noble cheval? Ce
n'est ni le sultan de Fez , ni celui de Constantinople , ni
celui de Paris. Mais ce qu'aucun prince ne peut faire, sa
clémence et la grandeur de son àme l'ont fait souvent. Il
sait que sa justice est respectée, et il n'a pas besoin du
sang des misérables. Il accorde à la faiblesse et à la prière
ce qu'il refuserait à la force des souverains. »
Ismayl se tut; il y eut encore un moment de silence.
Mustapha parut faire un effort.
« Va, chien, dit-il enfin au déserteur, tu devrais mou-
rir ; mais va dire à mon ami (le général Lamoricière) que
je te fais grâce, parce que tu as eu le bonheur de toucher
son cheval. »
C'est par cette sévérité que le vieil agha a retenu et
peut retenir encore beaucoup des siens dans le devoir ;
(1) C'est toujours par ces termes de mépris que Mustapha désigne Abd el-
Kader; il ne le nomme j imais par son nom. Il aime à répéter que sa mère
allait danser chez les Turcs, ce qui est 1res -méprisé, et que l'emir n'était
qu'un petit mendiant qui venait lui lire les saintes Écritures pour quelques
sous.
524 LES FRANÇAIS
mais il y a bieu à penser qu'il sera le dernier des chefs
arabes. Avec lui mourra la tradition. Nul autre n'aurait
le pouvoir de rendre ainsi la justice.
Voici une figure française. Le colonel T*** ne charge
jamais assez selon ses goûts. Lorsqu'il voit un beau groupe
d'Arabes, il commence par le caresser d'un œil d'envie;
puis il tourne la tète pour ne pas céder à la tentation ,
puis il regarde encore, il se raisonne, il se dit qu'il ne
faut pas faire d'imprudence inutile, que si le colonel n'est
pas sage, les soldats deviendront fous;... puis enfin il
n'y tient plus , pique des deux , vole au-devant des enne-
mis, et ne s'arrête que lorsqu'il est à la portée de la voix,
c'est-à-dire beaucoup plus près qu'il ne faut pour être à
la portée du fusil; et alors, comme un véritable héros
d'Homère qu'il est, il adresse aux Arabes un petit dis-
cours : « Ah ! leur dit-il , gredins ! (ou quelque autre
épithètedu même genre) croyez-vous qu'on a peur? C'est
moi, T***! Venez donc un peu, seulement quatre ou
cinq, causer jusque ici. » On l'ajuste , il laisse faire ; et s'il
voit les Arabes fondre sur lui, il se retire tout douce-
ment, pour donner le temps de le rejoindre aux plus
pressés , tenant prête sa longue lame étincelante , dont on
connaît les grands coups. Ce naïf courage plaît aux sol-
dats plus qu'on ne saurait le dire , et personne dans l'ar-
mée ne doute de ce qu'une bonne escouade est capable de
faire quand le colonel T*** la conduit.
Ce noble guerrier a manqué son époque; il aurait dû
naître au temps des croisades. Son noble cœur palpite
sous la croix d'honneur, qu'il a bien gagnée ; avec quelle
force n'aurait -il pas battu sous une autre croix, non
moins glorieuse et plus sainte ; et comme ces aspirations
de renommée et d'avenir qui se bornent à la terre, parce
EN ALGÉRIE. 32g
qu'ainsi le veut notre temps , se seraient magnifiquement
élancées vers le ciel!
J'estime toutes les bravoures ; mais , je l'avoue , j'ai un
goût particulier pour ces preux dont le caractère me rap-
pelle si bien les vieux pourfendeurs de cimiers et les vieux
marteleurs d'armures , qui , se reposant de la tactique sur
la sagesse du roi Philippe- Auguste, ne s'inquiétaient que
de pénétrer dans les rangs des Sarrasins aussi loin que le
roi Richard.
Aotre armée en renferme beaucoup de ceux-là ; c'est
ma joie de le voir, et d'entendre coûter leurs beaux faits.
Pendant la marche, durant le repos des haltes, on se
répète le récit de cent traits admirables, légende de ce
peuple flottant. Les hommes ont raison de tant louer le
courage, ce n'est presque jamais une vertu isolée; d'au-
tres vertus l'accompagnent , et ce sont, pour ainsi dire, la
vigoureuse racine dont le courage est la merveilleuse
fleur. Celui qui est toujours prompt à l'attaque, toujours
calme dans le péril , et qui sait, comme il arrive tous les
jours, exposer sa vie non-seulement pour acquérir la con-
sidération et la gloire , mais parce qu'il veut au fond de
l'âme honorer son drapeau , sa patrie , et dans mille oc-
casions secourir un frère d'armes, un malheureux qui va
périr, celui-là aurait fait de grandes actions partout. Quand
je vois ce que deviennent sous l'uniforme ces hommes que
la vie civile nous montre en France si généralement dé-
pourvus de toute grandeur, je me reprends d'admiration
pour l'espèce humaine et pour mes concitoyens. A tra-
vers les vices qu'ils gardent encore, je salue avec amour
la noble étincelle que le choc d'un devoir fait jaillir de ces
cœurs trop refroidis. Je pense à ces autres soldats qui,
sous le conseil d'une pensée plus haute et d'un sentiment
326 LES FRANÇAIS EN ALGERIE.
plus généreux , partent un à un du même sol de France ,
sans bruit , sans armes , sans gloire humaine , pour aller
à travers plus de périls conquérir à leur roi céleste non
des villes et des provinces , mais des royaumes et des
mondes. 0 France! sans tes prêtres et sans tes guerriers,
quel serait ton rang parmi les nations! 0 terre de gloire qui
peux produire de tels saints et de tels héros , pourquoi
n'es-tu pas tout entière héroïque et sainte? Pourquoi
tes drapeaux n'abritent-ils pas tes missionnaires? pour-
quoi la croix de tes missionnaires n'accompagne-t-elle
pas en tous lieux tes drapeaux ? Ton sol généreux en-
graisse une race vile , qui annule , en les désunissant, tes
deux grandeurs, et les empêche de t'assurer l'empire du
monde.
XXV
FIGURES DE PASSAGE.
Un jour, du temps que l'on parlait de donner à l'Al-
gérie un gouvernement civil , vu le peu de fruits qu'avait
produits jusque-là le gouvernement militaire, un premier
ministre en disponibilité, qui gênait beaucoup en France,
s'entendit proposer très-sérieusement de devenir gouver-
neur, ou, s'il l'aimait mieux, vice-roi. Il était grand par-
tisan de la main civile , et un officier du plus haut mérite,
M. le général Bugeaud lui-même s'offrait généreusement
à commander l'armée sous sa direction. «Eh! s'écria
l'homme d'État , qu'on reconnaîtra sans doute à sa viva-
cité, que voulez-vous que j'aille faire en Afrique? L'Afri-
que n'est qu'un grenier à coups de poing. »
Ce sont précisément ces coups de poing qui tentent
un grand nombre de ceux qui font le voyage volontaire-
ment. Ils viennent dans le dessein de suivre une expédi-
tion , de s'y distinguer, c'est-à-dire de donner un coup
de poing, au risque d'en attraper un eux-mêmes, et de
gagner ainsi la croix d'honneur, facile à se procurer en
France, mais qu'il est de meilleur goût de rapporter
d'Alger, où elle se laisse volontiers prendre par tout
individu civil , pourvu qu'il ne manque point d'amis. Le
calcul est des plus simples ; seulement il y a de ces affamés
328 LES FRANÇAIS
de gloire qui prennent trop leur bonne volonté pour du
courage. Un élégant de Paris , brillant et riche , en fut
l'exemple lamentable. On l'avait appelé le beau un tel,
et on commençait à le nommer le gros un tel : ce fut peut-
être la cause de son malheur. Tant qu'il avait été le beau,
il ne s'était point aperçu que rien lui manquât ; dès qu'il
fut le gros, il se sentit piqué du désir de la croix d'hon-
neur : peut-être pensait-il que cette fanfreluche le rajeu-
nirait. Comment l'obtenir? Il n'avait beaucoup brillé
qu'à l'opéra , et beaucoup servi que les cuisiniers et les
tailleurs; enfin les prétextes manquaient absolument,
car on devine assez qu'un personnage de tant d'éclat
n'était point dépourvu d'amis. Il avait bien un grade
dans la milice nationale , mais l'anarchie courbait la tète,
et les occasions de pourfendre ne se présentaient plus ; il
fallait attendre, cela pèse aux grands cœurs. On parlait
de prendre Constantine, notre héros n'hésite point; le
voilà parti. Quelques rates, dit-on. répandirent des larmes.
Hélas ! tout alla passablement jusqu'aux murs de la ville,
quoiqu'il fit bien mauvais temps; puis on fit retraite,
et le temps devint plus mauvais encore; la neige était
d'Arabes enragés, la grêle était de balles tirées à bout
portant. Le pauvre un tel n'y put tenir, et fit une chose
piteuse : il prit une si forte peur, que cette peur le rendit
fou, et il en mourut sans autre blessure, dans son bel
uniforme de soldat citoyen. Voilà pourquoi uniquement il
n'eut pas la croix d'honneur ; mais il ne la manqua que
d'un jour. Quelques bons compagnons, non moins ef-
frayés , quoique plus heureux , arrivèrent le lendemain à
Bone, et j'aime à croire qu'ils n'ont point perdu leurs
peines. Qu'ils croient bien que je ne leur reproche nulle-
ment leur peur, je ne leur reproche que l'enfantillage de
EN ALGERIE. 329
vouloir des croix militaires lorsqu'il y eu a de civiles, vu
que leurs entrailles ne sont point faites pour le métier des
héros. Ce sont leurs disgrâces qui inspirèrent cette chan-
son des soldats, sur l'air national des Arabes :
Tu vas à ( lonstantine ,
T'auras pas beau chemin !
Du fond d'un bureau tranquille, 1 Algérie vit un jour
arriver jusqu'au pied de ses lauriers-roses un autre pré-
somptueux, tout jeune, qui ne demandait point l'étoile
des braves , mais qui se voulait former à l'art de gou-
verner les hommes , de quoi je le loue en cas qu'il y songe
encore ; et s'il ne réussit pas , il aura du moins l'honneur
de l'avoir entrepris. Ce jouvenceau ne bornait point ses
vœux à tenir un jour le sceptre , il voulait en outre grim-
per sur le Parnasse. Il fit une campagne ; il en naquit un
feuilleton où nous lûmes qu'il avait, lui aussi, senti
bondir soîi cœur de jeune homme lorsque son cheval avait
bondi frappé par une balle arabe. Cela parut étrange : on
chercha bien sur ce cheval , et il fut prouvé qu'il avait
été blessé au dos , sous la selle et sous le cavalier, où l'on
vit une légère écorchure. Il a fallu que la balle arabe,
pour arriver là , traversât la cuisse du conteur, qui ne
s'en est point aperçu. J'en connais de plus misérables.
Hélas ! au plus brillant de ses exploits , ce pauvre garçon
se laisse prendre par la fièvre ; il s'émeut, il perd presque
la tète ; il se fait saigner et se purge le même jour ; il guérit
néanmoins, mais il reste frappé. Le voilà qui se répand
en élégies sur le propos de sa patrie et de sa mère, dont
il est , dit-il , séparé par un espace de deux cents lieues ;
qui sait s'il pourra les franchir ! Il se prétend triste et
530 LES FRANÇAIS
mourant à son aurore; il demande à revoir son vieux
père , sa chaumière et son bureau ; il maigrit, jaunit, dé-
raisonne; il veut partir, il veut être parti. Un bateau
quitte Alger, il y prend passage et s'embarque la veille
du départ. Si, par quelque accident, ce fortuné bateau
n'avait pu lever l'ancre de huit jours, le nourrisson des
muses serait mort comme le beau un tel : je ne ris plus.
Cette étrange maladie menace tout le monde, personne
n'est maître de cela. J'en ai vu de mieux trempés qui jau-
nissaient tout aussi vite. Jugez des ravages que la nos-
talgie doit faire sur nos soldats, qui n'ont point d'édu-
cation, point d'adoucissement, dont la misère est ef
froyable, que personne au monde ne console, et qui ne
peuvent partir. C'est un terrible mal , en vérité.
Il y a en Algérie bon nombre d'autres individus que n'y
attire point la curiosité, encore moins l'honneur, mais
qui viennent sans emploi , sans argent , tout bonnement
pour brusquer fortune comme ils le pourront, ou pour
fuir quelques désagréments qu'ils rencontrent dans la
mère-patrie. Ceux-là n'ont rien à craindre de la nostalgie,
ni du soleil, ni de la fatigue, ni des privations : il semble
qu'ayant échappé aux recors et aux gendarmes ils soient
indestructibles. On les peut mener au feu, les Arabes
les peuvent prendre, les balles et les sabres peuvent leur
traverser le corps , rien n'y fait ; on les voit soudain re-
paraître, bien portants, ayant toujours quelque chose
a vendre , et surtout toujours quelque chose à acheter.
M. Berbrugger, qui a beaucoup d'esprit et qui conte les
choses d'Alger, plaisantes ou sérieuses, dans la perfec-
tion , m'a fait une peinture que je veux garder.
Pendant la paix il s'était formé aux environs du cap
Matifou , sur le bord de la mer, une certaine ferme ex-
EN ALGERIE. 531
ploitée par une trentaine d'individus dont le chef, assez
mal portant du cerveau , savait pourtant se procurer de
l'argent au moyen des petits articles dont il remplissait
les journaux de France, et qui montraient sa spéculation
sous un beau jour. Les employés étaient plus habiles : ils
passaient pour avoir trouvé le secret de voler les Arabes.
Ils prétendaient couper du bois , l'endroit étant plein de
broussailles; mais on les accusait de se mettre la nuit à
l'affût des bestiaux indigènes, d'attraper des bœufs, de
les tuer, de les saler et de les revendre à certaines prati-
ques européennes, moyennant un bénéfice clair.
M. Berbrugger, allant par là faire des fouilles scienti-
fiques, y vit des personnages fabuleux. L'un de ces bû-
cherons entre autres se présenta vêtu d'un habit noir ma-
gnifique par devant, mais qui, par derrière, souffrait
d'une solution de continuité qui s'étendait depuis le collet
jusqu'à la taille, où celte effroyable blessure était pansée
imparfaitement par un morceau de drap gris. Il portait
un débris de pantalon garance , constellé de pièces vertes,
bleues, brunes, etc. ; la chaussure n'avait plus de forme,
le chapeau ne saurait avoir de nom : je laisse à penser
quelle était la figure. M. Berbrugger lia conversation,
curieux de savoir à quoi s'employait le possesseur d'un
pareil accoutrement. L'homme, avec le plus grand sé-
rieux, se déclara professeur de calligraphie. « Mais, reprit
M. Berbrugger, vous ne devez trouver ici que bien peu
d'écoliers. — Il est vrai, dit l'autre : j'y reste cependant
pour me perfectionner dans la langue française. Tel que
vous me voyez , je suis Italien , son? Italiano. — Eh quoi !
continua M. Berbrugger, vous n'avez pour compagnons
que des gens de Malte, des Espagnols, des Allemands.
— C'est que, répliqua le colon, je coupe aussi du bois.
352 LES FRA.NÇAIS
De grands malheurs , des malheurs de famille et des per-
sécutions politiques m'ont réduit à cette condition, qui
est fort au-dessous de ma naissance. Forcés de fuir, nous
confiâmes notre fortune à des dépositaires infidèles , et
nous fûmes audacieusement floués. — Très -bien, dit
M. Berbrugger, je vois que la langue française vous de-
vient familière. Prenez garde aux gendarmes. » Un autre
colon , lié d'amitié avec le calligraphe , se promenait cou -
vert d'un carrick immense, chargé d'une multitude de
collets. Sous ce singulier vêtement il exerçait le talent
spécial d'attraper les lapins à la course , et véritablement
il les attrapait. Il ne faut point se récrier ; en Algérie tout
est possible : on voit là des hommes qui n'existent point
ailleurs.
Puisque j'en suis à cette espèce, je décrirai un genre
qui s'y rattache de près, et dont le nom, de la langue des
corps de garde a passé , par droit de conquête, dans celle
des affaires et des salons, du moins des salons africains.
Que l'on me permette de l'écrire ici ; je n'en connais point
d'autre pour désigner le fricoteur.
On appelle fricoteur, en Algérie, tout homme d'affaires
qui friponne à peu près légalement , dans cette mesure où
l'on a droit au mépris des honnêtes gens et à la protection
delà justice.
Un directeur d'hôpital militaire n'est ni un fournisseur,
ni un comptable, c'est un personnage de confiance. 11 a
le droit et les prérogatives d'officier, il en reçoit les hon-
neurs, il en touche la retraite; il peut être le plus hon-
nête homme du monde , il peut être fricoteur. Comment
volera-t il, il n'a aucun maniement de fonds? Son mé-
canisme est simple. Un marché oblige, par exemple,
quelque fournisseur à livrer des sangsues à trois sous la
EN ALGÉH1E. 353
pièce; mais une circonstance arrive qui fait monter subi-
tement le prix des sangsues à dix et quinze sous. Le di-
recteur demande qu'on lui en livre vingt mille; le four-
nisseur se récric; on lui répond que les malades ont
absolument besoin de sangsues; qu'il est sans doute mal-
heureux que ce besoin se manifeste dans un moment où
les sangsues sont si rares, mais qu'enfin il en faut, et
qu'il n'y a pas à en rabattre d'une. Le fournisseur com-
prend. Il invite le directeur à diner : au dessert les be-
soins de l'hôpital ont changé de nature ; les sangsues ne
sont plus nécessaires.
Vol sur la viande, vol sur les légumes, vol sur le pain.
Un sergent de planton est là, qui doit tout vérifier et peser
à un décagramme près. On le traite avec une politesse re-
cherchée , on l'appelle monsieur, on lui offre un verre
de vin de Bordeaux ; c'est une précaution d'hygiène : à
l'hôpital on sait ce qui convient. Le planton, touché de
ces raisons excellentes, va boire son verre de vin; il en
accepte deux, trois, dix; il est ivre. Alors tout est bon,
tout a le poids.
Quand le fricoteur a fait fortune eu Afrique , il va jouir
en France dune considération qu'on ne refuse jamais aux
écus. On trouve bien parfois qu'il s'est enrichi un peu
vite , mais quoi ! n'a-t-il pas présenté des comptes en
règle? S'il est riche, c'est qu'il est bon administrateur,
dit-on.
Que de plaintes j'ai entendu faire contre cette impro-
bité qui s'est glissée partout, et qui laisse la justice im-
puissante et indignée ! On est moralement et matérielle-
ment sûr que tel comptable a multiplié les fraudes les
plus audacieuses, et qu'il ne l'a pu faire qu'avec le secours
des plus flagrantes connivences. Cependant nul moyen de
554 LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE.
le prouver ; ses registres sont admirablement tenus , pas
une rature, pas une surcharge, tout est juste à un cen-
time près. Sous le joug d'un système de comptabilité per-
fectionné par le génie de la méfiance , la fraude entasse
lestement ses butins illicites. A mesure qu'on perfectionne
les serrures , le brigandage perfectionne les fausses clefs ,
et d'ailleurs il y a toujours dans la famille de Minos
une Ariane pour faciliter à Thésée la sortie du laby-
rinthe. C'est dans la conscience des employés de l'État
qu'il faudrait savoir placer les verroux de la caisse pu-
blique.
XXVI
CONTROVERSE.
k ¥. m U
Je veux, mon cher ami, vous faire voir un petit tableau
de genre. Regardez un peu dans cette chambre moitié
mauresque, moitié française, ces trois jouvenceaux grou-
pés autour d'un pot de confitures fortement aromatisées,
et de trois tasses à café posées sur le pavé en faïence de
l'appartement. Le régal est servi par une vieille Juive au
teint vert, et les trois convives causent posément, comme
il convient au sujet qui les occupe. L'un , en costume
d'Europe, est couché sur un matelas recouvert d'une cour-
tine de soie bariolée , il tient une bible ; l'autre , pieds
nus , en turban , en veste dorée , est assis à la façon des
tailleurs, et tient à la main el qoranne (de qora, qui si-
gnifie lire, comme chacun sait); le troisième, assis par
terre, mi-partie d'Europe et d'Afrique , la tête couverte
du fez , les pieds chaussés de pantoufles en tapisserie ,
tient une pipe. Ce trio vous représente votre serviteur
argumentant, au moyen d'un interprète, contre Sid-
Ahmed-ben-bou- Gandoura , coulouglis d'Alger, musul-
man plein de zèle et charmant jeune homme d'ailleurs.
35B LES FRANÇAIS
Sid-Ahmed est gentilhomme, son nom l'indique. La
gandoura est le vêtement d'honneur dont le dey d'Alger
gratifiait les beys qui venaient, après trois ans, rendre
compte de leur gestion : quelquefois il se ravisait le len-
demain ou le surlendemain, et faisait couper la tète de
ceux qu'il avait décorés la veille. C'était une façon de
roche tarpéienne qui se trouvait ainsi , selon l'usage an-
tique, fort près du Capitole. Quand le bey conservait tout
à la fois sa tète et la gandoura , cette distinction devenait
un titre de noblesse qui passait à ses descendants. Bou-
Gandoura veut dire le père la Gandoura; c'est autant que
chevalier de la Légion-d'Honneur en France, ou duc de
la Marmelade à Haïti. Un jour, je ne sais quel personnage,
discutant avec un subordonné, le tua d'un coup de pis-
tolet ; les Arabes , émerveillés de cette action , le nom-
mèrent Bou-Cabous , et le voilà baptisé , lui et son fils et
son petit-fils. Le général Lamoricière est très-connu dans
la province d'Oran sous le nom de Bou-Chachya, en
mémoire du petit bonnet rouge qu'on vit longtemps au
brillant colonel des zouaves. In très-savant et très-ai
mable membre de la commission scientifique, renommé
dans toute la mauresquerie d'Alger par son goût pour les
fleurs, n'a pas d'autre nom, parmi les indigènes, que Bou-
Nouharrin (je ne garantis pas l'orthographe), qui revient
à père la Rose ou ptre la Tulipe , comme vous voudrez.
Vous voyez qu'il ne faut que traduire pour retrouver le
faubourg Saint- Antoine , où ces appellations sont com-
munes, sous les remparts mêmes d'Al' Djézayr. Je reviens
à Sid-Ahmed. C'est un homme de vingt-huit à trente ans,
des mieux faits qu'on puisse voir, blanc comme un An-
glais, d'une régularité de visage toute grecque et parfaite.
Il parle facilement le français, il est instruit pour un mu-
EN ALGÉRIE. 357
sulman d'Alger ; il connaît sa religion et l'observe. Jadis
il s'est peut-être un peu écarté de la morale de Mahomet ;
je ne voudrais pas jurer qu'il n'a jamais bu que de l'eau à
la table de ceux qui lui ont appris le français ; mais il a
fait comme beaucoup d'autres; après s'être familiarisé
avec nos mœurs , il s'est converti , il a fait pénitence : je
parle sérieusement. Un conseil de son mufti, un poil blanc
précoce qu'il aura vu un jour dans sa barbe , l'ont averti
que le temps de la jeunesse commençait à passer, et il
est revenu au bercail. Nous avons eu des alliés qui ne
nous ont pas quittés sur un autre motif. Il s'est marié , il
a fermé sa maison, il a restreint le cercle de ses fréquen-
tations européennes, et il vit sagement :... j'allais pres-
que dire chrétiennement.
Vous vous demandez peut-être pourquoi j'avais un
interprète, puisque enfin notre musulman parle français?
D'abord l'interprète est un ami commun , et ensuite le
pauvre Ahmed parle français, mais il ne parle pas chré-
tien. Depuis huit ou dix ans peut-être qu'il sait notre
langue et qu'il nous fréquente , il a entendu bien des
choses , il connaît nos formes politiques , nos journaux
et le reste ; il ne connaît rien de notre religion. Mon
français sur ces matières ne lui était pas moins inintelli-
gible qu'à moi son arabe. Voila quel est notre prosély-
tisme ; et il y a de quoi en gémir, car je suis convaincu
que nous aurions converti bon nombre d'infidèles, si nous
avions été vraiment chrétiens. Je fis d'abord une petite
exposition de la foi , historique et dogmatique , dont Sid-
Ahmed , peut-être par politesse , se montra charmé , et
qu'en tout cas il suivit avec une extrême attention, me
montrant dans le Coran les points de contact des deux
doctrines. Mon interlocuteur nous accordait les avanta-
5~8 LES FRANÇAIS
ges de l'ancienneté ; malheureusement il prétendait que
l'islamisme, venu ensuite, était un perfectionnement.
Là-dessus il aurait plus de facilité à s'entendre avec
M. Cousin ou tel autre philosophe en titre et en fonc-
tions qu'avec moi , car ces messieurs n'abjurent pas tous
la foi catholique , la plupart se bornent à la vouloir per-
fectionner. La dispute n'aurait donc plus roulé que sur la
question de savoir à qui, de 3Iahomet, de Luther, de
Calvin ou de nos universitaires, appartient l'honneur du
perfectionnement. Les protestants et les philosophes peu-
vent faire de si grandes concessions en ce qui concerne le
dogme ! la morale musulmane est si rapprochée de la
leur, quoique plus sévère parfois, et plus obligatoire
théologiquement ! En somme, je ne vois pas ce que la plu-
part des protestants y pourraient perdre, et j'affirme que
les philosophes y gagneraient beaucoup. Je vous assure
que, quand nous en fûmes aux objections, le musulman
disparut ; je me trouvai en présence d'un raisonneur fran-
çais qui n'argumentait pas plus sottement qu'un autre,
et plaise à Dieu de me faire rencontrer souvent des âmes
aussi droites, des cœurs aussi naturellement religieux,
une prédisposition pareille à recevoir la vérité î Secondée
par la grâce de la prière publique, toute parole de foi fe-
rait brèche à leurs préjugés , et la lumière entrerait triom-
phante dans leur esprit. Mon cher Ahmed ne m'opposait
aucune de ces balourdises que nos incrédules nous for-
cent à dévorer; il ne m'opposait pas des raisons de phy-
sique contre les miracles , il ne mettait pas sa logique en
opposition à la puissance et à la miséricorde du Dieu très-
bon et très-puissant. Mais il trouvait notre morale trop
pure, nos récompenses trop célestes pour de faibles hu-
mains. Je vous répète que, si j'avais été protestant ou
EN ALGÉRIE. 539
professeur de philosophie, nous aurions pu, séance te-
nante , rédiger une confession de foi qui nous aurait satis-
faits tous deux. Admettant le divorce, j'aurais pu lui
concéder la polygamie ; lui passant que Jésus-Christ n'est
pas Dieu, il aurait pu me passer que Jésus-Christ n'est
pas prophète. En honorant Mahomet, il m'eût été bien
facile d'obtenir ses éloges et ses respects pour M. Dami-
ron. Que je sois après ma mort transporté parmi les hou-
ris, comme il le désire , ou que je n'arrive à une béatitude
terrestre, fort semblable à son paradis, qu'a la suite d'une
transmigration plus ou moins prolongée, plus ou moins
répétée, comme le veut M. Pierre Leroux, ce n'eût pas
été de quoi batailler longtemps. Que sais- je si M. Pierre
Leroux a raison, ou si c'est Mahomet? Qu'eu sait M. Pierre
Leroux lui-même? Que je m'absolve de mes péchés du
jour par une confession faite à Dieu en arrangeant mon
bonnet de nuit, ou que je les efface en lavant soit le pied,
soit la main , soit l'œil qui m'ont servi à les commettre ,
grande n'est pas la différence, et la conscience me parait
devoir être tout aussi rassurée dans l'un que dans l'autre
cas; d'autant que l'ablution n'est qu'un rite, et qu'elle
implique la confession intérieure de l'acte coupable , je
ne dis pas le regret, qui n'est point jugé nécessaire. Les
musulmans ont un enfer, mais tous n'y tiennent pas in-
finiment; certains protestants ont un purgatoire, mais
ils en font bon marché , et c'est un article sur lequel les
éclectiques sont plus coulants encore. Que d'autres voies
ouvertes à la conciliation ! Il n'y aurait qu'un point mal-
aisé : le musulman reconnaît une doctrine révélée , im-
muable. Il s'arrête a Mahomet comme nous nous arrêtons
à Jésus-Christ. Force serait donc de renoncer au libre
examen, à la vérité mobile. Mais est-ce une affaire9 Le
340 LES FRANÇAIS
libre examen a-t-il empêché qu'on ne signât la confes-
sion d'Augsbourg ? La vérité mobile empèche-t-elle ses
partisans de poser tous les jours, dansdes livres fort beaux,
les colonnes d'Hercule de la science ?
Ah ! si j 'avais eu des concessions à faire !.. J e ne dis pas
que je me serais trouvé musulman à la fin de la confé-
rence, ou que Sid-Ahmed se fût trouvé chrétien; je dis
que nous eussions été l'un et l'autre dans la position où
sont, à la fin des cours de philosophie, beaucoup de
professeurs et beaucoup d'élèves : ni musulmans , ni chré-
tiens, et parfaitement d'accord.
Il n'en fut pas ainsi : à deux heures du matin nous
nous séparâmes, Sid-Ahmed toujours musulman, moi
plus chrétien que la veille. Je déplorai son erreur, il
déplora la mienne ; mais le pauvre garçon ajouta un com-
pliment que je ne pus lui rendre. Il m'assura que , comme
après tout ma morale était bonne , bien qu'un peu sévère,
Allah m'ouvrirait son paradis dédaigné, et j'y aurais
cent houris tout autant ; voilà , j'espère , de la tolérance !
Un dernier mot qu'il me dit me toucha davantage : ce fut
que si tous les Européens avaient pensé , parlé et cru
comme moi, les choses en Algérie auraient pris un meil-
leur cours pour la France. J'ensuis persuadé. Les poli-
tiques qui se sont tant efforcés de déguiser le peu de re-
ligion qui nous reste , sous le beau prétexte de ne point
effaroucher le fanatisme musulman , ont commis la plus
lourde faute que l'enfer ait pu leur conseiller. Rien ne
répugne plus au fanatisme musulman qu'un peuple sans
croyance et sans Dieu .
Le meilleur de cette causerie est que notre interprète ,
excellent jeune homme, bon cœur, esprit intelligent, y
a pour son compte appris beaucoup de choses dont il ne
EN ALGÉRIE. OU
se doutait guère , et, depuis ce jour, éprouve quelque
désir d'aller à la messe. Je me connais à ces vagues inquié-
tudes, et, partout où je les rencontre, je les salue avec
allégresse, je bénis Dieu. Je sais quel jour annonce ordi-
nairement cette aurore ; combien ce germe frêle est pro-
fond , et combien sont abondants les fruits qu'il peut don-
ner. Ah! que Dieu est bon, qu'il est grand, qu'il aime
ses pauvres créatures ! J'ignore en quel état se trouvaient
les âmes il y a vingt ou trente années , mais il me semble
qu'en ce temps-ci Dieu prépare tout pour des œuvres mer-
veilleuses. Depuis que je suis catholique j'ai vu beaucoup
d'hommes ; je ne crois pas qu'il en soit un seul à qui j'aie
parlé une heure sans lui parler de Dieu , et je ne me sou-
viens pas d'en avoir entretenu un seul , parmi ceux à qui
j'ai trouvé du sens ou du cœur, qui ne m'ait laissé l'es-
pérance de le voir un jour chrétien comme moi, meilleur
chrétien que moi.
XXVII
FETES DB JUILLET A ALGER. — BAL CHEZ LE GOUVERNEUR.
TOUT EST DIT.— SOUVENIRS.
k U. £B. L.
1 1 faut que je vous parle de la célébration de notre anni-
versaire de juillet. L'anniversaire de juillet, non pas celui
de la conquête, mais celui de la révolution , fêté par les Mau-
res, que dites-vous de cela? N 'est-ce point assez bizarre?
Vous savez que je n'aime point les fêtes politiques, par-
ticulièrement celles qui consacrent le souvenir des révo-
lutions : elles irritent le vaincu, et je n'ai jamais vu qu'elles
honorassent beaucoup le vainqueur. Qu'un peuple aille
voir danscrdes saltimbanques en mémoire du jour où ses
concitoyens se sont entr'égorgés , rien ne me paraît plus
sauvage , surtout lorsqu'on a eu , comme en 1 830 , la pré-
tention de tout terminer par une charte qui ne reconnaît
ni vaincus ni vainqueurs. Je concevrais qu'on eût bâti une
belle église, comme autrefois les Suisses, lorsqu'ils avaient
du bon sens7 élevaient une chapelle sur leurs champs de
bataille, et que dans cette église on priât solennellement
Dieu de donner la paix à tous les morts, et la concorde à
tous les vivants ; mais les mats de cocagne, les orchestres
en plein vent, le pathos parlementaire, les banquets de
la garde nationale , tout cela me parait digne des hommes
d'Ktat d'Haïti. A certains égards, la révolution , la Con-
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 543
vention elle-même, cette bête féroce effroyable, ont mieux
eu que nous , dans leur brutalité , l'instinct de ce que doit
être une fête publique. Je trouve aux programmes tracés
par les maîtres des cérémonies de la Terreur une espèce
de grandiose stupide où nous n'arrivons plus. La fête de
la Raison , la fête de la Liberté , la fête de la Jeunesse ,
la fête de l'Être suprême, c'était égyptien, grec, romain,
absurde , tout ce que l'on voudra , mais c'était une idée.
La fête de juillet , c'est un coup de poing, c'est pire en-
core , et je ne sais pas ce que l'on peut y voir, sinon que
cent mille Français dans Paris, ce jour-li, boivent outre
mesure pour vexer les carlistes. Mettons cependant que,
pour des raisons qui m'échappent, la chose ait du sel à
Paris, quel piquant lui trouve-t-on a Alger, où les car-
listes n'existent point? ^'importe, au milieu d'un peuple
qu'il a conquis, le Français se veut réjouir d'avoir chassé
ses oppresseurs.
Il est vrai que les Maures et les Arabes raisonnent peu ;
mais ils voient clair, et ces fêtes ne sont guère propres à
leur donner une idée avantageuse de notre supériorité
morale. Tout ne s'y passe pas fort majestueusement à
Paris; à Alger, c'est pire. Sur un coin de la place du
Gouvernement dansaient quelques misérables mczabites
en costumes de femmes. La foule y paraissait prendre
plaisir, mais je vous assure qu'il n'y a point de sergent
de ville commis à la protection des mœurs dans les bals
masqués de Paris , qui ne se fût scandalisé de ces infâmes
contorsions qu'ici la police autorise , et que peut-être elle
soudoie. Il faut avoir étrangement perdu le sens chrétien
et le sens moral pour qu'un pareil spectacle ne révolte
pas. On m'a dit , comme je m'en indignais , que ce n'était
la qu'un abrégé de ces danses mauresques où souvent les
344 LES FRANÇAIS
autorités civiles et militaires, et les princes eux-mêmes,
assistent officiellement. Soit! C'est triste!
Au-dessus des mozabites, sur une corte tendue dans les
airs , un homme , en troubadour du moyen âge , et une
femme, un chrétien et une chrétienne, faisaient des ca-
brioles terribles. Vous m'accuserez de fanatisme, mon
cher ami, mais, je l'avoue, ce m'était une douleur, et
une douleur poignante , de voir deux êtres baptisés se
livrer à ce métier pour divertir toute cette canaille mu-
sulmane qui regardait gravement. Si j'étais gouverneur
de l'Algérie, j'interdirais sévèrement aux chrétiens ces
fonctions immondes ; ce serait une des premières choses
à quoi j'emploierais mon pouvoir. Je ne voudrais pas que
ma foi fût déshonorée dans la personne de tous ces cou-
reurs d'aventures , qui font , pour gagner quelques pièces
d'argent, ce qu'un Turc et ce qu'un Maure n'auraient
jamais voulu faire.
Je vous passe les mâts de cocagne, les tourniquets , les
lampions, le théâtre populaire, où j'ai reconnu de loin
que deux gendarmes bafouaient un maire de village ;
vous connaissez ces amusements d'un grand peuple. Ve-
nez voir par ici de la couleur locale ; voici la danse des
nègres, beaucoup plus décente que celle des mozabites,
et beaucoup plus divertissante. On ne saurait s'amuser
d'une manière plus africaine et plus enragée. Sous ce so-
leil dévorant, quinze ou vingt citoyens du Sennaar, noirs
comme des diables , trempés de sueur, enfarinés de pous-
sière, sautent à se briser l'échiné, aux sons de la plus
furieuse musique qui fût jamais. L'un d'eux frappe de
toute sa force sur un monstrueux tambour, les autres
font sonner des castagnettes de fer que vous prendriez
pour d'honnêtes casseroles si elles vous étaient présen-
EN ALGÉRIE. 545
tées. Il n'y a point de flûte à l'opéra qui charme au-
tant ces oreilles noires , et Tulou serait méprisé s'il venait
ici offrir son talent. Pourtant ce n'est rien encore que la
musique, il faut voir ces figures, ces tètes rasées, ces pe-
tits yeux , ces larges lèvres et ces plus larges bouches, dé-
mesurément ouvertes par un rire de béatitude. Pour
l'amour du grotesque , allez trouver un nègre et faites-
lui plaisir, afin que vous puissiez voir un nègre content ,
car c'est la plus plaisante chose du monde. jXéanmoins la
vue de cette grande danse fatigue à la longue , mais il n'y
a point d'hypocondrie qui puisse tenir contre la danse
des petits bâtons , dont je regrette de ne pouvoir vous don-
ner le nom technique. Les danseurs se mettent en rond.
Chacun d'eux est armé d'un petit bout de bois équivalent
à une baguette de tambour, dont il frappe alternativement
sur le bâton de celui qui le précède et sur le bâton de ce-
lui qui le suit. On va lentement d'abord , et d'un air
grave qui a bien son mérite , vu la physionomie des ac-
teurs; mais la musique s'anime, il faut s'animer avec
elle , et chacun alors , pourvu qu'il donne son coup et
garde son rang , peut faire de ses bras , de ses jambes , de
son corps, ce que bon lui semble. L'inspiration du moment
est la seule règle des poses ; vous ne pouvez imaginer ce
qui en résulte ; cela dépasse toutes les rondes du sabbat et
toutes les chinoiseries possibles. Les uns sautent comme
des grenouilles, les autresfrétillent comme des couleuvres.
Il y en a qui prennent des airs enfantins, il y en a qui exécu-
tent leurs sauts de carpe avec une gravité magistrale. Bref,
heureux le roi de Tombouctou , s'il connaît son bonheur !
Revenons à la haute civilisation, qui danse tout comme
la sauvagerie , et franchissons des considérations philo-
sophiques dont les humanitaires du xvme siècle ne se se-
546 LES FRANÇAIS
raient pas abstenus en pareille rencontre. Voyez -vous
Jean-Jacques Rousseau prenant feu à cette ressemblance,
et Diderot , et Voltaire , et les cent géomètres de l'Ency-
clopédie, chacun à sa manière , s'escrimant pour prouver
que rien ne ressemble au blanc comme le noir, car ils
témoignent tous deux leurs joies par des danses; donc...
Kt tout y passe , lois, coutumes, religion. Trop heureux
le brahmine catholique, si l'on ne finit pas par démontrer
qu'il est très -inférieur au prêtre des fétiches : il me semble
que je les entends. Mais puisque la mode en est aujour-
d'hui méprisée, laissons-les où ils sont, et concédons-leur
la moitié de ce qu'ils ont dit. Dans le fond je pense,
comme eux , que les barbares et les sauvages ont de quoi
nous répondre , tant que nous ne leur montrons pas cette
croyance que nous dédaignons si fort, et qui fait notre
seule supériorité. Je voudrais qu'on me put dire en quoi
le menuet mérite plus d'honneur que la danse des petits
bâtons.
Le gouverneur, se pliant à l'usage, a donné un grand
bal où l'on a invité toute la population présentable d'Al-
ger. On y voyait un mufti , des cadis, des imans, un rab-
bin , le président du consistoire , des commissaires de
police, des juges, des mulâtres, des Juifs, des hommes
de lettres, des Turcs, des Arabes, des Maures, un des-
cendant des Zegris de M. de Chateaubriand, des Prus-
siens, des Anglaises, etc., etc. ; je n'aurais jamais lini. Il
s'y trouvait, vous le pensez bien, une quantité d'épau-
lettes de toutes graines; les civils mêmes, comme disent
ces messieurs militaires, s'en étaient chargés autant qu'iis
avaient pu ; et vraiment ici la garde nationale est sur un
tel pied de guerre, qu'on peut lui pardonner l'attirail
Les Juifs étaient arrivés les premiers, conduisant leurs
EN ALGÉRIE. 3i7
femmes au regard humble, couvertes de diamants. Les
toilettes européennes ne sentaient point du tout leur pro-
vince : Alger, malgré les diligences et les chemins de fer,
est plus près de Paris que Pontoise ou Chartres. La mu-
sique jouait des airs de France ; le coup d'oeil ne manquait
pas de charme.
Le théâtre était bien disposé pour la fête. On avait élevé
à la hauteur du premier étage un plancher qui, joignant
entre elles les quatre galeries intérieures, formait un vaste
plain-pied, où d'élégantes colonnettes de marbre, tra-
vaillées et dorées, traçaient le salon de danse , recouvert
d'un dôme de pavillons aux couleurs de tous les pays eu •
ropéens : les barres d'Angleterre, les étoiles américaines,
l'aigle d'Autriche, la croix des cantons helvétiques, l'aigle
de Russie , et même les clefs de Rome , s'unissaient sur
les têtes de ces pacifiques danseurs. Des guirlandes vertes
reliaient les colonnes de marbre encore surmontées du
croissant doré, et venaient, aux quatre angles, se ratta-
cher à des iaisceaux tricolores , où les marins , qui sont
très-entendus en ces sortes de choses, et qu'on avait char-
gés de toute la décoration , s'étaient empressés de mêler
de petites gerbes de lauriers-roses, non sans quelque vel-
léité d'allégorie. Les Hadjoutes, il est vrai , gâtent encore
la plaine , mais ils ne la gâteront pas toujours. Les gale-
ries restaient lihres pour les sièges des dames et la circu-
lation des invités graves ou gros, ce qui , dans un bal,
revient au même. Ces personnages, desquels je faisais
partie , avaient encore, pour se livrer aux charmes de la
causerie et du jeu , deux grands salons qui se trouvent de
chaque côté au niveau de la salle de bal , et qui ont con-
servé presque entièrement leur caractère algérien , c'est-
à-dire qu'ils sont revêtus de porcelaines aux couleurs
Ô48 LES FRANÇAIS
brillantes , de boiseries , de plafonds sculptés et dorés , et
que, pour tous meubles , les sofas y abondent. Enfin , con-
tiguë et parallèle à l'un de ces salons, s'ouvrait une large
et vaste terrasse, où l'on jouissait en liberté de l'air frais
de la nuit , de la limpidité du ciel , du bruit , de la vue et
de l'odeur de la mer. Ah ! ceci était beau ! pour plafond
la voûte étoilée , et quelles étoiles ! pour lustre la lune , et
j'ai fort envie de dire : Quelle lune ! Je ne veux point vous
la décrire, faute d'objet de comparaison. Mon cher ami,
votre lune d'Europe ne vaut rien , et quel que soit l'an-
cien goût que j'aie eu pour elle, c'est fini, mon cœur in
constant appartient à la lune d'Alger.
C'était vraiment quelque chose d'original et de char-
mant à voir de cette terrasse, que ces trois salons où pas-
saient, dans une douce lumière et dans un bruit harmo-
nieux , toutes sortes d'uniformes , toutes sortes de pa-
rures, des fronts chauves et cicatrisés dans les batailles,
des fronts jeunes et chargés de fleurs, d'autres fronts
chargés d'énormes turbans.
Je regardais, et j'étais obsédé de souvenirs confus; je
me creusais la tète pour découvrir où j'avais déjà vu
quelque chose de semblable. Enfin je trouvai ce que je
cherchais ; j'ose à peine vous le dire. C'était à Paris, il y a
bien longtemps , dans un mélodrame dont je serais fort
embarrassé de vous donner le nom ; mais la scène se
passe à Venise. Rien n'y manquait, ni la musique, ni les
femmes, ni les fleurs, ni les déguisements. Voici Shylock,
voici Othello, voici le barigel , voici la terrasse voisine de
la mer, où les personnages importants se retirent pour
conspirer à voix basse au bruit des flûtes et des violons ;
rubrique théâtrale d'un effet sûr, à ce que je pense, car
elle est souvent employée. Voyons donc : ne se trame -t-il
EN ALGÉRIE. 349
pas ici de mauvais desseins? La barbe et le turban de ce
mufti pourraient voiler de noirs mystères :
La Savoie et son duc sont pleins de précipices !...
Je m'amusai tout seul un bon moment de cette bouffon-
nerie, quoique je n'eusse pas lieu d'être très-fier de mon
rôle, puisque, dans le drame que je me plaisais à con-
struire, je n'étais qu'un comparse. Mais j'ai assez vécu
pour qu'une pareille assimilation ne révolte plus ma va-
nité. Dans les grandes affaires de ce monde, le comparse
est le personnage favorisé du ciel; seul il n'a rien à
craindre du spectateur; il lui importe peu que la pièce
soit applaudie ou sifflée ; laissant l'aventure à la moitié
de son cours , il peut rentrer paisiblement chez lui long-
temps avant qu'on baisse le rideau.
C'était ce que je me disposais à faire, car le bal, que
j'aimai naïvement, n'a plus aujourd'hui le grand secret
de me faire battre le cœur. Que de folies dont nous guérit
le temps , quand nous voulons un peu nous prêter à ses
merveilleuses cures ! Je dis le temps ; je ne puis croire
qu'un plus grand médecin soit nécessaire pour arracher
du cœur d'un homme jusqu'au moindre penchant pour
la parfaite puérilité de ces jeux du monde. Est-il besoin
d'être chrétien pour se dire que dans un moment les bou-
gies seront éteintes, le rideau baissé, que tout ce qu'on
pourra voir ne vaut pas une heure d'étude ou de sommeil,
et que quitter la comédie avant la fin , c'est la quitter au
beau moment?
Je fus arrêté dans mon mouvement de retraite par un
jeune officier, qui me demanda s'il était vrai qu'un fort
parti d'Hadjoutes se fût avancé jusque auprès de Dely-
Ibrahim et eût enlevé des habitants. Ce bruit n'était pas
350 LES FRANÇAIS
fondé, mais il n'avait rien d'invraisemblable. « Eh bien !
dis-je à mon questionneur, jeune capitaine fort expéri-
menté et fort brave , si l'on vous ordonnait de monter
tout de suite à cheval ? — Ah ! s'écria-t-il , je le voudrais
bien ! Je préviendrais ma danseuse , et j'aurais tout
d'abord le plaisir de fumer un cigare , ce que je ne puis
faire ici. En une heure je serais au milieu de la plaine,
dans les herbes , dans les broussailles , dans le pays sau-
vage. Plus de dames parées , plus de musique et plus de
danse, plus de maison, pas même un abri , pas même un
arbre; mais, filant à pas de loup par les ravins les plus
sombres, je surprendrais peut-être l'ennemi : deux ou
trois cents cavaliers, autant de piétons;... la bonne au-
baine ! Feu sur tout cela ! un bon feu bien nourri , qui
en couche par terre , pour commencer, un joli petit pelo-
ton. Ils ripostent; mais nous courons dessus à l'arme
blanche , principe Bugeaud ; nous pénétrons dans la
masse, et à coups de sabre on en pique , on en coupe, on
en tue jusqu'à s'engourdir les bras. Ils crient, ils deman-
dent grâce : point de grâce à ces pouilleux-là ! Les che-
vaux se cabrent en piétinant sur les blessés et sur les
morts; on tue toujours. Enfin ils disparaissent, on ne
peut plus les atteindre ; nous revenons vainqueurs. Je
suis mis à l'ordre de l'armée, j'avance d'un cran et je
demande à recommencer. Voilà , marabout! — H y a une
autre chance , ajoutai-je. — On sait cela, reprit-il. Je suis
mortellement blessé , comme l'autre jour Brocqueville?
Alors on sauve ma tète , si on le peut ; on me porte à l'hô-
pital, j'y meurs , tout est dit. »
11 me quitta sur un appel de l'orchestre, et un moment
après je le vis valser.
Tout est dit! Pauvres aimables fous' Mais j'aime en-
EN ALGÉRIE. 351
core mieux cela , mon ami; oui, j'aime mieux cette féro-
cité naïve et cette soif d'avancer a travers le sang , en
jouant sa vie, que l'adresse de ces filous qui n'ont qu'une
brutalité d'esprit impuissante à surmonter la couardise
de leur cœur. Il y en a aussi de ceux-là sous l'épaulette,
car l'épaulette ne donne pas plus le courage que l'habit
d'académicien ne donne le style, et que la soutane ne
donne la vertu. Ce sont surtout ces chacals qui sont cruels,
et qui, ne parlant que de tuer toujours, excitent la bra-
voure des autres à faire ce qu'ils ne font pas : ils s'arran-
gent, eux, pour ne paraître là où l'on tue qu'après qu'il
n'y a plus rien à tuer. Ils sont bien , à mon sens, les plus
odieux des hommes , et je ne sais rien dans l'univers qui
m'inspire autant d'horreur. Je supporte plus volontiers,
je l'avoue, le petit renard civil, qui fait sa route eu gants
jaunes dans les salons et dans les boudoirs. Celui-là aussi
veut avancer, et Dieu sait quels moyens il y emploie ;
mais du moins il n'est pas carnassier et anthropophage
comme ces hyènes en habit décoré.
Voilà ce que c'est qu'un bal en Algérie, et les joyeux
propos qu'on y tient ; car n'allez pas vous imaginer qu'on
parle autrement dans les temps de repos de la contre-
danse. Le militaire se présente aux dames comme un être
intéressant, tout près d'être fauché dans sa fleur, ce qui
les attendrit extrêmement pour la plupart. Quand j'étais
tout jeune, je voyais jouer beaucoup de vaudevilles; ce
fut du parterre des théâtres que j'appris d'abord à con-
naître le monde. A la longue , il me sembla que ces pein-
tures , qui m'avaient d'abord plu extrêmement , étaient
par trop fades et nigaudes, et ne pouvaient être vraies.
J'ai vu le vrai monde, et je suis revenu sur mon juge-
ment : le vrai monde ressemble infiniment au vaudeville,
352 LES FRANÇAIS
c'est à s'y méprendre, et j'y bâille, comme j'avais fini par
bâiller aux entretiens des acteurs. Vous vous rappelez
cette histoire grecque d'un peintre si excellent dans son
art, que les oiseaux s'y trompaient et venaient becque-
ter les fruits imités par son pinceau. Pauvres acteurs ,
pauvre monde, à quoi perdez-vous le temps ! Encore s'ils
s'amusaient! Mais j'ai vu la coulisse, et, pour un que
son rôle divertit ou plutôt enivre , cinquante et cent sont
assommés du leur. Ce fard et ces parures trompent à
peine quelques enfants , ils ne déguisent à celui qui les
porte ni sa faiblesse, ni ses infirmités, ni sa misère;
ce sourire n'endort même pas des angoisses toujours
vives; personne ne s'abuse, personne n'espère rompre le
triomphe cruel du lendemain. Que fait-on? Le plus inu-
tile des mensonges : on se ment à soi-même , on cherche
le bonheur où l'on sait bien qu'il n'est plus. Mais au fond
de cette folie git une lâcheté sans bornes : on voudrait
aimer ces tromperies parce qu'on ne veut pas aimer la
vérité. Est-ce que je suis trop sévère? Je pourrais le croire
si j'avais moins longtemps vécu. C'est de bonne foi que je
parle. Ceux qui touchent à la trentième année, et qui vrai-
ment se plaisent aux chimères de la jeunesse, je n'ai pas
leur secret. Un homme, lorsqu'il a passé vingt-six ans,
connaît la vie et la mort , il est déjà mort une fois ; les sou-
venirs de son existence première le servent bien mal s'il
entreprend de la recommencer. Je ne dis pas qu'il n'a ni
esprit ni cœur, je dis qu'une grande lumière a été refusée
à son cœur et à son esprit . Est ce qu'il ne se demande donc
jamais ce qui lui reste de tant de coupes épuisées? Est-ce
qu'il n'a rien vu se faner, mourir et disparaître? Est-ce
qu'il n'a pas besoin de faire quelque chose de sérieux , de
croire à quelque chose d'éternel?
XXVII
MOSTACANEM ET SON CURÉ.
Mostaganem , d'où l'armée devait partir pour aller à
Tegdempt et à Mascara, couronne une falaise au bord de
la mer. On ne pénètre dans la ville qu'après avoir péni-
blement gravi une montée sablonneuse dont le sol se
meut et cède sous les pas. La nuit commençait lorsque
nous débarquâmes au moment même où la colonne du
général de Lamoricière arrivait d'Oran. Quinze mille
hommes, deux milliers de chevaux soulevaient, en pié-
tinant sur la plage , un nuage de poussière , au milieu
duquel s'allumaient les feux du bivouac. Le canon saluait
l'arrivée du gouverneur , les clairons sonnaient , on en-
tendait mugir des bœufs, hennir des chevaux, chanter
et jurer des voix humaines. Je m'abandonnai , selon l'u-
sage, à mes deux guides, MM. Roche et Vergé, qui pro-
mettaient de trouver non un lit , non un logement , mais
une place quelconque où nous pourrions passer la nuit.
Il me sembla que c'était beaucoup s'engager, à moins que
cette place ne fût dans l'une des rues de la ville; encore
n'eùt-elle pas été sûre , tant était grand le nombre des
soldats de toutes armes qui se remuaient partout, en tous
sens. Cependant je gardai pour moi mes réflexions; j'étais
trop habitué à me trouver bien de l'assistance de ces ex-
cellents amis. Après quelques recherches, je les vis enfiler
23
354 LES FRANÇAIS
un étroit corridor , à l'entrée duquel se tenait un Maure ,
baragouinant je ne sais quels mots de je ne savais quelle
langue, qui ne me paraissait pas être celle du Coran.
• Entrez , mossiou , me dit-il ; trouveras que chose chi-
candard. •> Il ajouta deux ou trois jurons ; je vis qu'il
était civilisé, et je reconnus le français de la conquête
Au même instant passa dans la rue un costume étrange ,
une soutane ! L'homme qui la portait s'approcha de moi ,
et me demanda un renseignement sur le personnel de
l'état-major. « Monsieur l'abbé , lui dis-je après l'avoir
satisfait, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous ; mais
permettez-moi de vous demander comment vous êtes ici ,
et ce que vous vêtes. — Hélas! Monsieur, me répondit-il,
je suis le pauvre curé de Mostaganem. — Que Dieu soit
loué! repris je; je pourrai donc entendre la messe de-
main ? >• La physionomie du bon curé me laissa voir que
je ne m'étais pas trompé , en supposant que ma demande
lui ferait plaisir. « Oui , certes, vous pourrez entendre la
mese ! — A quelle heure? — A l'heure qui vous plaira...
car, ajouta-t-il, comme s'il n'avait parlé que pour lui , je
puis en changer l'heure sans déranger les fidèles. — Ainsi
vous m'attendrez? — Oui, Monsieur. — Priez pourmoi.»
11 me serra la main, et me demanda si j'avais un logement.
« Je coucherai dans cette maison, lui dis-je. — Mon
presbytère est bien pauvre, reprit-il ; mais à la guerre
comme à la guerre ! Nous trouverions encore une couver-
ture, et vous pourriez dormir en paix. « Je le remerciai, et
il me quitta, tout heureux d'avoir rencontré un Français,
sur quinze mille , qui se proposât d'assister à la messe le
dimanche. Le moghrebin civilisé voulut me donner un
nouvel échantillon de son savoir : il me montra le prêtre
qui s'éloignait : « Calotin buono, » me dit-il.
EN ALGÉRIE. 555
Je crois que s'il n'avait pas dit buono, j'aurais été tenté
de lui apprendre militairement à rayer l'autre mot de son
vocabulaire.
J'entrai dans une salle mal éclairée , encore obscurcie
par la fumée des pipes et des cigares , remplie de jeunes
officiers, les uns à demi déshabillés, les autres presque
entièrement nus , les autres enveloppés de linges blancs
qui leur donnaient un air de fantômes. Mais jamais fan-
tômes ne furent de meilleure humeur. C'étaient des excla-
mations, des rires, des embrassements qui se renouve-
laient sans cesse. Séparés par les mouvements de la guerre,
tous ces jeunes gens se réjouissaient de se retrouver là.
Que de choses à se raconter ! Plusieurs ne s'étaient pas
vus depuis leur sortie de l'école. On se parlait de la France
et d'Alger, on se demandait des nouvelles des anciens ca-
marades , et, tout en causant, chacun avisait à simplifier
son costume. De temps en temps un grand gaillard cui-
vré, couvert pour tout vêtement d'une ceinture humide,
apparaissait au fond de la salle , et deux ou trois de ces
hommes déshabillés , abandonnant la conversation , le
suivaient dans un couloir obscur. Où étions-nous ? Je le
demandai ; on profita de mon ignorance pour en rire.
Enfin ce fut notre tour d'accompagner le Maure mysté-
rieux. Après avoir traversé un corridor assez long , dans
lequel régnait une vapeur humide et chaude, il ouvrit
une porte étroite. Le plus étrange spectacle s'offrit à mes
yeux : qu'on se figure une vaste rotonde, d'architecture
mauresque , un pavé de dalles grises , une vapeur suffo-
cante , semblable au plus épais brouillard ; et dans cette
salle, au milieu de cette vapeur, étendus, immobiles et
nus sur ces dalles grises, dix ou douze individus , autour
de chacun desquels un ou deux hommes, couverts d'un
556 LES FRANÇAIS
léger caleçon , se livraient à la plus singulière occupation
du monde , les frottant , les retournant sur le dos , sur le
ventre ; leur étendant les bras, les refermant, leur faisant
craquer les membres , les pétrissant enfin comme une pâte
qu'on allonge, qu'on arrondit, qu'on élargit, qu'on replie
sur elle-même, et qu'on étend de nouveau. Cette gymnas-
tique effrayante était un bain. On me coucha sur la dalle
comme les autres, et je fis ainsi, sans le vouloir, l'expé-
rience du bain maure, dont je m'étais toujours peu soucié.
En somme , l'opération , bien qu'elle s'accomplisse avec
décence, n'a rien d'attrayant, et je ne m'explique pas l'es-
time qu'en font nos Français : cela sent son pays d'escla-
vage , où l'homme est attaché à l'homme non comme un
serviteur, mais comme une chose. Un chrétien aura tou-
jours de la répugnance à se faire ainsi frotter et nettoyer,
n'étant pas malade , par un de ses semblables , que cette
besogne semble rendre abject.
Lorsqu'on nous eut suffisamment roulés , travaillés ,
frottés , je dirai presque étrillés en tous sens , en se hâ-
tant un peu (ce dont je ne fus pas fâché), vu le nombre
des pratiques , on nous inonda d'eau chaude , puis enfin
on nous enveloppa de linges secs , et je me sentis moulu ,
mais aussi très-désireux de me reposer, et très-apte à bien
goûter le plaisir du repos : c'est l'effet que l'on cherche. Il
était près de minuit. On nous donna du café, une pipe, et
l'on nous conduisit dans un galetas , où nous n'eûmes
plus qu'à dormir. La chose eût été facile sans le grand
nombre de puces qui avaient avant nous pris possession
du réduit. Roche me raconta à cette occasion que certains
camps avaient tellement été infestés de cette vermine, que
nos pauvres soldats , ne pouvant s'en défaire , en étaient
morts. Je saluai l'aube avec une véritable joie. Le galetas
EN ALGÉRIE. 557
donnait sur une terrasse, d'où Mostaganem, la plaine et la
mer s'offraient à mes yeux. Ce bel horizon me fit oublier
la fatigue de l'insomnie. La mer, parfaitement unie , re-
flétait les premières clartés d'un beau jour ; le silence le
plus profond régnait de toutes parts, un vent léger m'ap-
portait de la campagne une fraîche odeur d'absinthe et
d'anis, tout était immobile. Quelques cigognes seulement,
oiseaux utiles, mais mieux protégés par la superstition
populaire que par leur utilité même, commençaient à
voleter sur le front d'une vieille tour. Je comparai en
moi-même cette ville pleine de soldats à un canon chargé
à mitraille ; objet paisible , près duquel les oiseaux vol-
tigent en chantant , et qui , tout à l'heure , va éclater
comme le tonnerre et vomir le feu et la mort.
Bientôt la diane sonna dans le camp, tout se secoua ,
tout se mit en mouvement. Je descendis et tâchai de dé-
couvrir le presbytère. Les rues étaient déjà pleines d'uni-
formes, les cabarets déjà ouverts. Sur soixante-quinze
habitants européens que comptait il y a quelques mois
Mostaganem , il y avait dix cabarets et trois cafetiers ;
le nombre en est probablement plus grand aujourd'hui;
ces soixante- quinze habitants offraient un curieux exem-
ple de la manière dont se forme en Algérie la population
européenne : on y comptait des Français , des Italiens .
des Espagnols, des Allemands, des Polonais, des Anglais,
des Belges, enfiu un Hongrois. Deux Français sont inscrits
à la colonne des professions sous le titre de bacheliers es
lettres.
Une petite fille mahonnaise m'indiqua le presbytère.
J'y trouvai M. l'abbé G'Stalter, qui a obtenu du gouver-
neur général la permission de suivre l'armée , et le bon
curé, ce vieil ami de la veille, qui, tout d'abord, recon-
358 LES FRANÇAIS
naissant en moi un chrétien, m'avait offert son humble
toit. Nous nous embrassâmes. Comment se uomme-t-il?
je l'ignore. C'est le pauvre curé de Mostaganem , voilà
son nom. Heureux l'homme qui prend le nom de l'œuvre
sainte qu'il accomplit sur la terre ! Sa demeure est digne
d'un apôtre : un maigre lit, quelques volumes sur une
planche , toute sa garde-robe et tout son linge dans un
panier,toute sa vaisselle sur une table boiteuse, où il reste
assez de place pour écrire ; uu crucifix de cuivre à la mu-
raille. 11 me conduisit à l'église pour y attendre qu'il se
fût préparé, et sonna lui-même sa messe en agitant une
cloche qui se rendait à Oran , et qu'il a arrêtée au passage,
espérant qu'on ne la lui reprendrait pas.
L'église de Mostaganem est une des chambres du pres-
bytère, la plus belle il est vrai, mais telle pourtant qu'un
étudiant aurait besoin de toute sa jeunesse et de quelque
philosophie pour s'y trouver à l'aise. Deux chaises, les
deux seules chaises qu'il y eût dans toute la maison , en
formaient le mobilier. Hélas ! souvent il y en a une de
trop! L'acanthe qui fleurit en mai, et qui donne une longue
grappe de fleurs blanches entourées de vertes alvéoles ,
avait fourni des bouquets pour parer l'autel, fait d'une
planche accrochée de chaque côté à la paroi de l'étroite
cellule. Pas de tapis sous les pieds du prêtre, pas de pu-
pitre pour placer le missel, deux restes de bougies dans
des chandeliers de fer. 0 Dieu de la France, quelle pau-
vreté !
Voilà le presbytère, voilà l'église, voilà l'autel, voilà
le culte !
Tandis que le bon curé allait et venait , disposant tout
lui-même avec un visage paisible , je l'admirais, je le plai-
gnais. Je me disais qu'il devait envier le sort des mission-
EN ALGERIE. 559
naires , car les consolations que le missionnaire trouve
parmi les sauvages ne se rencontrent point ici. La reli-
gion n'y est ni forte , ni persécutée ; elle est méprisée ,
elle est jugée inutile. Ses victoires sont d'obtenir, pour
célébrer les saints mystères, une baraque où le prêtre
reste seul ; d'amener un Européen à faire réhabiliter son
mariage, dont il ne respectera pas mieux la dignité, ou
à faire baptiser son enfant, qui n'apprendra pas mieux à
prier. Quant à éclairer les infidèles , on le lui défend. Il y
a peu d'injures directes à craindre; mais, ô mon Dieu !
quelles plus sanglantes injures pour vos prêtres que celles
qui vous sont adressées sans cesse! Quel supplice plus
cruel que de voir des hommes bien élevés , instruits sui-
vant le monde, braves , généreux souvent et doués d'une
àme excellente, sacrifier tout pour le monde et ne vouloir
jamais rien faire pour Dieu, ni pour leur éternité? Cette
indigente chapelle, combien je l'aurais trouvée riche et
opulente, si seulement les quinze personnes qu'elle aurait
pu contenir s'y étaient entassées! Mais j'y restai seul à
prier pour la France. La messe commença ; je l'écoutai en
demandant à Dieu de toucher tant d'àmes égarées. Les
paroles latines qui frappaient mon oreille me donnaient
quelque espérance, quand je songeais à la longueur des
siècles écoulées depuis le jour qu'elles ont cessé de reten-
tir sur ces rivages , où la voix sacerdotale les murmure
de nouveau ; puis quelque roulement de tambour empor-
tait cette espérance, en me rappelant vers quel but se
tournent les cœurs; et je sortis percé comme d'un glaive
de ces paroles du dernier évangile : « In propria venit,et
sui eum non receperunt : 11 est venu chez soi, et les siens
ne l'ont pas reçu ! »
XXIX
Mon cher ami, nous voici de retour après une campagne
de dix-sept jours, qui a eu pour résultat la destruction de
Tegdempt et l'occupation de Mascara. Tegdempt était le
principal établissement d'Abd-el-Kader, qui avait cru le
placer hors de l'atteinte des Français. Il y avait construit
un fort et quelques maisons assez spacieuses. Le tout n'est
plus aujourd'hui qu'un amas de décombres. La plupart
des maisons ont été renversées , pour ainsi dire a coups
de pieds ; le fort , plus solidement bâti , a été miné en
quelques heures et s'est écroulé en quelques minutes.
Rien n'a pour ainsi dire été défendu : mais l'affaire n'était
pas d'enlever cette bicoque, c'était d'y arriver. Le gou-
verneur a voulu montrer qu'il pourrait aller la et plus
loin. De Tegdempt il a conduit à Mascara l'énorme con-
voi qu'il j voulait laisser, et il est revenu ici après avoir
tout ravagé sur le long chemin qu'il a parcouru. On s'est
peu battu , et bien que dans les diverses occasions où ils
ont osé attaquer l'arrière-garde de l'armée française , les
Arabes aient perdu assez de monde , ce ne sont pas ces
pertes qui leur seront sensibles ; nos malades seront peut-
être aussi nombreux que leurs blessés ; mais les moissons
détruites, mais le pays sillonné par nos colonnes et la
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 361
crainte de nous voir revenir, voilà ce qui jette parmi eux
le trouble et l'irrésolution. Il est à croire qu'Abd-el-Ka-
der, frappé en même temps sur d'autres points, et n'ayant
plus ces villes et ces châteaux qui le rendaient si fort dans
le pays, ne se trouvera plus en mesure de contraindre à la
guerre les tribus fatiguées qui voudraient faire la paix.
La situation de ces pauvres tribus est vraiment terrible :
d'un côté, le général Bugeaud leur dit : « Vous ne labou-
rerez pas; ou, si vous labourez, vous n'ensemencerez
pas ; ou , si vous ensemencez, vous ne moissonnerez pas; »
et il se montre homme à tenir sa parole ; de l'autre , Abd-
el-Kader crie à ceux qui traiteraient avec les Français qu'ils
seront damnés; et, pour donner plus de poids à ses ana-
thèmes , il tombe sur eux avec ses réguliers , les ruine et
les décime. Les Arabes fèront-ils un énergique et persé-
vérant effort contre nous? se soulèveront-ils contre leur
sultan? c'est la question. En même temps que les deux
partis les menacent , ils les tentent. Nous leur envoyons
des émissaires qui leur promettent notre protection con-
tre l'émir: l'émir trompe leur crédulité en leur jurant
que nous n'en pouvons plus ; que les Chambres sont fa-
tiguées de donner de l'argent pour l'Algérie; que les An-
glais vont nous faire la guerre en Europe ; que , forcés de
nous retirer, nous le laisserons plus puissant que jamais,
et qu'alors il sera sans mesure dans ses récompenses et
dans ses punitions. Du reste, il a fait d'immenses et , jus-
qu'à présent, d'heureux efforts pour empêcher tout, con-
tact entre les populations et nous. L'armée a marché dix-
sept jours sans voir venir à elle un seul habitant du pays
parcouru. Elle était gardée nuit et jour par un réseau de
vedettes qui la bloquaient dans sa marche. Heureusement
ses actes parleront assez haut.
562 LES FRANÇAIS
Je termine ici mes campagnes ; il me pousse des ailes
au cœur! IN 'étant attaché à l'Algérie par aucun devoir,
j'ai besoin de revenir; j'ai besoin de prier auprès de toi
dans nos églises honorées. Mais, avant de quitter l'Afri-
que, il faut que je te parle de l'un des plus rudes enne-
mis que nous y combattions.
Si tu veux savoir ce que c'est que la nostalgie , ce mal
dupavsdontsouffreut et meurent tant de pauvres exilés, je
puis tel'apprendre . L'âme s'ennuie en elle-même, ne prend
plus intérêt à rien de ce qui l'entoure, se sent dans une
prison, et, pareille à l'oiseau en cage, après avoir fait
d'inutiles efforts pour briser ses barreaux, se tapit dans
un coin, l'œil fixé sur cet espace qu'elle dévore, sur cet
obstacle qu'elle maudit. Aucune séduction, aucun désir,
aucun besoin ne la détourne plus de sa contemplation
amère. Bientôt le corps, subjugué par cette morne fureur,
se fatigue, languit, s'épuise, et devient lui-même inca-
pable de tout viril effort. On fait alors des rêves de mou-
rant, des rêves pleins de désespoir, d'injustice et de dou-
leur. On se trouve abandonné du monde ; on s'élève en
plaintes contre tous ceux que l'on aime ; on les accuse
comme s'ils avaient conspiré cruellement de n'être pas là
où l'on voudrait les voir, comme s'il dépendait d'eux d'ap-
paraître pour nous empêcher de mourir. On leur demande
pardon un instant après , et l'on s'irrite encore parce
qu'ils ne peuvent pas recevoir cette réparation qu'on pré-
tend leur faire d'une injure qu'ils n'ont pas connue. Au-
cune parole n'exprimera l'incomparable énergie avec la-
quelle la pensée du malade s'élance vers ces êtres si chers
qui sont si loin. Il se donne un funeste soin de recher-
cher tous les maux qui les peuvent frapper; il les plaint
sincèrement de ces maux imaginaires , puis il pense qu'il
EN ALGERIE, 56^
s'inquiète d'eux, et qu'ils sont indifférents. Il les voit
dans la paix, dans le plaisir... 0 quelle angoisse! Et
toujours il sent son pauvre cœur broyé sous cette meule
de leur infortune ou de leur oubli. 11 se plaît à la tourner
lui-même toujours; il l'arme de pointes nouvelles, il la
reud plus pesante, jusqu'à ce que, sous cette pression
implacable , tout refuge soit fermé à la moindre sensa-
tion d'espérance et de joie.
Contre toute raison, contre toute possibilité, on veut
s'en aller, on veut retourner aux lieux où s'en va le cœur,
non pas dans quelques jours, non pas demain , mais au-
jourd'hui, tout de suite, à L'instant. Ce serait trop d'at-
tendre une heure. Hélas ! Et l'on sait qu'il faut attendre
des mois entiers , des années même, et , si l'on revient du
mal dont on se sent frappé, braver mille fois la mort avant
de revoir son bien-aimé pays !
Point de consolation pour une pareille douleur, point
de remède contre ce noir délire. On souffre , et l'on veut
souffrir ; on pleure , et l'on veut pleurer ; on est fou de
tristesse, et l'on ne veut qu'accroître sa tristesse et sa
folie. iNe pouvant fuir, ne pouvant s'envoler, on se fait
une joie de se détruire rapidement. Mourir est une espé-
rance ; on échappera du moins par la mort.
^'attendez aucun secours des spectacles nouveaux que
vous feriez voir au moribond. Ou ils sont différents de
ceux qu'il désire, et, lui rendant son éloignement plus
sensible, ils excitent son dégoût et sou ennui jusqu'à la
rage ; ou , par quelque ressemblance , ravivant ses sou-
venirs , ils le brûlent et l'écrasent d'une émotion qu'il ne
peut supporter. « Ah ! mon Dieu ! disait en traversant les
moissons du Chélif un jeune soldat de la Beauce, voilà une
haie qui ressemble à chez nous !... Mais où est notre mai-
364 LES FRANÇAIS
son?... » Et si la maison avait paru, qui lui aurait mon-
tré sa mère?
Tous les malheureux qui , durant le cours de ces mar-
ches accablantes , se retirent à l'écart sans rien dire à
leurs camarades , se couchent sur le chemin , et se font
sauter la cervelle, ne sont pas des hommes fatigués:
beaucoup sont des nostalgiques. Souvent, le matin, au
sortir du camp, lorsque les premières lueurs du jour tei-
gnaient l'horizon, si quelque peu d'herbe se trouvait sous
nos pas, si quelques arbustes ornaient le ravin , si le vent
frais de l'aurore, en passant sur les moissons, nous ap-
portait cette bonne odeur qui s'exhale des blés mûrs , un
frémissement de joie épanouissait mon àme et me faisait
oublier les fatigues du sommeil. Cette nature si belle à
si peu de frais me rappelait, à moi heureux de ce monde,
des courses matinales faites au-devant du soleil, en
joyeuse et chère compagnie. J'oubliais et l'Afrique et la
guerre, et les pensées tristes qui s'étaient dirigées vers
toi, mon frère absent : j'étais en France, j'étais en des
lieux de la France où je fus heureux, où je n'irai plus.
Mon cheval m'emportait rapidement jusqu'aux lointains
éclaireurs , et la trompette qui sonnait derrière nous à
l'avant-garde me semblait un écho des fanfares de mon
cœur content. Mais ce plaisir, comme tant d'autres, trou-
vait sa prompte fin; cette bouffée passait, je songeais à
nos pauvres soldats. Ce qui n'était pour moi que l'a-
gréable souvenir de quelques instants heureux , ces fraî-
ches clartés de l'aube, ces brises matinales, ces buis-
sons couverts de rosée, c'était la poignante image de tous
leurs biens perdus. Ainsi jadis ils se mettaient en route
le matin, non le fusil sur l'épaule, non le sac au dos, et
d'un pas tyrannisé par le tambour, mais avec l'heureux
EN ALGÉRIE. 365
sentiment de leur liberté. L'alouette chantait, ils répon-
daient au chant de l'alouette en sifflant gaiement un bon
air de village ; ils ne portaient que la faux du moissonneur
ou la joyeuse hotte des vendanges. Ils n'allaient pas au
loin affronter la mort ou des blessures pires que la mort,
pour arriver le soir au lit de cailloux d'un bivouac sans
bois et sans eau ; ils étaient assurés de retrouver la chau-
mière ou l'étable , et le paisible sommeil du travailleur.
Hélas ! qu'on est heureux , après une journée laborieuse ,
d'avoir une étable , et devant soi quelques couples de
bonnes heures à bien dormir, sans s'inquiéter du temps
qu'il fera pendant la nuit ! Je les regardais, et, quoique
beaucoup d'entre eux , peut-èlre par l'effet de mes préoc-
cupations, me parussent tristes , je trouvais qu'en géné-
ral ils portaient leur peine bien courageusement. Mais
le jour s'avançait; à six heures du matin la chaleur était
déjà lourde. On avait quitté depuis longtemps l'oasis du
bivouac ; à mesure que le soleil montait, la contrée deve-
nait aride et difficile. 11 fallait traverser des gorges étouf-
fantes , franchir des montagnes dépouillées , des plaines
de sable ou de pierres roulantes, des espaces sans eau,
sans bois, sans végétation, sans limites. Si quelque chose
le matin avait rappelé le pays , plus rien maintenant dans
ces déserts ne ressemblait à la France; quelques heures
avaient rétabli toute cette distance effroyable, un moment
oubliée. C'est alors que le désespoir éclatait dans quel-
ques-uns de ces pauvres cœurs ; c'est alors qu'à l'arrière-
garde on avait peine à rallier les traînards, et que les
officiers couraient tantôt à l'ambulance demander des ca-
colets, tantôt annoncer au colonel qu'un homme de leur
compagnie s'était tué.
C'est alors aussi que je sentais vivement de toute la
366 LES FRANÇAIS
chaleur de mon àme , de toute la force de ma raison ,
combien, aujourd'hui plus que jamais, la société, repré-
sentée par les chefs qu'elle se donne , commet d'actes in-
humains, barbares, criminels, dont elle se doute à peine,
et qu'il n'est guère probable que Dieu lui pardonne ce-
pendant! J'ai dit qu'aucun secours n'était possible à ces
malheureux atteints du mal de l'exil et de la captivité ; je
me suis trompé. 11 est un secours qui pourrait prévenir
le mal , le guérir peut-être ; c'est le seul efficace, et je n'ai
pas besoin de le nommer ; mais aucun secours ne leur est
plus refusé que celui-là : rien ne parle de Dieu à ceux qui
ne l'ont jamais connu , rien ne le rappelle à ceux qui l'ont
oublié. Les chefs, il faut bien le dire, tristes victimes de
l'éducation que reçoit généralement en France la classe
élevée, n'éprouvant nullement eux-mêmes le besoin d'une
religion, ou ne sachant pas qu'ils l'éprouvent, n'imagi-
nent guère que la religion puisse devenir une source de
force et de courage, une consolation pour le soldat. M. le
général Bugeaud est, je crois, le premier gouverneur qui
ait permis à un aumônier de suivre les grandes expédi-
tions. M. l'abbé G'Stalter a fait cette campagne. On n'a
manqué envers lui ni de politesse ni de bienveillance,
mais on aurait pu entourer sa mission de plus de facilités
et de plus d'honneurs ; on aurait pu le traiter comme un
personnage utile , au lieu de le considérer comme une cu-
riosité , de l'accepter comme une bouche de plus dont il
fallait grever les vivres de l'armée pour complaire aux
préjugés de l'évèque. Grâces soient rendues néanmoins à
la bonne volonté du vaillant général ! M. G'Stalter a pu
consoler quelques soldats mourants, il en a empêché
d'autres de mettre fin à leurs jours.
Puisse bientôt venir le temps où nos drapeaux, qui don-
EN ALGÉRIE. 367
nent tant de gloire, seront partout accompagnés de cette
voix , de ce pouvoir qui console et raffermit ces obscures
victimes de la splendeur militaire. Un grand acte de jus-
tice sera accompli devant Dieu, devant le monde lui-
même, lorsque, bénis par le prêtre, ceux qui meurent
sans récompense, sans gloire, sans nom, et qui vont
disparaître sans laisser même un tombeau sur la terre
étrangère qui les aura dévorés, pourront cependant se
consoler de mourir!
Aveuglement des hommes ! Dans ces marches sans fin ,
dans ces camps désolés , dans ces garnisons meurtrières ,
il en aurait coûté moins pour entretenir des prêtres qui
auraient relevé le moral des soldats , qu'il n'en a coûté
pour fournir le quart du vin et des liqueurs fortes em-
ployés à les abrutir, et cet abrutissement ne les a sauvés
ni du désespoir ni de la mort !
XXX
CONCLUSION.
Depuis l'époque où s'arrêtent ces souvenirs, de grandes
choses ont été accomplies en Algérie. Pendant la secoude
marche sur Mascara, M. le général Bugeaud recevait des
lettres écrites au nom des tribus les plus importantes ,
probablement sous la dictée d'Abd-el-Kader, dans les-
quelles on étalait avec jactance la résolution de combattre
éternellement les Français (l). L'émir comptait encore
sur sa tactique ; il espérait fatiguer l'intrépide armée dont
il avait pu jusque alors éviter les coups. Ses espérances fu-
rent déjouées par des manœuvres dont l'habileté, la har-
diesse et la persévérance dépassèrent tout ce qu'on avait
vu. L'occupation agissante de Mascara, de Tlemcen, de
Milianah et de Médéah , établissant dans l'intérieur des
terres le centre de nos opérations, qui n'avait été jusque-
là que sur certains points de la côte , déconcerta les plans
de l'ennemi. A force d'intrépidité, nos soldats montrèrent
qu'ils sauraient, mieux que les indigènes eux-mêmes,
(i) Voyez la noie 5.
LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 569
supporter les difficultés du climat. Ils pénétrèrent dans
des lieux , à des distances où les Turcs ne s'étaient jamais
aventurés. Il n'y eut plus de repos, plus de sécurité, plus
d'agriculture possible. Les moissons furent ravagées, les
silos (greniers souterrains) découverts et vidés ; enfin ,
plusieurs fractions de tribus nous demandèrent la paix et
se mirent sous notre protection : ce fut le signal de la
ruine de l'émir. Ces premières défections en entraînèrent
d'autres ; nous pûmes protéger nos amis. On vit ce que
personne , quelques mois auparavant , n'aurait osé espé-
rer : le pays lui-même approvisionner nos garnisons , et
les Arabes qui avaient le mieux combattu pour l'émir
marcher sous nos drapeaux.
A partirdece jour, Abd-el-Kader fut vaincu. Le besoin
de la paix parla plus haut que le Coran ; on avait trouvé
dans le livre sacré des textes qui commandaient de nous
faire la guerre ; on y en trouva qui autorisaient , qui exi-
geaient presque la paix et la soumission au vainqueur.
Le maréchal Bugeaud , vainqueur d'Abd-el Kader dans
l'Algérie et vainqueur de l'empereur du Maroc sur les
frontières de l'empire , a pu venir en France , et toute la
France l'a entendu raconter avec simplicité ce qu'il avait
fait. Sa position ne lui a pas permis de dire nettement à
quel point une malheureuse politique a fait avorter la
victoire de l'Isly et celle de Tanger ; mais on l'a compris ,
et personne ne lui a imputé des torts qui n'étaient pas les
siens. On s'est plu à l'entourer d'hommages. Quelques
esprits jaloux ont seuls trouvé ces hommages excessifs.
Ceux qui connaissent la véritable situation des choses ,
et qui savent combien de difficultés de tout genre étaient à
vaincre et ont été vaincues , ne penseront jamais qu'on
puisse trop honorer l'homme de tète et de cœur qui a
570 LES FRANÇAIS
rendu si bravement de si éminents services à son pays.
Oui, c'est peu de chose que la bataille de l'Islv comparée à
quelqu'une de ces grandes batailles de l'empire, qui ont
à peine fait autant de bruit dans le monde. C'est peu
de. chose si l'on compare le nombre des forces engagées,
la valeur matérielle des trophées, les morts restés sur le
terrain. Mais si l'on songe à l'audace du coup, à l'ha-
bileté des manœuvres, à la difficulté d'aller chercher si
loin l'ennemi, à la difficulté de l'atteindre, cette bataille
prend la glorieuse place qu'elle doit occuper au rang de
nos belles journées militaires. Ce n'est pas la faute du
vaillant chef qui l'a gagnée si les négociateurs ont , en
quelque sorte, guéri la plaie que son épée venait de faire.
Avoir forcé Abd-el-Kader de chercher un refuge dans le
Maroc, avoir atteint Muley- Abderahman dans son em-
pire , l'y avoir frappé de telle sorte que ses fanatiques
sujets n'aient pas osé se ruer en masse sur le territoire
français, c'était un grand résultat. On pouvait compléter
ce résultat en forçant Abderahman de livrer Abd-el-Kader ,
dont la présence et la vie rendront toujours précaire la
soumission des Arabes de l'Algérie Abderahman, quel-
que respect qu'il ait pour l'iman de la guerre sainte ,
aurait fait les derniers efforts pour s'emparer de lui si la
paix avait été à ce prix. 11 craint Abd- el-Kader autant
qu'il l'admire, et l'intérêt politique aurait fait taire le
sentiment religieux.
Néanmoins M. le maréchal Bugeaud a pu dire que l'Al-
gérie était vraiment pacifiée au moment où il parlait, et
pacifiée d'une manière digne de la France IVous ne
sommes pas enfermés derrière des fossés et des murailles,
nous n'avons d'autres limites que celles du royaume.
Tout est à nous entre Tunis, Maroc et le désert; et celte
EN ALGÉRIE. 7,71
vaste zone, aujourd'hui parcourue en tous sens par nos
armes ( à l'exception de la Kabylie que nous enfermons ,
et qu'il faudra bien un jour réduire), voit des établisse-
ments français naître et prospérer jusque sur ses points
les plus reculés. Les garnisons de l'intérieur ne sont plus
des tombeaux, mais des séjours supportables, agréables
même , où règne le travail , où respire la vie.
En même temps de nombreux villages s'élèvent dans la
Mitidja, les terres anciennement cultivées y recouvrent
leur fertilité ; on défriche les espaces que l'apathie mu-
sulmane laissait se couvrir de broussailles séculaires ; des
routes commodes et sûres sont ouvertes au commerce et
à l'industrie. De l'aveu des meilleurs juges, confirmé par
l'expérience , l'Algérie peut devenir une source de ri-
chesses.
Voilà l'œuvre glorieuse de nos armes, mais cette œuvre
n'est pas achevée.
Lorsque j'étais en Algérie, !e commandant supérieur
de Philippeville écrivait : « Nous n'avons pas moins de
douze cents individus à suivre du doigt et de l'œil , la
nuit comme le jour. » Ces quelques mots disent assez
comment se forme la population européenne de l'Algérie.
Qui ne comprend que, même en admettant comme par-
faite et durable la soumission des indigènes, ces Euro-
péens sans aveu , dont le nombre s'accroît chaque jour, et
dont la vie algérienne est loin de guérir les vices , finiront
par être un véritable danger !
Or, que fait-on pour moraliser ces masses perverses ?
Rien , ou presque rien.
Les Arabes, quoique pacifiés, seront longtemps encore
enclins à la révolte, et, dans ce moment même, une
nouvelle prise d'armes d'Ahd-el-Kader inspire de vives
r,72 LES FRANÇAIS
inquiétudes. Que fait-on pour s'assimiler ces populations
fanatiques, assez promptes à oublier leur religion pour
les avantages du trafic et du plaisir, mais plus promptes
encore, lorsque les profits du commerce ont réparé leurs
pertes , à courir aux armes , à la voix de celui qui repré-
sente à la fois chez eux l'indépendance et la religion? Que
fait-on pour les attacher à la France, pour changer leurs
idées et leurs mœurs, pour apaiser ce fanatisme redou-
table? On ne fait rien , absolument rien; et, qui pis est,
on ne veut rien faire.
Cependant ce ne sont pas les éléments du bien qui
manquent. Parmi ces Européens d'Alger il y a des chré-
tiens admirables , pleins de dévouement et de zèle , qui
seraient prêts aux plus grands sacrifices ; dans le clergé
français on trouverait en abondance des apôtres ; tous
nos religieux seraient heureux de donner leur vie pour la
conquête chrétienne de cette terre , infidèle encore sous
les drapeaux français ; ils seraient hospitaliers , maîtres
d'école, missionnaires, agriculteurs, savants ; il y aurait,
si on l'avait voulu , même un ordre militaire. Tant de
bonnes volontés n'ont point été secondées , ou même ont
rencontré des entraves. A la vérité, chaque localité à peu
près est pourvue d'un curé ; mais que peut un pauvre
prêtre tout seul , qui n'a souvent qu'un admirable zèle ,
en présence de nos officiers imbus de philosophisme , ou
de nos sujets arabes , dont il faut d'abord parler la langue
et ensuite connaître la loi religieuse , pour les amener aux
convictions chrétiennes !
11 faudrait des moines , des corporations d'hommes et
de femmes pour suffire à tant de besoins divers. Ces
congrégations réussiraient , car elles ne manqueraient
point de courage , et la grâce de Dieu ne leur manquerait
EN ALGERIE. 375
point. On l'a vu, on le voit tous les jours par l'exemple
que fournit le récent établissement des trappistes. Ces
pieuxsolitairesluttentcontre desdifficultés de tousgenres;
mais ni la pauvreté, ni les maladies, ni les désastres, ni
la mort ne les découragent. Les chrétiens les admirent ,
les musulmans les aiment et les bénissent.
Mais , tandis que l'on reçoit les trappistes auprès d'Al-
ger , le gouvernement , qui n'a point encore doté d'une
église la redoutable population de Philippeville, bâtit a
grands frais une belle mosquée dans cette ville, où il n'y
ii pas un Arabe.
J'ose le dire , tant que la population européenne infé-
rieure de l'Algérie ne sera pas morale , c'est-à-dire chré-
tienne , elle sera un danger pour notre établissement ;
tant que les Arabes ne seront pas chrétiens , ils ne seront
pas Français, et taut qu'ils ne seront pas Français, nul
gouverneur , nulle armée ne pourra garantir pour un
mois la durée de la paix.
Cette conviction est si profonde, même chez ceux qui
espèrent le plus de l'Algérie , que tout leur rêve est d'ar-
river à tenir le pays avec un effectif armé de soixante
mille hommes seulement , vivant des ressources du sol;
et encore sont ils unanimes pour dire qu'un tel idéal ne
se peut réaliser qu'autant que la paix durera eu Europe.
Or qu'y a-t-il de plus incertain que le maintien de la paix
entre la France et l'Europe, entre la France et l'Angle-
terre particulièrement?
On ne peut se défendre de prévisions qui serrent le
cœur, lorsque l'on songe à tout ce qui peut résulter du
premier coup de canon tiré sur la Méditerranée. Le chré-
tien , voyant la religion négligée à dessein par ceux qui
sont chargés d'établir en Algérie la puissance française ,
574 LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE.
murmure avec effroi cet oracle divin , tant de fois réalisé
parmi les hommes : Nisi Dominus œdificaverit domum ,
in vanum laboraverunt qui œdificant eam.
Dieu protège la France !
FIN.
NOTES.
NOTE I.
(Introduction, page 2.)
SDR LA DURÉE DK L'ISLAMISME.
« Le prophète Daniel avait dit au roi de Babylone que la grande statue
qui lui avait été montrée en songe, et qui était composée de quatre mé-
taux successifs, l'or , l'argent , l'airain , le fer, finissait par dix doigts de
pied moitié de fer et moitié d'argile, c'est-à-dire que cet empire colos-
sal, qui devait passer successivement à quatre dynasties ou nations, les
Assyriens , les Perses, les Grecs, les Romains, finirait par une dizaine de
royaumes moitié romains et moitié barbares. Le prophète vit ensuite plus
distinctement la quatrième nation souveraine , la quatrième béte, la bête
aux dents de fer et aux ongles d'airain , ayant sur sa tète dix cornes ; et
il lui fut dit que ces dix cornes étaient dix rois ou royaumes qui devaient
s'élever du quatrième empire, de l'empire romain. Sept siècles après Da-
niel, l'apôtre saint Jean, le prophète de la nouvelle alliance, vit la
même béte avec dix cornes, et il lui fut également dit que ces dix cornes
étaient les dix rois. 11 vit de plus, assise sur cette bête , une femme vêtue
de pourpre et d'écarlate , enivrée du sang des saints et du sang des mar-
tyrs; et il lui fut dit que cette femme était la ville assise sur sept mon-
tagnes, la grande ville qui régnait sur les rois de la terre , et que les dix
cornes ou rois, après avoir combattu pour elle, finiraient par la haïr ,
376 NOTES.
par la réduire à la dernière désolation, par la dépouiller, par dévorer
ses chairs, et parla brûler au feu. Et nous avons vu une dizaine de rois
et de peuples barbares, d'abord à la solde de Rome et de son empire , la
prendre en haine, la dépouiller de sa gloire et de ses richesses, dévorer
ses chairs ou ses provinces, et la livrer elle-même aux flammes.
« Le prophète Daniel avait vu quelque chose de plus. Pendant que je
considérais les dix cornes , dit-il , voilà qu'une autre petite corne s'éleva
parmi les autres, et trois des premières cornes furent arrachées de de-
vant elle ; et voilà que cette corne avait des yeux comme les yeux d'un
homme, et une bouche qui parlait grandement. Et comme je regardais
attentivement, voilà que cette corne faisait la guerre aux autres, et
qu'elle prévalut contre eux. Sur quoi l'un des assistants me dit: la qua-
trième béte sera le quatrième empire sur la terre. Les dix cornes sont
dix rois qui s'élèveront de cet empire; il s'en élèvera après eux un autre ,
qui différera des premiers et sera plus puissant, et il abaissera trois rois.
Et il dira des discours contre le Très-Haut; et il foulera aux pieds les
saints du Très-Haut; et il s'imaginera qu'il pourra changer les temps et
la loi: et ils seront livrés en sa main jusqu'à un temps , deux temps et
la moitié d'un temps. Et le jugement se tiendra; et ils lui ôteront la
puissance ( littéralement la sultanie), pour la détruire et l'anéantir
jusqu'à la On. Saint Jérôme dit sur cette prédiction : « Tous les écrivains
ecclésiastiques ont enseigné qu'à la consommation du monde , lorsque
l'empire romain sera à détruire, il y aura dix rois qui partageront entre
eux l'univers romain , et qu'il s'élèvera un onzième petitroi qui vaincra
trois des dix. •-
« Or tout ceci , nous allons le voir s'accomplir. Nous allons voir s'élever
au fond de l'Arabie , parmi les descendants d'ismaël , un nouveau roi , un
nouveau sultan, qui, faible d'abord, humiliera dans l'espace d'un siècle
trois des dix rois qui se sont partagé le monde romain. Nous verrons, dans
l'espace d'un siècle, l'empire naissant de Mahomet anéantir le royaume
des Perses en Orient, abattre celui des Visigothsen Espagne, et humilier
profondément l'empire de Constantinople , en attendant qu'il le détruise
tout à fait. Cette nouvelle corne aura des yeux; ce roi, ce sultan nou-
veau , fera le voyant , le prophète ; mais ses yeux ne seront que des yeux
d'homme, sa prophétie sera de l'homme et non pas de Dieu. 11 parlera
pompeusement pour, sur et contre le Très-Haut; car l'expression origi-
nale présente ces trois sens, mais surtout le dernier. 11 parlera pompeu-
sement pour le Très-Haut, contre les idolâtres; sur le Très-Haut, avec
les Juifs ; et contre le Très-Haut , en niant la divinité de son Christ et en
attaquant sur cet article fondamental la foi des chrétiens. Cette corne,
cette puissance , fera la guerre aux saints du Très-Haut et prévaudra
sur eux. Le mahométisme ne cessera de faire la guerre aux chrétiens,
NOTES. 577
appelés saints dans le langage de l'Écriture , et prévaudra sur eux dans
tout l'Orient et dans toute l'Afrique Cette nouvelle corne, ce nouveau
roi , s'imaginera pouvoir changer les temps et la loi. Le mahométisme
introduira une nouvelle manière de compter les années : au lieu de célé-
brer, ou le samedi avec les Juifs, ou le dimanche avec les chrétiens , il
célébrera le vendredi; et à la loi de Moïse, et à la loi de Jésus-Christ,
il substituera l'Alcoran. Cette corne, cet empire , aura ainsi la puissance
jusqu'à un temps, deux temps et la moitié d'un temps. C'est-à-dire,
dans le langage prophétique , un an , deux ans et la moitié d'une année ,
ou, comme dit l'apôtre saint Jean , quarante-deux mois ou douze cent
soixante jours. Or, pour se retrouver dans leurs années lunaires avec
les années solaires, les mahométans ont une manière de compter par
mois d'années ou cycle de trente ans. Sur ce pied, les quarante-deux
mois que doit durer cet empire antichrétien seraient donc de douze cent
soixante ans , et comme il a commencé vers l'an 622 , il finirait vers l'an
1882.
« Ainsi que nous l'avons déjà remarqué, on pourrait même, dans ces
expressions de Daniel et de saint Jean , un temps, deux temps et la moi-
tié d'un temps, découvrir, pour la puissance mahométane , comme trois
périodes: une première, d'accroissement ; une seconde, de lutte; une
troisième, de décadence. Pendant un temps, douze mois d'années, ou
trois cent soixante ans, depuis (J22 jusqu'à 982, vers la fin du Xe siè-
cle, le mahométisme triompha presque partout sans beaucoup d'ob-
stacles. Pendant deux temps, deux ans d'années ou sept cent vingt ans ,
depuis la fin du xe siècle où les chrétiens d'Espagne commencèrent à
repousser les mahométans et firent naître les croisades, jusqu'à la On du
xviic siècle, il y eut une lutte à peu près égale entre le mahométisme
et la chrétienté. Depuis la fin du xvn' siècle , où Charles de Lorraine
et Sobieski de Pologne , achevant ce que Pie V avait commencé à la
journée de Lépanle, brisèrent tout à fait la prépondérance des sultans,
le mahométisme est en décadence. Enfin, il est non-seulement pos-
sible , mais très-piobable, qu'à dater de cette dernière époque, le com-
mencement du xv ni0 siècle, après la moitié d'un temps, six mois
d'années, ou cent quatre-vingts ans , vers 1882, ce soit fait de cet em-
pire antichrétien.
« Enfin se tiendra le jugement. Déjà en Daniel nous avons vu le Très-
Haut, avec ses veillants et ses saints , juger le roi de Babylone. Nous
l'avons vu pareillement, dans l'Apocalypse, juger, avec les anges et les
saints , Rome idolâtre et ivre du sang des martyrs. Ici nous le voyons
jugeant l'empire antichrétien. Lorsque la sentence contre Rome ido-
lâtre s'exécuta par les Barbares, la puissance fut donnée aux saints du
Très-Haut , aux chrétiens , qui formèrent dès lors de nouveaux royaumes ,
378 NOTES.
un nouveau genre humain nommé chrétienté. Lorsque la sentence finale
s'exécutera contre l'empire antichrétien de Mahomet, alors seront
données au peuple des saints la souveraineté , la puissance, la gran-
deur de tous les royaumes qui sont sous le ciel.» {Histoire universelle
de l'Église catholique, par M. l'abbé Rorhbacher, tome x.)
NOTE II.
(Page 37.)
LE COLONEL D'ILLENS.
M. d'IUens, blessé dans une rencontre avec les Arabes, est mort sur
le champ de bataille dans le courant de l'année 1843. Il était colonel.
J'ai entendu de sa bouche la peinture que j'ai faite des premiers temps
de l'occupation de Milianah, et je me suis même attaché à reproduire
souvent ses expressions. On concevra que de pareils détails m'aient vi-
vement frappé , et que je n'en aie rien perdu. Plus tard j'ai confronté ce
que j'avais écrit de mémoire , avec un rapport d'ensemble adressé par
lui au gouverneur général , et dont il voulut bien me donner communi-
cation. M. d'IUens était un soldat de fortune; il avait su enrichir de con-
naissances variées un esprit juste et naturellement distingué. Son carac-
tère était plein de force, de simplicité et de douceur. Il avait trouvé dans
M. le maréchal Bugeaud, son vieux compagnon d'armes, un équitable
appréciateur de son mérite. Sa mort a été unanimement et sincèrement
regrettée. Je me rappelle, en pensant à lui, ces vers d'un vieux poème
sur la mort de Du Guesclin :
On doit regretter les faits d'armes
Qu'il fit pendant que il vivoit.
Que Dieu ait pitié sur toute âme
De la sienne, car bonne estoit.
NOTES. 379
NOTE II bis.
(Page 133.)
ETAT DES PETITES GARNISONS EN 1840.
Lettres écrites du Fondouck.
« Les maladies continuent leurs ravages sur les garnisons du Fondouck
et de Kara-Mustapha , et déjà bon nombre des hommes du premier
bataillon , venus pour renforcer nos garnisons , sont atteints de la fièvre.
Nous comptons aujourd'hui cent douze hommes à notre hôpital tempo-
raire, et près de deux cents malades à la chambre dans les deux camps.
Il n'y a plus en ce moment que trois officiers sur dix-huit en état de
faire leur service ; les deux officiers de santé attachés à l'hôpital et l'aide-
major sont également malades. Nous avons lieu de craindre que bientôt
le service de santé ne puisse plus se faire.
« Quoique les états présentent encore six cents hommes disponibles
dans les deux camps, la moitié de ces hommes ne pourraient pas soute-
nir une marche de deux heures ; ils sont tellement faibles, qu'ils ont
même de la peine à se rendre au poste lorsqu'ils sont de garde.
« Je vois avec un profond chagrin que le 58e aura peine à sortir de la
position fâcheuse où il se trouve. S'il eût été relevé il y a un mois, la plu-
part de ses malades se seraient promptement rétablis ; aujourd'hui , affai-
blis par des rechutes successives, beaucoup mourront; il faudra bien du
temps pour guérir les autres.
«Jusqu'à présent j'ai tout supporté, mais, à la vue de tant de mi-
sères, je sens mon moral s'affaiblir et mes forces m'abandonner. Le 58°
n'est plus que l'ombre de celui qui est arrivé en Afrique.
« 27 août. — Chaque jour le nombre de nos malades augmente. Cent
quatre-vingts se sont présentés ce matin à la visite du docteur; tout
étaient assez atteints pour qu'on fût obligé de les exempter du service.
Sur les deux cent trente hommes venus du premier bataillon avec le
dernier convoi, on en compte déjà une centaine tant à l'hôpital que
malades à la chambre. L'état sanitaire de Kara-Mustapha n'est pas plus
satisfaisant. Nous avons perdu hier un officier, atteint de la fièvre de-
380 NOTES.
puis quelques jours seulement. A cinq heures il était encore debout, cau-
sant avec ses camarades; à cinq heures et demie il éprouva un violent
mal de tête , et à six heures il était mort. Ce coup subit a plongé le cam p
dans la tristesse.
« Si un changement de température n'arrive bientôt, il est à craindre
que sous peu nous ne puissions plus relever nos hommes de garde.
«Lorsqu'on viendranousrelever.il sera nécessaire d'avoir un grand
nombre de voitures pour nous emmener, car, sur les neuf cents hommes
environ qui occupent le Fondouck et Kara-Mustapha, il ne s'en trouve pas
trois cents en état de marcher jusqu'à la Maison-Carrée.
Lettres de Djigelli.
Mai 1840.
« Nous sommes en guerre et en paix avec les Kabyles. Ils aiment à tra-
liquer, à se faire donner des cadeaux; ils viennent nous vendre des den-
rées, et le lendemain ils pillent nos marchands qui vont leur en porter.
L'eau étant rare dans la ville, nous sommes obligés de mener boire le
troupeau un peu au-dessus du dernier blokaus. C'est une tentation à la-
quelle nos voisins ne résistent pas. On les bat, ils viennent demander
pardon, reparaissent au marché et recommencent bientôt. D'ailleurs il y
a deux partis chez eux, l'un est pour la paix , l'autre est pour la guerre ;
ce dernier est malheureusement le plus fort ; il intimide l'autre et le sé-
duit souvent.
« 8 juin. — L'état sanitaire est excellent il n'y a que 53 malades à l'hô-
pital. Les Kabyles, occupés de leurs récoltes, sont parfaitement tran-
quilles et viennent commercer.
« 15 juillet. — Les maladies commencent à sévir. Nous avons aujourd'hui
deux cent vingt-cinq hommes à l'hôpital et une centaine de malades en
chambre. Plus de la moitié des officiers sont atteints par la fièvre. 11 n'y
aura bientôt plus personne pour monter la garde; il a fallu réduire consi-
dérablement les avant-postes, faute d'hommes valides. Les Kabyles, moins
occupés aux champs, recommencent les hostilités.
« 9 octobre. — Un soldat de la légion étrangère est allé rejoindre deux
de ses camarades qui ont déserté chez les Kabyles , et qui peuvent être
très-dangereux , parce qu'ils ont reçu une assez bonne éducation et qu'ils
ont une intelligence trcs-développée. L'un d'eux était recommandé par
un pair de France, ancien ministre.
« Dans l'espace de quelques jours sept hommes ont encore déserté. Un
avis lu aux troupes les avait prévenues que les Kabyles décapitaient les
NOTES. "81
déserteurs; le soir même, trois hommes désertèrent de nouveau. Crai-
gnant que ces désertions ne devinssent encore plus nombreuses, le com-
mandant supérieur mit un Kabyle en campagne pour aller chercher les
têtes des derniers déserteurs , qu'il savait avoir été assassinés à trois lieues
des avant-postes. Le lendemain au matin, les têtes furent apportées; on
les exposa publiquement. Le spectacle affreux de ces têtes, encore par-
faitement reconnaissables, produisit une impression profonde; mais les
ennuis de la captivité furent plus forts; la désertion continua. Ce der-
nier trait peint la situation de nos troupes dans ces garnisons exécrables.»
NOTE III.
(Page 134.)
RÉPONSE DES CHEFS ARABES A DNE PROCLAMATION DU GOUVERNEUR-GENERAL
DE L'ALGERIE.
« Louanges à Dieu.
« De la part des fidèles serviteurs du Dieu tout-puissant, de ceux qui
font la guerre pour la gloire de son nom , des grands marabouts , aghas ,
kaïds et sheikhs soumis à l'autorité du prince des croyants, Abd-el-Kader.
« Au gouverneur de la ville d'Alger seulement (1).
« Salut à celui qui suit la vraie voie et qui a abandonné la voie du mal.
« Que Dieu éloigne de vous toute prospérité et rapproche de vous tout
malheur! Nous avons trouvé et lu votre proclamation; elle a excité en
nous le plus vif étonnement. Il est impossible qu'un être raisonnable puisse
exprimer de semblables idées. Celui qui réfléchit à la conséquence des
événements peut prévoir facilement qu'elle sera entièrement contraire à
vos désirs et à vos projets, et que vous serez bientôt, s'd plaît à Dieu, forcés
d'abandonner le pays de l'islamisme ; bientôt vous en arriverez à ce point,
et ce sera votre faute; votre impatience et votre peu de sagesse en au-
ront été cause. En elfet, lorsque vous étiez en paix avec notre seigneur
l'imem, prince des croyants, El-Adj-Abd-El-Kader Ben-Mahhi-El-Din,
vous avez joui d'une abondance dent vous n'aviez pas d'idée dans votre
pays; vous avez été trop tôt rassasiés.
« Quant à nous, nous vous combattrons jusqu'à ce que vous soyez vain-
cus : des présages antérieurs nous l'assurent. Comment pouvez-vous
(!•) C'est-à-dire qui ne gouverne que la ville d'Alger, le reste du pays étant
au pouvoir des croyants.
582 NOTES.
penser, en la fausseté de votre jugement , que nous puissions abandon-
ner notre religion et y forfaire ? Non, par Dieu , cela ne sera pas ! La guerre
seule existera entre vous et nous. Cette guerre sera même soutenue par
nos enfants , jusqu'à ce que Dieu fasse connaître sa décision ici-bas.
« Nous resterons soumis à notre seigneur et maître, et nous ne forfairons
jamais à ses ordres. Par Dieu, nous éprouvons une grande joie lorsque
nous apprenons que vous devez faire une excursion quelque part que ce
soit, car nous trouvons ainsi l'occasion de vous combattre et de tuer vos
plus braves guerriers, dont vous êtes forcés de semer çà et là les cada-
vres dans les ravins et les broussailles.
« Vous nous menacez de dévaster nos moissons et de pénétrer dans
toutes nos provinces. Nous n'attachons aucune importance à la destruc-
tion de ces moissons, attendu que les terres de vos seigneurs les Arabes
sont sans limites, et que leur fertilité est immense. Quel dommage peut
nous causer ce que vous pourriez détruire? Nous habitons sous la tente
et nous montons les plus nobles des coursiers. Nos bétes de somme sont
innombrables. Vous ne nous inspirez aucune crainte.
« Vous nous dites de reconnaître votre domination et votre gouverne-
ment, comme l'a fait la province de Constantine; cette province même
sera la cause de votre ruine ; ses habitants ont été attirés par l'espoir du
gain et du pouvoir; ils vous abandonneront quand ils auront appris à
connaître votre injustice et votre cupidité. Demain vous trouverez des
ennemis dans ceux que votre aveuglement vous fait considérer aujour-
d'hui comme amis.
« Reviens donc à des idées plus raisonnables. Eh quoi! ne sais-tu pas
que, tandis que tu viens parcourir sans aucun fruit notre pays, nos
guerriers s'enrichissent des dépouilles de tes sujets , que tu as laissés sans
défense à Boulîarik, Douera, etc., et même jusqu'à Alger? Au lieu de
venir abattre nos masures , que nous t'abandonnons , va donc porter se-
cours aux établissements si riches de ceux dont la garde t'est confiée.
« Tu nous menaces d'occuper Beni-Salah, Hamza, etc.; mais n'as-tu
pas déjà occupé Médéah et Milianah? A quoi te servent ces villes si bien
fortifiées, si ce n'est à devenir le tombeau de tes plus braves soldats? Tu
ne pourrais adopter un système meilleur à nos intérêts, car il fait fuir
sous nos drapeaux les soldats qui meurent de faim chez toi , et il empêche
nos musulmans d'abandonner leur religion pour une si triste existence.
« Tu nous dis que tu nous feras la guerre pendant dix et quinze ans ;
nous, nous ne mettons pas de limite à cette guerre ; nous vous combat-
trons pendant la durée de notre vie. Cette guerre fait notre félicité; par
cette guerre nous obtiendrons le bonheur dans cette vie et dans l'autre !
« Tu nous dis de nous soumettre à ta domination , et que tu respec-
teras la loi du Prophète. Abandonne ta religion du fond de ton cœur ; dis
NOTES. 383
aussi du fond de ton cœur la parole sacrée qui est notre profession de foi :
« Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mohammed est son prophète.
« Observe les lois prescrites par lui, et après nous verrons si nous
devons nous soumettre à ta domination.
« Écrit par ordre des principaux chefs de l'émir Abd-el-Kader, le 1 7
de rabiah 1256 ( juillet 1840). »
REPONSE A UNE PROPOSITION D'ÉCHANGE DE PRISONNIERS.
« Louanges à Dieu.
« De la part de tous les gens de Mouzaya , ainsi que de leur caïd Sidi-
Yaya-Ben-Ismaêl et de leur cadi , au hakem de Blidah;
« Le salut soit sur celui qui suit le droit chemin.
« Nous avons reçu ta lettre et nous en avons compris tout le contenu.
Quant aux femmes et aux enfants que vous avez, nous ne voulons pas
les ravoir en échange de notre, soumission aux Français; mais nous vou-
lons bien les échanger contre vos frères les Français, qui sont chez nos
frères les Musulmans, selon les anciens usages qui existent entre les
Musulmans et les impies. Si vous refusez, les femmes et les enfants ne
manquent pas chez les Musulmans; cependant ceux-là ne peuvent guère
augmenter le nombre des vôtres. Comment avez-vous pu penser que
nous nous soumettrions à vous pour dix ou pour cent âmes? C'est une
idée qui n'a pas pu venir à un homme d'esprit. Quand même les habi-
tants de l'est et ceux de l'ouest se soumettraient à vous, vous ne rece-
vriez de nous que des coups de fusil ; à plus forte raison aujourd'hui que
tous les Musulmans sont d'accord pour n'avoir plus qu'une seule et même
parole, celle de l'islamisme. C'est au point que celui qui vous porterait
des denrées, quand même il marcherait la nuit, serait arrêté et conduit
chez notre maître le sultan (que Dieu le protège), qui le ferait mettre à
mort. Vous nous dites que vous avez déjà fait des fortifications chez les
Benisalahs ; mais vous en aviez déjà fait à Médéah et à Milianah; cepen-
dant les Musulmans ne s'inquiètent pas du tout de vous; vos troupes qui
sont à Médéah et à Milianah, c'est comme si vous les aviez mises en
prison et condamnées à l'exil : tous les jours il en meurt, d'autres se
sauvent chez les Musulmans en criant la faim, et vos garnisons sont
bloquées par des bataillons. C'est là le sort que vous donnez à ceux qui
vous obéissent. Un homme de sens ne renoncera jamais à sa religion pour
un avantage pareil. Quant aux Mouzaya et aux Benisalahs, partout où
ils vont ils peuvent vivre, car les terres musulmanes sont longues et
larges. Quant à ce que vous demandez de vous donner des nouvelles de
384 NOTES.
l'ouest, si nous en recevons, nous n'en recevrons que de bonnes; nous
croyons en Dieu et en son apôtre; que le sultan existe ou non, nous ne
nous détacherons jamais de notre religion , et nous ne ferons* que ce qui
est permis par notre Dieu et notre prophète. Ne croyez donc pas aux pa-
roles fausses des menteurs qui ont renié leur religion pour vivre chez vous.
Quant à ce que vous dites de la puissance des Français, elle parait telle
à vos yeux, mettons qu'il en soit ainsi; pour nous, nous croyons que la
puissance de notre religion est beaucoup plus grande.
« Dans cet écrit il y a tout ce qu'il faut pour un homme qui réfléchit.
Salut. »
(Le cachet , qui est un peu confus, est ainsi traduit : Yaya, (tu Aly-
Ben-el-Hadj-Masaad.)
NOTE IV.
(Page 187.)
EXHORTATIONS A LA GUERRE SAINTE.
El-Hadj-Ufahy-ed-Din-ben-AH-ben-Embarek (4) à tous les gens
du Sahel, de l'Est el de l'Ouest (1835).
« Que la miséricorde de Dieu soit sur vous.
« Les croyants sont entre eux comme les pierres d'un bâtiment ; c'est
mutuellement qu'ils se soutiennent. 11 convenait que nous nous avertis-
sions; nous l'avons fait, mais vous avez été sourds à nos conseils. Vous
avez tous été d'accord pour devenir des infidèles; vous avez servi le mé-
créant du fond de votre cœur; vous ne redoutez pas la colère de Dieu ;
vous ne vous souvenez plus du jugement dernier.
« Vous devez cependant vous rappeler que l'an passé, quand la bonne
intelligence existait entre nous, vous avez vendu, acheté et commercé
avec toutes sortes d'avantages; votre aveuglement a rompu cette bonne
intelligence et vous a jetés dans la fausse voie; aussi ce qu'il vous reste
à faire aujourd'hui est d'offrir à Dieu votre repentir, et de vous jeter dans
les bras des vrais croyants.
« Abandonnez donc le Sahel , et venez ; ne craignez ni pour vos biens
(1) Ce Mahy-ed-Din (Appui de la religion) est celui qui fut agha des Arabes
au service des Français.
NOTES. 385
ni pour vos personnes. Je vous jure au nom de Dieu qu'il ne vous sera
rien fait. Venez, et vous réjouirez Dieu, les prophètes et tous les vrais
fidèles.
« Sachez, au contraire, que si vous continuez à servir les mécréants,
vos têtes et vos biens ne seront plus respectés par les musulmans : ils
pourront s'en emparer. Ainsi s'exprime la loi.
« Comprenez donc enfin nos paroles; réunissons-nous ; et le bien
comme le mal nous seront désormais communs : le même cœur fera agir
les mêmes bras.
« Mais si vous vous obstinez à mépriser nos discours, le jour viendra
où il ne vous restera que d'inutiles regrets. L'infidèle ne saurait demeurer
longtemps ; l'heure approche où Dieu l'exterminera , et rien ne pourra
non plus vous préserver alors de sa colère. Salut.
« Ne craignez point qu'il vous arrive comme à El-Abey-Ben-Alouah;
avec la protection et l'aide de Dieu , nous lui rendrons tous ses troupeaux
et tous ses biens (1). »
Ahmed-ben-Mohamed-ben-Salem (1) « tous les Zouathnas
de la Metidja.
Juillet 1838.
Après les compliments, etc. :
« Jusqu'à quel point vous êtes-vous donc oubliés , pour rester encore
dans la dépendance des Français? Vous êtes cependant musulmans,
vous êtes nos frères, nos amis, et, moi le premier, je suis des vôtres. Je
suis et j'ai toujours été votre meilleur conseiller. Vous n'ignorez certai-
nement pas mes dispositions à votre égard.
« Si vous suivez mon avis, retournez à vos demeures, allez à vos ré-
coltes. Les impies (que Dieu les maudisse !) ne vous seront d'aucune uti-
lité. Vos propriétés, votre religion surtout, voilà ce qui vous servira. Ne
craignez rien, je vous donne l'aman (le pardon) de ma part et de la part
du sultan; aman entier, et qu'aucun prétexte ne fera violer.
« Dieu a dit :
« On doit pardonner à ceux qui ont oublié leurs devoirs.
« Vous êtes musulmans ; or le prophète , sur qui soit le salut, a dit :
(1) Les troupeaux de ce Ben-Alouah avaient sans doute été enlevés par les
Français ou leurs alliés.
(2) Ben-Salem, bey de Sebaou , l'un des khalifas d'Abd-el-Kader les plus
actifs et les plus dévoués.
2S
586 NOTES.
« Les musulmans devront se soutenir entre eux, comme les pierres
d'un mur se prêtent mutuellement appui.
« Dieu a dit aussi :
« Ne vous rapprochez pas de ceux qui ont été injustes, de crainte
que, comme eux, vous ne brûliez dans les flammes éternelles.
« 11 a dit aussi :
« N'aidez en rien les ennemis, obéissez à la voix de Dieu, car il eut
terrible dans ses châtiments.
« Et dans un autre passage :
« Que la vie de ce monde ne vous éblouisse pas.
« Ainsi donc soyez nos frères; rangez-vous à notre obéissance. Quant
à moi , j'espère bien que vous serez inscrits parmi nos soldats ; vous serez
soldats victorieux; les tribus trembleront à votre nom; vous regagnerez
la protection de Dieu et de son prophète. Plus rien ne vous résistera
alors; l'ennemi fuira à votre approche, et le diable rentrera dans l'enfer.
« Ne suivez pas la voie de vos sens ; elle vous conduit à votre perte ;
elle vous éloigne de Dieu et de sa loi. Ne pensez pas au traitement rigou-
reux que vous avez éprouvé de la part du sultan; cet événement mal-
heureux était écrit dans le livre du destin , et Dieu seul pouvait le prévoir.
« Je le répète , vous êtes croyants ; vous savez toutes choses aussi bien
que moi; et vous savez également que lorsque Dieu aime une de ses
créatures, il l'accable de maux pour l'éprouver et pour la combler ensuite
de ses grâces.
« Ainsi, mes amis, retournez à moi et à vos coreligionnaires, vous en
serez récompensés en ce monde et dans l'autre.
Salut.
P. S. « Vous devez bien voir que je ne désire en toute chose que vous
donner de bons conseils, qui serviront dans ce monde et dans l'autre. Je
ne demande de vous aucune marque de reconnaissance; c'est votre bien
que j'ai en vue, parce que vous êtes musulmans, et qu'il n'y a que les
musulmans qui puissent vous être utiles. Le règne de l'impie ne durera
pas. Dieu vous rendra ce que vous avez perdu. Au reste , vous savez fort
bien que ce monde est périssable et que les bonnes actions seules restent.
Si vous voulez revenir à Dieu et au sultan , donnez-en la moindre preuve.
Quant à moi, je vous le conseille, et soyez persuadés que jamais je ne
vous oublierai , que mon cœur se navre de douleur en pensant à vous.
« Retournez à votre pays, c'est ce qui vous convient le mieux. Si vous
vous décidez à prendre ce parti, instruisez-moi de votre résolution.
Salut.
NOTES. 387
Mohammed-Effendy-el-Qadiry, descendant d'A bd-el-Kader-
el-Gilany, à l'empereur du Maroc.
Au Caire, mai 1838.
« Le Dieu très-élevé a dit, il vous a fait répéter :
« Préparez tout ce que vous avez de moyens de défense , de force et
de chevaux, afin de faire trembler les ennemis de Dieu.
« Au nom du Dieu clément et miséricordieux.
« Louanges au Dieu qui protège et fortifie les chefs de l'Islamisme ,
« Qui rend leur gloire éternelle , les fait vivre chéris et honorés , qui
embellit leurs États et accroît leur prospérité !
« A notre seigneur, flls de notre seigneur, fils de notre seigneur,
« Le sultan, fils de sultan, fils de sultan,
« Notre seigneur, notre maître, le sultan Abd-er-Ahman .
« Que la louange soit à Dieu.
« Que le soleil éclaire de ses rayons le kalife de l'Occident;
« Que l'astre de la nuit projette sur lui sa pâle lumière!
« Ce chef de tant de nations étrangères et de tribus arabes ,
« Qui comble de bienfaits les créatures placées par le Très-Haut à sa
droite , à sa gauche ;
« Qui, par sa grandeur d'àme, sa générosité, ses vertus incomparables,
s'est attiré l'amour des peuples;
« A qui l'on est fier d'obéir , dont on prononce le nom avec orgueil ,
dont on est heureux d'exalter la gloire ;
« Ce chef, soleil et lune de bonheur,
« Essence , parfum délicieux des trônes les plus élevés ,
« Étendard flottant de justice , mine de vertus , puits de science , phare
éclatant, auprès duquel on vient chercher la vérité!
« Ce chef, lion d'une forêt de flèches,
« Qui sait inspirer le respect et la terreur au plus grand de la terre,
« Sur qui Dieu se plaît à répandre ses plus insignes faveurs,
« Que la volonté du Très-Haut fait planer au-dessus des sultans les
plus puissants.
« J'ai l'honneur d'exposer à V. M. que je ne cesse pas de faire des prières
pour elle dans les mosquées et dans tous les endroits où se réunissent les
fidèles. J'ai surtout redoublé de zèle lorsque j'ai appris que vous secon-
diez, secouriez, aidiez et honoriez celui qui est compté comme un des
nôtres, le seïd El-Hadji-Abd-el-Qàder-Ould-Mohhi-Eddin. Que le Très-
Haut éternise le règne de notre seigneur le sultan dans la suite des siècles ,
588 NOTES.
Amen, Amen, Amen; par les mérites du prophète des vrais croyants
et salut sur les envoyés de Dieu, et louange à Dieu, seigneur des mondes .>
Le même au seid El-Hadji-Abd-el-Qàder.
Après des compliments respectueux et infinis et des invocations à Dieu
et au prophète :
« Dieu a dit : « Préparez tout ce que vous avez de moyens de défense, de
« forces et de chevaux , afin de faire trembler l'ennemi de Dieu. » Agissez
donc promptement selon ce verset du Coran. D'ailleurs un homme comme
vous n'a pas besoin d'explications.
« Vous savez que le khalife a fait la guerre sacrée , et a fait pour ainsi
dire des miracles; ce khalife est le descendant du seid Àbd-el-Qàder-el-
Gilany. Vous devez suivre ses traces et son exemple. Dieu m'ordonne
d'aller vous trouver, et me le commande impérativement; et cela pour
rétablir la paix entre les hommes et pour délivrer les gens qui croient
des mains des infidèles. Enfin , j'irai sous peu vous voir, et cette visite me
fera un plaisir indicible. Vous le savez, ceux qui fréquentent les impies
s'écartent de la voie de Dieu, et par conséquent ils ne pourront réussir.
J'espère que le Très-Haut permettra que ce soit par vous que toutes les
affaires se rétablissent, et que vous délivriez les fidèles du poids que les
impies font peser sur eux. Je suis convaincu que , par vous aussi , les
croyants seront élevés , et que vous répandrez la parole de l'islamisme ,
de manière ù ce que les infidèles soient humiliés et que leurs forces soient
anéanties et dispersées. Pour cela vous aurez une immense récompense
de Dieu, et j'espère y avoir part lorsque je serai arrivé près de vous. Le
prophète a dit : « Les actions selon les intentions. » Si Dieu se sert de vous
pour diriger un homme , faites-le, car c'est une grande et belle mission.
« Salut sincère à toutes les personnes qui vous entourent , ainsi qu'à
vos enfants , votre famille , les ulémas et les saints.
P. S. « Si vous le pouvez , tâchez de me trouver un bâtiment chrétien ,
et envoyez-le à Alexandrie , afin que je m'embarque pour aller vous re-
joindre. Si ce bateau était à vapeur, ce serait beaucoup mieux. 11 faudrait
qu'il arrivât dans le milieu du mois de rabia-el-tàny. Je demande un
bateau à vapeur, afin que je puisse arriver plus tôt auprès de vous , car
les bâtiments à voile ne nous manquent pas. »
NOTES. 389
Le même aux aghas d'Oran sans exception et chacun par son nom.
Après des compliments respectueux :
« Dieu a dit : « Que celui qui s'éloigne de Dieu et de son prophète et
« qui ne croit pas au jour du jugement ne réussira point. » On trouve
aussi, dans les histoires du prophète, que celui qui s'associe à une nation
sera jugé comme elle. J'espère que le Très- Haut arrangera les affaires
entre vous, qui êtes un des princes des musulmans, et qu'il vous déli-
vrera de la fréquentation des impies. Avec l'aide de Dieu , je me rendrai
près de vous sous peu , afin d'établir une paix solide entre vous et notre
fils Abd-el-Qàder. Vous aurez alors, par mon entremise, des emplois
élevés. 11 n'arrivera enfin que ce qui pourra vous faire plaisir. Tâchez de
vous appuyer sur la religion , soyez nos frères fidèles. Ne vous écartez pas
de la bonne voie. Notre arrivée ne se fera pas attendre , et alors toutes
les affaires s'arrangeront comme vous le désirerez. Vous ne verrez d'Abd-
el-Qâder, ni d'autres , aucun mal. Avec l'aide de Dieu , je me charge de
tout terminer. Que Dieu nous dirige , ainsi que vous , dans sa religion. »
(A Mustapha-ben-lsmayl.) (4 mois.)
P. S. « 0 vous qui êtes agha des musulmans, comment avez- vous fui
le djéhad et vous êtes- vous mis du côté des infidèles? Cependant, d'après
la loi, vous êtes obligé d'attaquer l'ennemi de Dieu , qui vous a foulé aux
pieds dans votre pays. Quand l'ennemi marche contre vous, tous les
musulmans et même les femmes doivent faire la guerre contre lui. Mais
la guerre entre les musulmans est strictement défendue. Le Très-Haut a
dit : « On ne trouve pas de gens qui croient en Dieu et au jour du juge-
« ment qui se mettent contre Dieu et son prophète , et ceux qui y croient
« doivent être contre eux , quand même ils seraient leurs pères. » Il est
urgent que je me rende près de vous pour vous sortir des ténèbres où
vous vous trouvez, et vous tirer de cette obscurité. Comment! vous êtes
musulmans de pères en fils , et jamais vos ancêtres ne se sont comportés
comme vous! Vous avez des ulémas , vous lisez le Coran , et la plus grande
partie d'entre vous a visité la maison de Dieu ; que Dieu rétablisse vos
affaires, et qu'il vous fasse retourner sous la loi de Mahomet !
« Si l'on me donnait l'ouest de l'Afrique, je ne me dérangerais pas.
C'est la peine que me donnent l'état dans lequel vous vous trouvez et vos
divisions qui me fait un devoir de venir près de vous pour vous mettre
590 NOTES,
d'accord, car c'est mon devoir. S'il plaît à Dieu, vers la fln delà nais-
sance du prophète, je serai chez vous. J'ai prévenu de cela notre fils le
Hadji-Abd-el-Qâder, et je vous en préviens aussi. Appuyez-vous tou-
jours sur les bases de notre religion, et ne la changez jamais. Revenez
de votre erreur , et n'aidez pas les infidèles contre les musulmans. Soyez
musulmans vrais , et vous serez à l'abri de tout mal. Remettez vos
affaires entre les mains de Dieu, qui vous récompensera. »
A ces exhortations, nous joignons la pièce suivante, qui fera com-
prendre de quel respect sont environnés les saints personnages qui vien-
nent de Turquie , d'Ësypte, ou de Maroc, prêcher la guerre sainte en
Algérie.
« Achmet-Pacha-Ben-Mohammed-Schérïf.
« Ceci est une pièce respectable , qui renferme des paroles graves
concernant une personne digne de tous les respects et de toutes les di-
gnités. Tous ceux qui ont du pouvoir dans le pays, qu'ils soient beys,
ulémas, kalifas, ayas, commandants de troupes arabes ou autres,
prendront connaissance de cet écrit, que nous ne livrons qu'à un homme
savant, illustre, élevé, respecté, honoré, et d'une sainte famille. Cet
homme est le chef saint Abi-Adalha-Mohammed-el-Scheik, fils du sa-
vant, du saint le seid Ab-el-Kerim-el-Facoum, décédé.
« Nous lui conservons les titres qu'il a reçus de nos seigneurs les pa-
chas et de nos frères les beys , par lesquels il était reconnu prince , di-
recteur des pèlerins, courrier de la maison de notre seigneur le pro-
phète. 11 les gardera tant que les vagues de la mer auront mouvement ,
parce qu'il imite la conduite régulière de ses pères, qu'il est saint , juste ,
bienfaisant, qu'il a des principes sûrs, et qu'il se gouverne d'après la loi
de notre seigneur le prophète (que Dieu le salue !). 11 ordonnerai géné-
rosité , la justice ; donnera la nourriture aux pauvres , et maintiendra la
paix dans le monde. Il aimera les gens de bien , et détestera les mé-
chants , donnera son âme au Dieu très-élevé , et sacrifiera toute sa for-
tune pour faire le bien. Aussi faut-il qu'il soit respecté de tous et bien
accueilli partout. Nous lui avons accordé cela, parce qu'il descend d'une
famille savante et sainte, qui n'a fait que du bien et s'est toujours abs-
tenue du mal, et qu'il est de notre devoir de faire respecter les ulémas et
tous ceux qui sont descendus des prophètes , et en particulier de notre
seigneur Mohammed ; Dieu ait le salut sur lui !
« Ce saint homme est un bon iman (prêtre) et un bon prédicateur aux
grandes mosquées; ces fonctions ont déjà été exercées par ses ancêtres.
Ce sont eux qui ont toujours administré les biens de ces mosquées , qui
gouvernaient les gens qui en dépendaient , entretenaient les immeubles
NOTES. 391
et les meubles , prêchaient le Coran. Ce qui n'était pas dépensé de ces
revenus ils le gardaient. Abi-Abdalhah , le seid Mohammed-el-Seheik ,
jouira des mêmes droits. Tout le monde lui doit le respect, à lui , à sa
famille , à ceux qui sont dans sa maison , et même , selon l'ancien usage,
à ceux qui s'y réfugient. Sa maison est le refuge des malheureux , des
coupables et des étrangers. Les voisins de cette maison lui doivent des
respects ; l'homme le plus criminel , s'il parvient à s'y réfugier, doit être
respecté. Nous recommandons également du respect pour ses serviteurs,
comme Ouled-lbara, Beni-Ouaftin, El-Etouara , même pour ses culti-
vateurs, ses associés, et tout ce qui dépend de lui. Personne ne doit leur
faire de mal , on devra au contraire les respecter. Tous ses biens et ceux
qui dépendent de lui sont délivrés de tout droit.
«J'ai dit cela en suivant les ordres de mes prédécesseurs et pour
l'amour de Dieu ; c'est pour qu'il nous récompense.
«A la findu mois de méhassam, le premier mois de l'année 1242 (182(i).»
NOTE V.
(Conclusion.)
LETTRE REÇUE LE 19 JUIN 1841 AD BIVODAC DE K.HESSIBIA.
« Louanges à Dieu !
« De la part des grands de Gheris et de leurs voisins, les Gherébas, les
Beni-Chengran et autres, au chrétien Bugeaud. Salut à qui suit la vraie
voie et s'y complaît ! Ta lettre est arrivée entre nos mains , nous l'avons
lue. Tu nous dis que tu veux faire le bonheur de notre pays ; mais quel
bonheur pour nous est préférable à celui de faire la guerre sainte, de
garder notre pays , et de nous maintenir en présence de l'ennemi, même
sans le combattre ? Car Dieu nous fait un mérite de tous les torts que
nous faisons -éprouver à notre ennemi, et de toutes les difficultés que
nous lui suscitons.
« Tu ambitionnes notre soumission et notre obéissance ; c'est chose im-
possible , et à laquelle ne doit pas même songer un homme qui a de la
raison , du bon sens et de la prévoyance. Mais nous savons que tu es
trompé par ceux qui t'entourent et par ton ambition. Songe que notre
religion l'emporte chez nous sur tout autre sentiment, et que nous re-
connaissons le pouvoir de notre sultan.
« Tu te réjouis de nous avoir fait sortir de notre pays et d'avoir brûlé
notre blé et notre orge ; rien de cela ne nous cause grand dommage.
392 .NOTES.
Nous supposerons que le Ciel n'a pas versé la pluie fertilisante sur nos
champs , que nos moissons ont été desséchées , et nous vivrons du pro-
duit de nos récoltes précédentes, car nous avons des grains pour plus de
sept années. Et quand tu aurais brûlé toutes les moissons de Gheris, ne
nous resterait-il pas celles des Yacoubia , du Dakar (partie du littoral),
du Tsel (partie cultivable avoisinant le désert) , des Enguèd , des Kabyles,
tels que Beni-Zenessen , Kebdèna, Kelaïa, et des tribus soumises à
notre maître Abd-er-Ahman (empereur du Maroc) ?
« De même que Dieu a mis des vaisseaux sur la mer, il a mis des
chameaux sur notre continent ; avec eux on porte les fardeaux les plus
lourds et on rapproche les plus grandes distances. Du reste, n'avons-
nous pas dans le désert des dattes, qui peuvent nous tenir lieu de
grains ?
« Eais la récapitulation de ce qui est sorti de ta main et de ce qui y
est entré pendant cette expédition , et si tu vois qu'il ne t'y reste rien ,
fais un chargement des pierres de Mascara et de la terre de Gheris , et
envoie-le à Paris, afin de t'en faire un mérite auprès du roi.
« Si nous ne te combattons pas , c'est que chacun est occupé à mois-
sonner, à battre et à vanner; lorsque ces travaux seront terminés, il ar-
rivera ce que Dieu aura permis d'arriver.
« Tu connais notre manière de combattre , et si tu comptais les pri-
sonniers que nous avons faits sur vous , ceux que vous avez faits sur
nous ; si tu comptais nos morts et les vôtres , tu saurais que dans chaque
combat vous avez été vaincus, et cela depuis l'invasion des Français
jusqu'à ce jour.
« Voilà la réponse que nous faisons à ta lettre. »
LETTRE REÇUE LE 20 JOIN AD MÊME BIVODAG.
« De la part de tous les Hachemsde l'est et de l'ouest, des habitants
de Gheris et des autres Arabes leurs voisins , au chrétien Bugeaud. Nous
avons reçu la lettre que vous avez laissée samedi aux jardins de Ben-
Ikhlef ; nous l'avons lue , et en avons compris le contenu et le sens. Tu
nous demandes de nous soumettre à toi et de t'obéir. Tu nous demandes
l'impossible. Nous sommes la tête des Arabes; notre religion est aux
yeux de Dieu la plus élevée , la meilleure et la plus noble des religions;
et nous te jurons par Dieu que tu ne verras jamais aucun de nous, si ce
n'est dans les combats.
« Si tu as été trompé par des imposteurs dans le genre de ceux qui
sont à ton service et qui vivent à tes dépens à force de mensonges et
NOTES. 595
d'espérances qu'ils te t'ont concevoir, sache que nous sommes au milieu
des terres , sur un vaste continent. II n'est étroit que pour vous et pour
eux. Dans l'égarement de votre raison, vous chrétiens , vous voulez gou-
verner les Arabes; mais les promesses de ceux qui vous ont fait conce-
voir ces espérances ne sont que des songes illusoires.
« Occupez-vous à faire ce qui vous convient dans votre pays. Les ha-
bitants du nôtre n'ont d'autres rapports à avoir avec vous que des coups
de fusil. Quand même vous demeureriez cent ans chez nous , toutes vos
ruses seront inutiles.
« Nous mettons tout notre appui en Dieu et en son prophète ! El-
Hadj-Abd-el-Kader, notre seigneur et notre imem, est au milieu de nous ;
ne fondez donc sur nous aucune espérance.
« Tous ceux qui vous en imposent, et qui ont vendu leur religion pour
entrer dans la religion des impies, n'ont été entraînés vers vous que par
la cupidité.
« Ils vous ont fait croire que des vapeurs étaient de l'eau; et lorsque
vous êtes arrivés sur les lieux qu'ils vous avaient désignés, vous
n'avez trouvé ni eau ni humidité (passage du Coran).
« Notre pays est vaste, et nous en sommes les seuls habitants; vous
n'en retirerez jamais rien; vous aurez à supporter des pertes, et il ne
vous restera que des regrets.
« Si, comme vous le dites , vous aviez de la puissance et de l'influence
parmi les nations, vous n'auriez pas causé la ruine de Méhémet-Ali ;
vous lui aviez promis de l'aider contre les ennemis, et pourtant les An-
glais sont venus l'attaquer. Ils se sont emparés de ses villes à force ou-
verte ; ils lui ont fait courber la tête sous leur drapeau, et vous l'avez
abandonné. Aussi votre nom est-il méprisé par toutes les nations , et
étes-vous restés, vous et votre allié , exposés aux insultes de l'Anglais.
« En résumé , ce continent est le pa\s des Arabes ; vous n'y êtes que
des hôtes passagers; y resteriez-vous trois cents ans , comme les Turcs ,
qu'il faudra que vous en sortiez.
« Vos excursions dans nos terres ne nous font éprouver aucun dom-
mage important, car nous sommes à notre aise , nos biens sont immen-
ses, nos chevaux et nos chameaux sont innombrables , et nous avons
plus de grains sous la terre que sur sa surface.
« Mais , pour demander notre soumission et notre obéissance , quelle
preuve de supériorité sur nous avez-vous donnée ?
« Nous n'avons accédé à la première paix que par obéissance aux vo-
lontés de notre sultan Abd-el-Kader , comment pouvez-vous espérer
qu'aujourd'hui nous nous soumettions à vous sans sa volonté ?
« Sache que notre pays s'étend depuis Oudjeda jusqu'aux frontières de
Tunis , et qu'une femme peut parcourir seule cette vaste étendue sans
594 NOTES.
avoir rien à redouter, tandis que vous ne possédez que le terrain recou-
vert parles pieds de vos soldats.
« Ne vous enorgueillissez pas d'avoir brûlé nos moissons, nous vous en
avons brûlé davantage , nous vous avons tué plus d'hommes que vous ne
nous en avez tué , nous avons fait plus de prisonniers chrétiens que
vous n'avez fait de prisonniers musulmans.
« Ne croyez pas nous avoir fait grand mal en faisant des excursions
dans nos terres , et en laissant vos troupes à Mascara , à Médéah et à
Milianah : vous ne faites du mal qu'à ces soldats, qui ne sont qu'autant
de prisonniers. Quel avantage en retirez-vous ?
« Nous admirons ta sagesse et ta raison ! Tu vas te promener dans le
désert, et les habitants d'Alger, d'Oran et de Mostaghanem sont dépouil-
lés et tués aux portes de ces villes.
« N'attribue pas à ton courage ces grandes excursions, mais bien au
nombre de tes armées. Si tu voulais montrer du courage , tu devrais nous
combattre un contre un , ou dix contre dix, ou cent contre cent.
« Nous t'avions dit de ne plus nous écrire , attendu que c'est inutile
pour toi ; mais puisque tu l'as voulu , tu obtiens la réponse que mérite
ton peu de raison. »
FIN DES NOTES.
TABLE.
Introduction.
CHAPITRES.
I. De Paris à Marseille. — Un sauvage. — La religieuse
d'Orgon 15
I I . A Eugène Veuillot. — A Toulon. — Un officier d'Afrique . —
Le courage 20
III. A Eugène Veuillot. — La première garnison de Milianah. 27
IV. La bénédiction du nouveau soldat 39
V. La traversée 49
VI. Arrivée 52
VII. Le mercredi des cendres. — L'église de Saint-Philippe. . 62
VIII. Coup d'œil historique 72
IX. Suite du coup d'oeil historique. — Les chrétiens. ... 79
X. Suite du coup d'œil historique. — Les musulmans. . . 111
XL Nos possessions et leur colonisation en 1841. — Lespubli-
cistes. — Plans nouveaux 132
XII. Le Coran et l'Évangile 152
XIII. Pouvait-on convertir les musulmans? 165
XIV. La guerre sainte 178
XV. La littérature algérienne. — A M. -Ed. L 192
XVI. Le ravitaillement. — Mauvaise volonté des colons. — Nuit
à l'hôpital. — Le kaïd El-Maj or 210
XVII. Blidah. — Le général Changarnier. — Le général Duvi-
vier.— Yahia-Agha 220
396 TABLE.
XVII I. Le téniah de Mouzaya. — Le bois des Oliviers.— Médéah. 229
XIX. Un petit combat. — Retour à Alger. — Lettre d'un soldat. 242
XX. La médecine civilisée 255
XXI. Abd-el-Kader 266
XXII. L'évêque et le clergé 290
XXIII. Culte protestant 309
XXIV. Figures homériques 313
XXV. Figures de passage 327
XXVI. Controverse. — A. M. Ed. L . . 335
XXVII. Les fêtes de juillet à Alger. — Bal chez le gouverneur.
Tout est dit. — Souvenirs 342
XXVIII. Mostaganem et son curé 353
XXIX. A Eugène Veuillot 360
XXX. Conclusion 368
NOTES.
I. Sur la durée de l'Islamisme 375
II. Le colonel d'illens 378
II bis. État des petites garnisons en 1840 379
III. Réponse des chefs arabes à une proclamation du gouver-
neur général de l'Algérie, etc 381
IV. Exhortations à la guerre sainte 384
V. Lettre reçue le 10 juin 1841 au bivouac de Khessibia, etc. 391
Tours, imp. Maine.
DT Veuillot, Louis François
291 Les Français en Algérie,
V4 2. sa.
1847
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